Aujourd’hui, 270 médias dans 70 pays -dont une cinquantaine de rédactions françaises- se sont mobilisés en solidarité avec les journalistes palestiniens de la bande de Gaza, aux côtés de Reporters sans frontières et d’Avaaz (1). De son côté, Visa pour l’image à Perpignan expose les photos de Fatma Hassona (2), tuée en avril dernier (ci-dessus).
C’est une protestation éditoriale d’ampleur, en solidarité avec les journalistes de Gaza qui s’est déployée, ce 1er septembre. Les journaux imprimés ont publié un visuel tout en noir portant un message fort (ci-dessous). Les chaînes de télévision et les stations de radio ont interrompu leurs programmes pour diffuser une déclaration commune. Les médias en ligne ont affiché en page d’accueil une bannière noire en signe de solidarité. Certains soutiens sont des autorités morales dans la profession, comme Rappler, le média de la prix Nobel de la paix philippine Maria Ressa, ou encore la revue américaine Columbia Journalism Review.
Une hécatombe jamais vue
Plus de 200 morts : un nombre qui excède le total des journalistes qui ont péri durant les deux guerres mondiales et cinq autres conflits majeurs des 20è et 21è siècles. « Depuis que l’AFP a été fondée, en août 1944, nous avons perdu des journalistes dans des conflits, nous avons eu des blessés et des prisonniers dans nos rangs, mais aucun de nous n’a le souvenir d’avoir vu un collaborateur mourir de faim », a commenté la Société des journalistes de l’AFP.
Reporters sans Frontières a déjà déposé quatre plaintes auprès de la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre commis par l’armée israélienne contre les journalistes dans la bande de Gaza au cours des 22 derniers mois.
L’opération de RSF vise aussi à « mettre un coup d’arrêt à cette campagne de dénigrement mondial contre les journalistes palestiniens ». La couverture médiatique du conflit israélo-palestinien est en effet constamment l’objet de débats où s’opposent des allégations de partialité venant des deux bords, israélien et palestinien. Laissant la couverture du conflit aux femmes et aux hommes qui ont tous enterré des membres de leurs familles, Israël nourrit une aberration déontologique tout en ciblant les journalistes palestiniens qu’elle pense corrompus, lesquels sont aussi soumis à la terreur du Hamas.
Journalistes combattants ?
A regarder : cet échange entre journalistes sur Europe 1, tous mal à l’aise avec le récent tweet simplificateur de Raphaël Enthoven où le philosophe affirmait : « Il n’y a aucun journaliste à Gaza. Uniquement des tueurs, des combattants ou des preneurs d’otage avec des cartes de presse ».
Il existe bien des liens entre certains journalistes palestiniens et le Hamas. Quelques journaux -assez peu- l’ont documenté. Ainsi The Guardian, en collaboration avec Arab Reporters for Investigative Journalism (ARIJ), une organisation à but non lucratif basée en Jordanie, a identifié, en 2024, une vingtaine de personnes tuées depuis le 7 octobre qui travaillaient pour le plus grand média dirigé par le Hamas à Gaza, le réseau de médias al-Aqsa. Considérée comme la chaîne officielle du mouvement Hamas, al-Aqsa employait des centaines de personnes et exploitait une chaîne de télévision très suivie et de nombreuses stations de radio jusqu’à ce que la guerre réduise sa diffusion.
Une des figures de l’opposition au Hamas, Moumen al-Natour, le dit aussi dans le journal allemand NZZ : le Hamas a acquis une forte influence dans les médias.
Allant dans le même sens, une vidéo ancienne circule où le reporter de guerre Matti Friedman explique qu’il y aurait trois catégories de journalistes à Gaza : ceux qui sont « intimidés » par le Hamas, ceux qui « s’identifient » et ceux « qui en font directement partie ».

Sur Anas al Charif, le journaliste vedette d’Al Jazeera, dont la mort le 10 août dernier, a provoqué une bascule dans l’opinion publique, le journaliste Charles Enderlin s’est dit persuadé, sur France 2, qu’il était membre du Hamas. Mais, selon Le Monde, les militaires israéliens s’appuient sur des documents « dont on n’a pas pu vérifier l’authenticité ». Et la plupart des grands médias internationaux, à l’instar de Reporters sans Frontières, qui a examiné les accusations d’allégeance au Hamas, réfutent toute généralisation qui jette un discrédit sur l’ensemble des journalistes opérant à Gaza.
« Il est impossible de chiffrer le nombre de journalistes au service du Hamas », a nuancé, de son côté, le spécialiste du renseignement Claude Moniquet sur CNews. On manque cruellement d’éléments fiables sur ce sujet. Autres que la propagande de l’armée israélienne.
Tous terroristes ?
Le World Press à Mohammed Salem pour sa Pietà de Gaza, les trois prix décernés à des journalistes palestiniens par le dernier Visa pour l’image de Perpignan : tous terroristes ? Pas tout à fait…
Dans son livre Un historien à Gaza, Jean-Pierre Filiu consacre quelques pages, intéressantes, aux professionnels indépendants. Il a rencontré des journalistes qui avaient initié une « Maison de la presse » offrant « un espace de liberté aux professionnels confrontés à l’autoritarisme du Hamas » : beaucoup de morts dans l’équipe de Abou Jamous, collaborateur de Orient 21.
Mourtaja, photographe courageux, a été tué en couvrant « la marche du retour » de jeunes de Gaza qui défiaient le Hamas. Alors qu’il avait été détenu et battu par la police du Hamas, le ministre israélien de la Défense l’avait accusé d’être un « agent islamiste ».
Une enquête a fait beaucoup parler d’elle : celle du journaliste israélien Yuval Abraham, qui a mis à jour une Cellule de légitimation, chargée de traquer certains journalistes « qu’elle pourrait présenter comme des agents secrets du Hamas ». L’excellent +972 Magazine, animé par un groupe de journalistes palestiniens et israéliens, est revenu sur cette stratégie dans un article « Le Hamas déguisé : la tactique éprouvée d’Israël pour diffamer les journalistes palestiniens ».
Pour rétablir des conditions acceptables de déontologie, il est urgent d’autoriser la presse internationale à entrer dans Gaza. Ce que réclament 200 organisations et médias avec Reporters sans frontières et le CPJ (Centre de protection des journalistes) et la France, de son côté. C’est ce que demande instamment cette solidarité mondiale sans précédent de la profession.
(1) En France, il s’agit des Sociétés des journalistes et de personnels de l’Agence France Presse, Arrêt sur Images, Arte, BFM Business, BFMTV, Blast, Ça m’intéresse, Ça m’intéresse Histoire, Capital, Challenges, Courrier international, France 24, France 3 nationale, France Télévisions rédaction nationale, franceinfo numérique, franceinfo TV, GÉO, La Tribune, LCI, Le Figaro, Les Echos, L’Equipe, L’Express, Le Monde, Le Nouvel Obs, Le Parisien, Le Point, L’Equipe, L’Humanité, L’Informé, L’Usine nouvelle, Libération, Mediapart, M6, NRJ Group, Premières Lignes TV, Public Sénat, Radio France, Radio France Internationale, RTL, Sept à Huit, Télérama, TV5 Monde.
(2) « Fatma Hassona, l’œil de Gaza », au Couvent des Minimes, jusqu’au 14 septembre dans le cadre de Visa pour l’image à Perpignan. « Put your soul on your hand and walk », le documentaire sur la photographe palestinienne, réalisé par l’iranienne Sepideh Farsi et présenté au dernier Festival de Cannes, est en salles le 24 septembre.