“Il est inutile que je réponde, alors que se répandent, à mon sujet, les rumeurs de caniveau des plus sordides”. Difficile de faire parler Nicolas Dubourg sur son désir contrarié de diriger l’Agora de la danse. Il est plus éloquent sur son analyse de l’échec de Montpellier dans sa candidature au titre de capitale européenne de la culture pour 2028. Dans cet entretien, le directeur du théâtre universitaire de La Vignette explique comment cette aventure se poursuit avec l’effervescente programmation «L’Evénement 25-Les Chemins du vivant». 100 événements gratuits dans 80 lieux (*). Principalement dans l’Héraut.
Entretien réalisé par Alain Doudiès pour LOKKO et Divergence FM.
Le service public de la culture
LOKKO : Lors de vos études, vous avez obtenu deux masters, l’un d’économie politique, l’autre de sciences politiques. Et voilà que vous avez choisi de travailler dans la culture. Pourquoi cette orientation ?
NICOLAS DUBOURG. J’ai toujours été intéressé, depuis tout petit, par des questions : “Pourquoi vit-on dans ce monde ? Pourquoi y a-t-il des inégalités, des injustices ?” Etc. Ensuite, j’ai eu besoin de faire un métier en rapport avec mon désir : l’art.
Vous aviez, aussi, un intérêt pour la chose publique.
Oui, fondamentalement. Depuis le début de ma carrière, Je travaille dans ce qu’on appelle le service public des arts et de la culture. Ce choix va continuer.
Voyons comment. Vous avez été président de l’influent Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles) pendant cinq ans, jusqu’en novembre dernier. A vos yeux, quels sont, aujourd’hui, les principaux enjeux pour les professionnels ?
Défendre sans relâche les valeurs du service public de la culture ; affirmer notre raison d’être en disant à quoi nous servons ; lutter contre la destructrice réduction des crédits de soutien à la création et à la diffusion.
Vous avez quitté la présidence du Syndeac, principal syndicat des structures subventionnées, pour éviter tout conflit d’intérêt alors que vous étiez candidat à la direction du nouvel Agora, fusion du Centre chorégraphique national et du Festival Montpellier Danse.
C’est exact.
Vous avez échoué. Voilà que, maintenant, on vous prête l’ambition de viser la succession de Jean Varela a la direction du Domaine d’O. Qu’en dites-vous ?
Il est inutile que je réponde, alors que se répandent, à mon sujet, les rumeurs de caniveau des plus sordides.

CHEMINS DU VIVANT. Nous la rivière, dans le cadre du projet Atlas culturel et relationnel de la rivière Mosson, porté par Bipolar.
“Il faut que vous partiez de l’identité de la ville”
Venons-en alors à M28. Selon vous, qu’est-ce qui, parmi les métropoles, singularise Montpellier ?
Cette question on se l’est beaucoup posée à M28. Tout le monde nous a dit : « Il faut que vous partiez de l’identité de la ville ». Nous avons cherché son identité culinaire, artistique, linguistique. Nous nous sommes rendu compte qu’on n’y arrivait pas. Si on regarde l’histoire de Montpellier, c’est celle d’un carrefour. Avec des routes où se sont croisées des religions, des langues, des cultures : un énorme brassage, depuis plus de mille ans. Montpellier, ce sont des Montpelliérains, souvent venus d’ailleurs et qui n’ont pas tous vocation à rester définitivement là. On y arrive, on se nourrit des rencontres qu’on y fait et on repart. Montpellier, c’est une pulsation.
Petit retour en décembre 2023 : échec de Montpellier, au profit de Bourges, dans la conquête du titre de capitale européenne de la culture pour 2028. Vous étiez très impliqué au sein de l’équipe. Comment analysez-vous ce résultat ?
Nous sommes partis très tard. Nous nous y sommes mis corps et âme. Première surprise, nous avons été présélectionnés pour continuer, avec Bourges, Rouen et Clermont-Ferrand. Avec Sophie Léron, qui dirigeait l’équipe, nous avions fait un choix assez radical. Nous avons rompu avec ce que font beaucoup de villes, en se passant des expertises extérieures, souvent des cabinets liés à l’Union européenne. Nous voulions être dans notre spécificité. Nous avions envie de promouvoir ce territoire, avec ses très fortes capacités qui nous permettaient d’avoir le socle sur lequel la candidature pouvait se construire. Puis il y a eu la finale. Un rapport du ministère de la culture a expliqué pourquoi le choix s’était porté sur Bourges et pas sur Montpellier.
