De l’ombre de Gil Scott-Heron à la lumière de l’Occitanie : le renouveau de Brian Jackson

Ce géant américain méconnu du grand public a été le collaborateur historique du légendaire poète-musicien Gil Scott-Heron. Après une longue retraite, ce musicien majeur aux nombreux héritiers, a repris du service. Il vit maintenant à Saint-Gaudens en Haute-Garonne. LOKKO l’a rencontré.

Samedi 30 août, Cazouls-lès-Béziers accueillait Brian Jackson (né en 1952), pianiste, chanteur et collaborateur clé du regretté Gil Scott-Heron, invité par la flûtiste de jazz-funk Ludivine Issambourg pour un concert au Festival « Invitations PratimoineS en Domitienne ». Un rendez-vous qu’on n’aurait loupé pour rien au monde, afin de conjurer le sort de n’avoir jamais pu voir en live son alter ego des années 70, dont le charisme (et l’ego ?) a, à tort, éclipsé la qualité de musicien de son ami. Nous avons eu le privilège d’échanger avec lui le temps du «run» entre son hôtel et le lieu du concert. Longtemps éloigné du milieu de la musique, il est désormais un récent «Occitanien» et vit une seconde carrière, rattrapant le temps perdu auprès d’héritiers qui rendent grâce à son œuvre, aujourd’hui culte.

À deux reprises, j’ai touché du doigt mon rêve de voir Gil Scott-Heron sur scène. Et à deux reprises, la même déception : annulation à la dernière minute. Une première fois en 2009 au New Morning. Rebelote au Worldwide à Sète en 2010. La raison invoquée : un problème de visa. Les rumeurs parmi les spectateurs : les aléas du crack. C’était la période de son come-back inespéré -le corps fatigué, sa voix unique très abîmée, après des cures et des passages par la case prison- sous la houlette du patron de XL Recordings, féru de sa soul contestataire aux accents jazz, pour son ultime album studio I’m New Here. Ce héros de la contre-culture, porte-parole de la communauté afro-américaine, parrain du rap avec son spoken word, de son célèbre « The Revolution Will Not Be Televised » de 1969 à son « Message To Messengers » de 1994, disparaissait l’année suivante, en 2011.

A la manière de Lennon et McCartney

Rêve parti en fumée donc, mais entendre jouer « The Bottle » et quelques-uns de ses autres morceaux iconiques en live par son co-compositeur restait possible. Car la période phare de sa discographie est une œuvre commune avec le plus discret Brian Jackson. De trois ans son cadet, ce pianiste et chanteur (également flûtiste) a été le collaborateur indispensable de Scott-Heron pour mettre en musique sa poésie. Bien plus que les crédits ne le mentionnent -le poète ayant la fâcheuse tendance de s’attribuer l’entièreté de la conception des chansons. Une relation de plus de dix ans où ils ont façonné ensemble -à la manière de Lennon et McCartney- une identité, de Pieces Of A Man à 1980 (neuf albums au total).

Début 80, usure de couple : ils ne se comprennent plus, musicalement, humainement… Pire, tel un flagrant délit d’adultère, Brian Jackson découvre que son ami a donné des concerts avec leur groupe, le Midnight Band, sans qu’il le sache. Le pianiste, qui a encore des compositions sous la semelle, démarche alors des labels pour tenter l’aventure solo, mais il trouve portes closes. Malgré quelques demandes, il décide de mettre un terme à sa carrière. Il redevient monsieur Tout-le-Monde et travaille durant 35 ans en tant que programmeur informatique.

Le retour en 2021

Le retour en grâce en tant que musicien s’opère une fois la retraite venue, en 2021, avec l’aide des producteurs Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad qui l’invitent pour leur projet Jazz Is Dead. Dans la foulée, sort This Is Brian Jackson, son premier album personnel en vingt ans. En mars dernier paraît un disque hommage au Brésilien Milton Nascimento, un autre est annoncé pour cet automne sur BBE avec les pionniers de la house Louis Vega et Kenny Dope. On l’a vu récemment avec le chanteur anglais Omar, ainsi qu’avec Black Thought, rappeur de The Roots… Brian Jackson semble plus que jamais rattraper le temps perdu et vivre une seconde jeunesse entouré d’héritiers de renom.

En France, c’est la flûtiste Ludivine Issambourg, signée chez Heavenly Sweetness, qui l’a invité sur son dernier album, Above The Laws (2024), rendant hommage au flûtiste Hubert Laws avec qui Brian Jackson a enregistré par le passé, pour une excellente reprise de son morceau « Angel Dust ».

Mon cœur s’est mis à battre quand j’ai vu son nom annoncé le 30 août aux côtés de la jazzwoman normande, à Cazouls-lès-Béziers, au Festival « InvitationS PatrimoineS en Domitienne ». La réalisation de mon rêve semblait finalement possible, l’esprit de Gil n’étant jamais loin de Brian. Puis, tant qu’on y est : pourquoi ne pas tenter une interview ? Je contacte le programmateur, Guilhèm Meneau (connu en tant que pousseur de vinyles sous le pseudo de Guila Selecta) pour lui demander si c’est possible. «Affirmatif !».

