1 jeune sur 4 âgé de 15 à 29 ans souffre de dépression. A l’occasion du «Septembre jaune», le mois de prévention contre le suicide, Lucile Villain, psychiatre au CHU de Montpellier, et coordinatrice médicale du numéro d’appel national 31 14, évoque le cas particulier des jeunes. Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les jeunes avec une hausse spectaculaire des hospitalisations. Une génération en grande souffrance pour laquelle la santé mentale est moins taboue.

LOKKO : On sait qu’environ 200 000 tentatives de suicide sont recensées chaque année en France (il y a 9000 décès par suicide chaque année en France). Avez-vous un chiffre qui concerne Montpellier ou la région ?
LUCILE VILLAIN : Sur Montpellier même, non. Mais on a des chiffres de l’Observatoire Régional de la Santé Mentale. Il y a eu 5430 hospitalisations pour tentatives de suicide dans l’Occitanie, en moyenne, entre 2021 et 2023. Si on rapporte à 100 000 habitants, on est donc un peu en dessous du chiffre national.
Les hommes plus que les femmes
LOKKO : Dans quelle tranche d’âge rencontrez-vous le plus grand nombre de suicides ou tentatives de suicides ?
Ceux qui décèdent le plus par suicide, ce sont les hommes, puisque trois quarts des décès surviennent chez les hommes. Et concernant la tranche d’âge, en Occitanie, ce sont majoritairement des hommes d’entre 40 et 60 ans, avec un gros pic constaté au-delà des 80 ans. Pour faire plus parlant, sur 100 000 habitants, chez les moins de 25 ans, on est à 2,7 pour 100 000. Pour les plus de 80 ans, on est au-delà de 60 pour 100 000 habitants.
Les jeunes vont chercher de l’aide
Y a-t-il une situation particulière chez les jeunes puisqu’ 1 jeune sur 4 âgé de 15 à 29 souffre de dépression selon l’Institut Montaigne, la Mutualité française et l’Institut Terram. L’avez-vous ressenti au niveau du CHU de Montpellier ?
J’ai vu cette étude. Je pense qu’on ne peut pas dire qu’il y ait 1 jeune sur 4 qui souffre de dépression. Il y a 1 jeune sur 4 qui cote positif sur une échelle de dépistage, et pas sur une échelle de diagnostic, c’est différent. Une autre étude a montré que 85% des jeunes étaient en bonne ou en excellente santé et 6% seulement qui déclaraient ne pas aller bien. Néanmoins, la plupart des chiffres disent bien que les jeunes semblent être en souffrance à l’heure actuelle.
Entre 2017 et 2023, + 50% de tentatives de suicide chez les 18-24 ans
Ce que l’on peut dire, c’est que c’est une population qui va chercher de l’aide, plus qu’une autre. On constate une augmentation des indicateurs de consultations aux urgences, des sollicitations aux missions locales… (ndlr : les jeunes filles de 15-19 ans présentent le taux le plus élevé de séjours hospitaliers pour tentative de suicide. Il y a également une hausse massive des hospitalisations pour gestes auto-infligés (scarification, coupures, brûlures…) chez les adolescents : + 70 % chez les 10-14 ans, 46 % chez les 15-19 ans, 54 % chez les 20-24 ans). Mais on a l’impression que les jeunes parlent davantage de la problématique de la santé mentale, qu’ils en parlent beaucoup entre eux. Ils vont aller vers les soins, consulter, voir des psychiatres et donc demander davantage d’aide.
C’est générationnel : les jeunes arrivent à identifier que ce qui se passe n’est pas normal. Ils perçoivent que ce n’est pas forcément une faiblesse d’aller demander de l’aide. Ils sont en recherche de solutions, là où les générations précédentes avaient un sentiment de honte.

En 20 ans, une baisse de 30% des décès par suicide
Vous réalisez des actions de prévention au sein du CHU de Montpellier, en quoi consistent-elles ? Avec quels résultats ?
L’idée globale, c’est qu’une prévention du suicide est possible et qu’elle est efficace. En 20 ans, il y a eu une diminution de 30% des décès par suicide. Vous avez souligné qu’on recensait 200 000 tentatives de suicides par an, mais ce sont 3 millions de personnes qui ont des idées suicidaires chaque année. J’aimerais transmettre ceci : ce n’est pas parce qu’on a des idées suicidaires qu’il y a forcément un passage à l’acte. Il y a plein de choses qu’on peut mettre en place entre temps. Nous savons qu’en libérant la parole aussi, en entendant une souffrance qui devient insupportable, qu’elle soit générée par une maladie, ou par l’accumulation d’événements de vie douloureux, on va éviter le pire.