“Vous n’êtes pas assez européens”
Qu’est-ce que ce rapport vous a appris ?
Mon point de vue est forcément très subjectif. J’ai constaté que l’on nous disait que le dossier était solide sur les plans structurel, économique, organisationnel et artistique, évidemment. Le seul gros reproche qui nous était fait, c’était «Vous n’êtes pas assez européens» (lire l’article de LOKKO).
Mais nous, c’est précisément pour ça que nous voulions être capitale européenne de la culture. C’était pour renforcer nos liens avec l’Europe et faire en sorte que les institutions culturelles, en particulier, s’ouvrent à l’Europe, la découvrent et montent davantage de projets dans cette perspective.
Injecter davantage d’Europe dans les démarches culturelles d’ici ?
Exactement.

CHEMINS DU VIVANT. L’Avis des Rêves. Sophie Bernardo / Céline Granger © DR
A ce moment-là, beaucoup ont pensé que, comme d’habitude en cas de fiasco, le mouvement engagé était stoppé. Mais il s’est poursuivi. Pour quelles raisons ?
Habituellement, une capitale européenne de la culture, c’est une ville. Notre particularité ce fut d’abord une rencontre entre Sète et son territoire et Montpellier et son territoire. Ensuite se sont agrégées d’autres intercommunalités, avec un territoire de près de 900 000 habitants. Autant de collectivités territoriales, autant de partenaires qui se sont rassemblés, non seulement pour réfléchir avec nous, pour apporter des financements et aussi pour travailler sur l’aménagement du territoire, les transports, les politiques d’accès à la santé, à l’éducation, etc. Donc pour produire des politiques publiques. Et, quand on se lance dans la construction d’une politique publique, il n’y a aucune justification de s’arrêter tant qu’on n’a pas obtenu des résultats. Donc les élus et les autres partenaires, publics ou privés, ont dit «Continuons».
Comment était-ce possible ?
Le soir de la nomination de Bourges, quelques larmes dans les yeux, avec Sophie Léron, nous avons pensé que nous avions fait un super boulot. Les élus nous l’avaient dit. Nous avons alors décidé de ne pas envoyer une lettre d’adieu, mais d’essayer de proposer, non seulement un bilan, mais aussi une perspective. Qu’avions-nous fait et que pourrions-nous continuer à faire en n’étant pas une capitale européenne de la culture, avec des moyens forcément beaucoup plus limités, mais en retenant l’essentiel ? Nous avons réfléchi pendant six mois.
Partir de la richesse du territoire
Qu’est-ce que cette prise de recul a donné ?
Nous sommes partis de la situation : un des enjeux fondamentaux de notre candidature, c’était cette idée première de l’activation du territoire, à partir de ses potentiels. Il y a, ou il y a eu, un existant. Ici et là, il manque quelque chose, un acteur du développement du territoire pour le faire vivre, un artiste pour le sublimer. Nous avons pensé que nous partions de la richesse de ce territoire, mais en constatant que ce potentiel n’était pas du tout à la hauteur de nos espérances. Ainsi, nous avons conclu : voilà le projet. Il s’appuyait sur notre fine connaissance du territoire. J’y vis depuis très longtemps. J’y ai travaillé. Ainsi a été perpétué « M28, terre de cultures ».

CHEMINS DU VIVANT. Act to Act sur les chemins du vivant. La Bulle Bleue © Virginie Ricordeau Cruz
La programmation de l’«Evénement 25», cet ensemble de propositions, du 26 septembre au 5 octobre 2025, a été préparé par des résidences d’artistes et des expérimentations, ancrées dans le territoire.
Nous sommes partis, non pas des institutions culturelles, mais de l’idée que lorsqu’on arrive dans un espace, une abbaye, une rivière, un bord de plage, une friche industrielle. tout de suite, il y a quelque chose qui se déclenche, de l’ordre de l’imaginaire. Tout le monde a vécu ça. Quand on rentre dans un château, une église, on imagine tout ce qui a pu s’y passer, les cérémonies, les événements historiques tragiques. Avec cette évidence, à M28 nous avons imaginé que, sur chacun des lieux, nous pourrions inviter un artiste à poser son regard et à écrire une partie de l’histoire. Nous avons lancé des appels à résidence. Nous avons reçu plus de 90 candidatures, dont au moins 20 % internationales. Des jurys, composés de membres de l’équipe de M28 et d’acteurs culturels locaux, ont sélectionné cinq artistes, pour trois résidences, avec le croisement de disciplines pour objectif. Beaucoup des propositions étaient très bonnes. Nous gardons ces dossiers pour plus tard.