Je lui témoigne mon étonnement de le voir programmé dans le coin. «Il habite vers Toulouse». Étonnement dédoublé.

Jour J, 19 h. En place Esplanade de la gare de Cazouls, où le concert a lieu dans deux heures, je déchante : Brian Jackson n’est pas là ! Il est à l’hôtel à Nissan-lez-Enserune, à un quart d’heure de là, et notre entremetteur ne doit aller le chercher en voiture que peu de temps avant le début du concert. Seul moyen d’être certain de pouvoir le questionner : faire le trajet avec lui. J’embarque un copain de Radio Campus Montpellier, Laurent Cachet, pour m’aider à traduire en cas de débit trop rapide pour mon anglais bancal.

Arrivés devant l’hôtel, on aperçoit Brian Jackson sortir, souriant, pas élancé, en jean, T-shirt, monture de lunettes et veste noirs, baskets blanches, un imposant collier en bois d’ébène autour du cou. Il dégage une classe naturelle mêlée à une forme olympique qui te font dire : «Moi, comme ça, à cet âge-là, je signe tout de suite !» (72 ans).

Une fois les présentations faites, la voiture et l’interview démarrent.

 

« La plupart du temps, je joue en Europe et je suis très heureux ainsi »

 

LOKKO : Devant vous, Brian, dans le sac, j’ai amené quelques disques qui, je pense, vont vous parler. Je vous propose d’en saisir au hasard et de me dire ce qu’ils vous évoquent.

Brian Jackson : Ho ! Je ne connais pas. Qui est-ce ?

LOKKO : C’est un célèbre chanteur de Toulouse, où vous habitez désormais, je crois. Claude Nougaro aimait beaucoup le jazz. Il savait faire swinguer les mots et y mettre beaucoup d’émotions. Sur ce disque, il y a la chanson « Comme une Piaf » qui est une adaptation du morceau « Beauty and The Best » de Wayne Shorter.

Brian Jackson Ha Piaf ! Edith ! Je n’ai jamais entendu parler de Nougaro. Il m’a l’air très intéressant. Je connais par contre Guy Laffite, un super saxophoniste de Saint-Gaudens, où j’habite depuis un an avec ma femme qui est française. C’est à une heure de Toulouse.

LOKKO : Claude Nougaro, c’est un peu l’inverse de vous, c’est un Haut-Garonnais parti chercher l’inspiration à New York.

Brian Jackson : Je suis natif de New York, c’est vrai, mais j’en suis parti et revenu plusieurs fois. Très tôt, je suis allé étudier à Lincoln University qui est à 50 miles au sud-est de Philadelphie. Plusieurs étudiants noirs célèbres l’ont fréquentée : Langston Hughes, Thurgood Marshall, Kwame Nkrumah, Oscar Brown Jr… Mais la principale raison pour laquelle je suis allé à cette université, c’est l’écrivain Langston Hughes. Cela dit, j’ai été très déçu de l’enseignement. J’y cherchais des programmes afro-centriques, et cela n’a pas été le cas, ce qui m’a déprimé. C’est à ce moment-là, heureusement, que j’ai rencontré Gil. Nous étions à la fin des années 60. J’avais seize ans. J’étais très jeune, car j’avais sauté une classe au collège, la troisième. Et je suis né en fin d’année : en octobre. Beaucoup d’étudiants de ma promotion avaient deux ans de plus que moi.

LOKKO : C’est durant ces années à l’université que vous avez composé vos premiers morceaux avec Gil ?

Brian Jackson : Oui. Notre premier morceau, où j’ai mis en musique ses textes, c’était « Toast To The People ». Cela nous a pris beaucoup de temps avant d’enregistrer cette chanson.

Brian Jackson Voilà ! C’était sur celui-là ! Si je compte bien, c’était notre cinquième album. Avant cela, il y a eu Pieces Of Man (1971), Free Will (1972), Winter In America (1974), et First Minute Of A New Day (1975).

Winter In America a été le premier avec nos deux noms en couverture, car c’était le premier que nous avons produit nous-mêmes, sur le label Strata-East. Sur les deux précédents, mon nom n’y figure pas, car Bob Thiele souhaitait mettre en avant la qualité de poète de Gil. Mais nous avions composé la plupart des chansons de Pieces Of Man et Free Will ensemble, quand nous étions à l’université.

LOKKO : Brian, vous vous en doutez, si j’ai glissé celui-ci, c’est que vous avez sorti il y a peu un disque hommage au chanteur brésilien, Of Corners Of Bridges (mars 2025). Vous pouvez nous en dire deux mots ?

