Emmanuel Carrère : le livre de sa mère

Tout le monde n’est pas d’accord sur le dernier livre d’Emmanuel Carrère, Kolkhoze. Grand roman de deuil, fresque familiale imposante, aux sublimes pages sur la mort de Hélène Carrère d’Encausse, ou livre égotiste, euphémisant le goût pour l’extrême droite de sa célèbre mère ? L’auteur est ce mercredi 1er octobre, centre Rabelais.

Avant-même d’être en librairie, le 4 septembre, il avait été consacré par la presse et placé en pole position pour le Goncourt. Difficile de lire un livre sur lequel s’est produit un tel déluge de commentaires dans un tel déchaînement promotionnel.

Prendre en main, Kolkhoze c’est déjà quelque chose. Un pavé à la couverture immaculée reconnaissable de POL. On sait déjà, on a compris le titre : «Faire kolkhoze», chez les enfants Carrère d’Encausse, quand le père était en voyage d’affaires, c’était coucher dans le lit de maman ou tout autour. 

500 pages, la moindre des choses pour Hélène Carrère d’Encausse (1929-2023), née pauvre, Russe blanche exilée, historienne, première femme secrétaire perpétuelle de l’Académie française : la femme de sa vie malgré «la croûte de rancune et de malentendus stratifiés depuis plus de cinquante ans».

Après le passionnant Yoga, ce récit de la dépression qui a conduit Emmanuel Carrère en 2015 à une hospitalisation durant quatre mois à l’hôpital Sainte-Anne, on s’attend aux confidences majeures d’un nouvel Albert Cohen, mais cela ne se présente pas comme ça.

Une machinerie romanesque

Le roman démarre par un long tunnel généalogique sur 4 générations (les racines russes et géorgiennes de la famille maternelle) qui donne envie de zapper quelques centaines de pages pour trouver enfin le cœur de cet hommage vibrant à une mère majuscule. Mais alors, on ne sera pas encore servi : la machine romanesque est puissante, embrassant tous les sujets d’une vie d’homme. Une manière de dire aussi la force tentaculaire de l’emprise maternelle, du matériau de luxe pour psychanalystes. Carrère explique qu’il peut aimer passionnément les femmes puis se détacher subitement, sans pitié. «Je suis le visage de ma mère qui se détourne sans appel» écrit-il.

Ses amours, ses livres, sa maladie, ses amitiés, son père, l’Ukraine : on se balade dans une fresque familière à la verticale, qui complète, enrichit et prolonge Un roman russe (P.O.L, 2007), où il était déjà question d’Hélène Carrère d’Encausse, de son histoire familiale et en particulier de son père, Georges Zourabichvili, collabo sous l’Occupation, probablement exécuté à la Libération. Un livre qui avait brisé un temps les relations entre la mère et le fils.

«Les livres, les films qui me touchent le plus, sont ceux qui montrent en même temps les dimensions horizontale et verticale de la vie. Horizontale : l’amour, l’amitié, les alliances qu’on noue en faisant la traversée dans les mêmes eaux, les mêmes eaux. Verticale : les relations entre les générations. A mesure que je deviens vieux, ce qui m’intéresse le plus, c’est la dimension verticale » écrit-il.

C’est un livre qui suit les méandres d’un homme capable des plus folles exaltations comme des chutes sans prévenir, d’un esprit fiévreux, miraculeusement stabilisé par la langue. D’un cousin de la diplomate Salomé Zourabichvili qui deviendra présidente de la République géorgienne et joue au foot dans l’immense appartement de fonction du Quai Conti. Ce qui a son petit côté fils de bonne famille un peu agaçant.

Les pages sur la mort

Puis viennent les pages sur la mort de Hélène Carrère d’Encausse. D’une sobriété cinglante et lumineuse. Ce non-style chez Carrère atteint ici son acmé. Alors qu’Un roman russe était un livre de douleur et de honte, Kolkhoze frappe par la sérénité de son écriture.

«La mort de ma mère n’a eu aucun caractère paralysant, j’ai commencé à écrire dans les dix jours qui ont suivi, précise l’auteur. J’ai ressenti de la tristesse, bien sûr. Mais une tristesse assez douce. Sa mort m’a paru admirable, j’y ai vu une sorte de grandeur, le couronnement de sa vie, toujours le même désir de contrôle et en même temps une forme d’abandon.»

Dans cette institution chic parisienne pour fin de vie, ses enfants, Nathalie, Marina, Emmanuel, dorment au sol sur des matelas, à côté du lit de la mère mourante, comme lorsqu’ils étaient petits et qu’ «ils faisaient kolkhoze». Jusqu’à ce qu’Emmanuel ferme les yeux de sa mère «de son mieux», sans y bien parvenir.

Une vérité de roman

Nous dit-il la vérité ? Le doute est permis. De sa mère, Carrère tient le goût de l’embellissement, des vérités approximatives. Cette femme de caractère mentait avec une certaine aisance. Telle mère, tel fils : l’auteur de Kolkhoze admet s’être autorisé «quelques» licences poétiques. 

Emmanuel Carrère est un des plus brillants représentants en France de ce qu’on appelle la non-fiction, qui repose sur l’idée qu’on peut faire du journalisme avec une recherche stylistique et formelle rompant avec l’objectivité. Il a fait date avec L’Adversaire, autour de l’affaire Jean-Claude Romand, à partir duquel il n’a plus écrit d’œuvres fictionnelles. C’est donc un même principe, qui s’applique à l’intime, un réel romancé, nourri d’une enquête et d’entretiens (avec sa propre mère), que l’auteur en pleine maturité déploie ici.

L’erreur sur Poutine

Ce portrait non-officiel de l’historienne, spécialiste de la Russie n’est pas non plus une hagiographie. On y voit une femme spectaculaire dans ses zones d’ombre.

Les pages sur le mari, Louis, invisibilisé, méprisé, auquel ce livre offre une forme de réhabilitation, sont saisissantes. Hélène Carrère d’Encausse avait eu une passion pour un diplomate russe. Mais elle était restée pour un mari qui menaçait de se suicider. Lui faisant payer d’une distance glaciale à vie.

Hélène Carrère d’Encausse, auteure à succès de L’empire éclaté, qui fut longtemps l’évangile des questions russes, s’est trompée sur l’invasion russe en Ukraine, en 2021. Elle voyait Poutine «comme un joueur d’échec rationnel, dur, rusé, mais pas quelqu’un qui tout à coup se lève, bazarde l’échiquier et vous colle un pistolet sur le front».

Une mère admirant Poutine et qui fut séduite par l’extrême droite intellectuelle française d’après-guerre. Elle fréquente Maurice Bardèche dans sa jeunesse (grand ami de Brasillach) et ses amis et lui, les trouve pleins de charme. Emmanuel Carrère ne les balaie pas d’un revers de main, si ce n’est leur antisémitisme…

Une euphémisation qui a déplu ici et là. Carrère désinvolte sur la responsabilité de l’historienne et de l’écrivain tout à la fois ? Complaisant avec le goût pour l’extrême droite de sa mère ? Une «lâcheté politique et littéraire» a-t-on pu lire dans Mediapart.

Kolkhoze, Emmanuel Carrère, POL, 560 pages, 24 €.

Mercredi 1er octobre, Emmanuel Carrère est centre Rabelais à 19h, à l’invitation de la librairie Sauramps (Montpellier). Jeudi 2 octobre, petit déjeuner avec Emmanuel Carrère à la librairie l’Échappée Belle (Sète).

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