Nous avons donc retenu trois projets. La résidence Le Banquet des Imaginaires », à la Villa Salis (Sète), accueille Julia Graf (cinéma) et Charles Lebrun (cuisine) pour L’Assemblée des diversités. Paysage et design se conjuguent à la résidence Scala, aux Echelles de la Ville (Montpellier) avec Alice Rochette et Alice Migeon. A Catfarm (Poussan), Tia Brown, artiste en design de mode, œuvre sur Apprendre à être. L’art de vivre ensemble.
Un choix délibéré : la gratuité
Ces travaux ont anticipé sur le programme du grand moment de l’automne de M28, titré « L’Evénement 25 » et sous-titré « Les chemins du vivant ». C’est un ensemble d’une centaine d’expressions et de quatre-vingt lieux, un peu complexe à saisir dans sa multiplicité. Avec un choix délibéré : la gratuité totale.
Le premier repère de ce programme très riche, essentiellement fait de créations, ce sont les sept balises que nous avons posées sur le territoire : le canal de Lunel, le Sana (l’ex-sanatorium) au Grau-du-Roi, les sources du Lez, la Mosson, l’abbaye d’Aniane, le chai des Moulins à Sète et le Château Laurens à Agde.
La diversité et le croisement des approches prévalent. Au Sana est présentée une proposition dans le domaine architectural, pictural et de l’ordre de l’écriture. A l’abbaye d’Aniane et au Château Laurens des déambulations rassembleront des compagnies de danse et des ensembles musicaux. Ailleurs, on découvrira la dimension visuelle, comme Flow, parcours artistique, qui circulera à Bouzigues, Montpellier, au Château Laurens, ainsi qu’à la cathédrale de Maguelone. De même, le spectacle Act to act, des compagnies Satellite et la Bulle bleu, ira à Sète, à Frontignan et au CHU de Montpellier. Souvent, on dit aux artistes, “Il faut que vous bougiez.” C’est très compliqué si on n’y est pas encouragé. M28 répond à ça : c’est un catalyseur du mouvement.

CHEMINS DU VIVANT. Exposition Aimer/Manger, projet photographique itinérant de Laura Lafon Cadillac, présenté en gare de Frontignan© Laura Lafon Cadillac
Prendre la parole en réel
Depuis 2014, vous êtes le directeur du Théâtre de la Vignette. Rappelez-nous en quoi il se distingue.
Il se situe au sein de l’université Paul Valéry Montpellier 3. Ainsi, il se différencie de quasiment tous les théâtres en France. Nous ne proposons pas des spectacles d’étudiants pour les étudiants, mais des spectacles professionnels pour tout le monde. La philosophie qui anime ce lieu, c’est l’esprit de Paul Valéry, qui attache beaucoup d’importance à la recherche, à la transmission des savoirs, à la rencontre, à l’altérité. Avec toutes ces valeurs, nous sommes cohérents avec la vocation d’une université tournée vers les sciences humaines.
En présentant la saison 2025-2026 de la Vignette, vous écrivez que vous allez proposer « une programmation de spectacles qui sont autant d’actes de rupture avec le flux informationnel. « Qu’est-ce qui a déterminé ce choix artistique et politique ?
Les flux informationnels, nous les subissons absolument toute la journée, notamment sur les réseaux sociaux ou sur certaines chaînes d’information. Ce discours ne dit plus rien. Les gens reçoivent des mauvaises nouvelles, à longueur de temps. Ca finit par les déprimer. Mais ça ne produit rien. Ces personnes sont totalement inactives. Finalement, elles n’ont pas de ressaisissement d’elles-mêmes.
A la Vignette nous pensons que l’important, c’est de se réunir dans une salle, un théâtre. On va prendre une heure et demie, éteindre son téléphone et écouter une personne qui a le courage de prendre la parole en réel, face à nous. On va écouter ce qu’elle nous dit et on va y réfléchir. Cet échange est devenu rarissime. Aujourd’hui, on n’écoute personne. Il y a une espèce de fond de paroles. Mais elles sont vidées de sens. La parole pleine est rare. Je pense qu’au théâtre, on peut encore y avoir accès.
Jusqu’au 5 octobre, Les chemins du vivant. En savoir +.
Territoires concernés, via les communautés de communes, agglomérations, métropole et communes : Hérault Méditerranée, Sète Agglopôle Méditerranée, Vallée de l’Hérault, Grand Pic Saint Loup, Montpellier Méditerranée Métropole, Lunel Agglo, Le Grau du Roi.
Photo Nicolas Dubourg @Alain Scherer.