Brian Jackson : Tu parlais de Wayne Shorter tout à l’heure, c’est quelqu’un qui connaissait beaucoup de cultures, très curieux, et qui a travaillé avec Milton Nascimento comme sur ce disque mais aussi sur un de ses albums . Je connaissais la musique de Milton via ses collaborations avec les Américains et ses morceaux les plus connus. Mais c’est en allant au Brésil que j’ai compris ce qu’il représentait pour les Brésiliens. Sa musique est importante pour tant de gens là-bas. Je me reconnais dans sa philosophie de la musique : écrire des mélodies au service de paroles puissantes qui peuvent avoir un impact politique et social.

J’ai fait la connaissance au début des années 2010 du talentueux poète Rodrigo Brandão, qui est de São Paulo. Il m’a fait rencontrer des musiciens brésiliens qui ont joué avec Milton. C’est de ces rencontres qu’est né ce disque.

Brian Jackson Ha ! Je suis content que vous tombiez sur celui-là, car il y a ce fameux morceau « Racetrack To France », prouvant que vous sembliez déjà apprécier le pays avant d’y venir vivre.

Brian Jackson Ce qui est fou, c’est que là où j’habite actuellement, à Saint-Gaudens, il y avait un très célèbre circuit de course automobile : le Circuit automobile du Comminges. Avant que je ne le sache, quand nous amenions nos enfants à l’école, nous passions presque tous les jours sur une portion de la route où il y a des gradins sur le côté. Et dans les sièges, est incrustée une vieille voiture de course. Et je me suis dit : « Qu’est-ce que c’est que ça ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi est-ce que c’est là au milieu de nulle part ? » Puis les habitants m’ont appris qu’il y avait eu ce circuit de course. J’ai trouvé cela très drôle. Car une des toutes premières fois que je suis venu en France, avec Gil, c’était pour jouer sur un circuit de course. Et maintenant, j’habite près d’un ancien circuit.

LOKKO : Vous voyagez beaucoup ces temps-ci ? J’ai cette impression en vous suivant sur Instagram.

Brian Jackson : Non, pas tellement. Il y a beaucoup d’endroits où j’aimerais encore aller, mais la plupart du temps, je joue en Europe. Et je suis très heureux ainsi, de pouvoir rester près de là où je vis. Je vais surtout à Londres, un peu en Pologne où j’ai tourné avec un jeune groupe de future jazz : EABS. En Angleterre, je travaille régulièrement avec la harpiste de jazz ukrainienne Alina Bzhezhinska et Tony Kofi, qui est un très grand saxophoniste . Nous avons mis sur pied un spectacle, un hommage à Alice Coltrane. J’espère que nous aurons l’occasion d’enregistrer ce projet, tous les trois. C’est en discussion.

LOKKO : J’ai le sentiment qu’il y a vraiment eu un tournant depuis qu’Adrian Younge et Ali Shaheed Muhammad sont venus vous chercher pour leur Jazz Is Dead (JID008, 2021).

Brian Jackson : Oui, c’est vrai. Mais croyez-le ou non, j’avais déjà commencé à travailler sur l’album brésilien quand ils m’ont appelé pour cela. C’est juste que Jazz Is Dead 008 est sorti en premier. J’étais vraiment heureux de travailler avec Ali (membre éminent du groupe de rap A Tribe Called Quest) en particulier, et aussi Adrian. Ils avaient une grande connaissance de ma musique et de la musique de l’époque dans laquelle j’ai grandi. Donc, nous avions beaucoup de choses en commun dès le début.

LOKKO : On arrive bientôt à destination où vous allez donner un concert avec Ludivine Issambourg…

Brian Jackson : C’est une très grande flûtiste ! Elle peut faire bouger la foule, tu sais. Elle sait comment faire partir les gens. Elle peut jouer très funky, mais peut aussi vraiment jouer du straight-ahead . Elle est très polyvalente. Une grande artiste ! Je ne prends pas de flûte quand je suis avec Ludi’. Pas besoin. Je reste au Fender Rhodes.

LOKKO : Vous savez que Ludivine rêve de jouer avec Hubert Laws, avec qui vous avez enregistré par le passé ? Vous pourriez arranger cela ?

Brian Jackson Je ne connais pas vraiment Hubert Laws, mais je l’ai recroisé il y a environ deux ans. Quand je l’ai vu, je tenais à le remercier publiquement d’avoir légitimé la musique de Gil et la mienne. Et il m’a regardé, surpris : «De quoi tu parles ?». Je lui ai rappelé qu’il avait joué avec nous.

La voiture s’arrête. En sortant, je remets un cadeau à mon interviewé : l’édition française de L’ingénu de Harlem de Langston Hughes. Brian Jackson me lâche un chaleureux «Waouh !» et me remercie d’un grand sourire.

Deux heures plus tard, je lui rends la pareille pour ses interprétations impeccables de « Angel Dust », « Lady Day and John Coltrane », « Winter In America » et « The Bottle ». Le tout servi par une généreuse Ludivine Issambourg et son groupe au jazz-funk de qualité supérieure. Rêve réalisé.

Photos de haut en bas : Christopher Smith, Pedro Jafuno, Louise Comet.

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