Vous êtes aussi coordinatrice médicale du numéro national de prévention du suicide, le 3114. Comment se passe la prise en charge à travers ce numéro spécial ?
Quand la personne se présente aux urgences, on évalue ce qui se passe en termes de crise suicidaire, où elle en est. On va ensuite orienter au mieux, dans certains cas, vers une hospitalisation, ou d’autres fois, vers un suivi ambulatoire.
Le numéro national de prévention du suicide est une ligne accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Des soignants, des infirmiers et des psychologues, formés à la prise en charge par téléphone, vont pouvoir évaluer et orienter au mieux. Mais ce numéro peut s’adresser aussi aux proches inquiets pour une personne que l’on va appeler nous-mêmes à leur demande. Ce qu’on appelle ces «interventions de crise» peuvent procurer un apaisement. Si ce n’est pas le cas, nous recommandons les urgences.
Avez-vous un moyen de mesurer l’efficacité de ce dispositif ?
Le 3114 est ouvert depuis 2021, donc c’est trop peu pour avoir du recul. Dans ma pratique courante aux urgences, je vois régulièrement des personnes qui ont d’abord appelé le 3114. Ce sont des patients qu’on n’aurait pas forcément vus si ils n’étaient pas passés par le 3114.
Il ne s’agit pas d’avoir une action uniquement médico-centrée. Parfois, juste trouver une oreille attentive, de l’écoute, c’est déjà beaucoup. Il est toujours très difficile de parler à ses proches de ses idées suicidaires, c’est encore un tabou important dans notre société. Du coup, on sait que partager ce fardeau-là, cela apaise. En parler, c’est déjà agir.
En dehors du numéro national le 3114, quels sont les autres moyens pour aider les personnes en état de détresse psychologique et facilement accessibles pour les jeunes ?
Pour les jeunes, il y a différentes ressources. Il y a le centre de soins universitaire, qui propose des consultations. Cela ne concerne évidemment pas tous les jeunes mais c’est quand même large, englobant les étudiants en école privée. Là, il y a des médecins généralistes, des psychologues, des psychiatres qui consultent. On peut aussi aller dans les missions locales où des psychologues interviennent. Je peux citer aussi la Maison des adolescents, pour les jeunes jusqu’à 21 ans.
S’inquiéter, c’est déjà agir dans la prévention
LOKKO : Quel conseil vous pourriez donner à une personne qui s’inquiéterait pour un proche qui aurait des idées suicidaires, qui aimerait l’aider ? Quels sont les signes qui peuvent alerter ?
Souvent, on observe une rupture dans le fonctionnement de la personne suicidaire. Un changement de comportement. Il faut déjà identifier cela. Il est rare que l’on dise d’emblée que l’on a des idées suicidaires. La personne en souffrance va rassurer, dire que «tout va bien» ou juste que «ça ne va pas trop en ce moment». C’est cela que l’on peut questionner dans un premier temps. Dire : “j’ai l’impression que ça ne va pas“. Par exemple. S’inquiéter et ouvrir le dialogue, c’est déjà agir dans la prévention. Il faut également s’assurer que le sommeil reste opérant. On sait qu’il y a un facteur de risque important quand les troubles du sommeil s’installent.
Il faut aussi garder en tête que, même si l’on a des éléments d’inquiétude, on ne peut pas être 24 heures sur 24 avec la personne que l’on soutient. Et que son mal-être ne va pas s’apaiser seulement avec notre présence. A un moment donné, il faut pouvoir se dire : il y a un besoin de quelque chose de plus que moi. Un besoin d’aide.
Septembre jaune : quelques événements
Ce 10 septembre, à la Gazette Café, à partir de 20h15, rencontre avec des professionnels de la prévention du suicide (notamment Lucile Villain), et aussi des représentants de France Dépression ainsi que des témoignages de personnes concernées, qui ont connu des crises suicidaires.
Au CHU de Montpellier : des stands d’information, le mercredi 10 septembre de 9h à 16h, hall de Lapeyronie, le mercredi 17 septembre de 9h à 16h, hall d’Arnaud de Villeneuve et le mercredi 24 septembre de 9h à 16h, hall de Gui de Chauliac.
3114
Si vous montrez des signes de détresse psychologique, de fatigue mentale, que vous avez des envies suicidaires : vous n’êtes pas seuls. Parlez-en à vos proches, à un psychologue, au 3114, des oreilles seront toujours là pour vous écouter et vous aider. N’oubliez pas, le suicide est une solution permanente à des problèmes temporaires.