“Dionysos Robot” : quand la transe chamanique coréenne subvertit l’Opéra Comédie

L’attente était immense pour la première française de cette création coréenne hybride, inspirée par Nietzsche et Nam June Paik, pionnier de l’art vidéo. Le spectacle, co-produit par le Centre Culturel Coréen, initialement conçu pour un théâtre contemporain, a dû être adapté à la salle historique de l’Opéra Comédie, accentuant le défi de la fusion entre tradition et rupture. Performance immersive, mêlant réflexion philosophique et stimulation sensorielle, l’événement a prouvé qu’il était une porte d’entrée réussie pour les non-initiés et un public jeune, transformant le lieu en un laboratoire psychédélique mémorable. 

Ce 11 novembre, l’Opéra Comédie de Montpellier n’a pas seulement accueilli un concert, mais une tentative d’exploser les fondations mêmes du répertoire par le truchement de l’art. Le titre, Dionysos Robot, promettait l’alliance entre la divinité du chaos et la froideur mécanique.

Cette œuvre en dix actes, d’une durée d‘une heure et dix minutes, est portée par Won Il et son ensemble The 13 Fleeing Souls. Elle vise, d’après son auteur, «à réveiller la folie qui sommeille en chacun de nous à travers une cérémonie nommée gut en Corée». Découverte par Valérie Chevalier, directrice générale de l’Opéra Orchestre national Montpellier, lors d’un voyage à Séoul, la pièce était donnée pour la première fois en France, avant de s’envoler pour Londres.

Le génie couronné dégaine sa caméra 

Actes Intro, 1 & 2. Le lieu était plongé dans une obscurité totale. Pendant l’introduction, on ne voyait que l’écran projetant en noir et blanc le trajet des loges à la scène, jusqu’à ce que l’on comprenne que le réalisateur Won Il -directeur musical des Jeux olympiques d’hiver de 2018 et lauréat à quatre reprises des Grand Bell Awards-  filmait en direct. Won Il, d’abord chef d’orchestre classique, a choisi de moderniser les musiques traditionnelles de son pays natal. Avant d’engager le premier acte, il a braqué son objectif sur la charismatique chanteuse Kang Kwon-soon, puis l’a fait virevolter sur scène pour nous présenter l’ensemble des musiciens de son orchestre avant de se positionner au milieu d’eux. Il revêtait ainsi les rôles multiples de chef d’orchestre, metteur en scène, percussionniste, bidouilleur et maître de cérémonie.

La montée en transe du Dionysos 

Actes 3, 4 & 5. Au fil des actes, le cri de Kang Kwon-soon, mêlant l’émotion et la gutturalité, est devenu le métronome du chaos. Cette voix, ce rire aussi, le Dionysos qui refusait de se laisser coder, tenait en laisse une fusion instrumentale fascinante. Ses sonorités, bien que souvent nouvelles pour nos oreilles occidentales, évoquaient par endroits des échos familiers : les polyphonies médiévales de Moondog ou le free jazz cosmique de Sun Ra n’étaient parfois pas loin. L’ensemble mettait à l’honneur le gayageum, le geomungo, le haegeum, l’ajaeng, le yanggeum et le saenghwang, des instruments traditionnels envoûtants, qui entraient en collision avec le violon, le violoncelle, la guitare basse et la guitare électrique. L’acte 5, Dance, Dance, Dance, matérialisait cette ferveur. Parallèlement, un jeu de lumière intense, et des projections d’images psychédéliques sur le grand écran accentuaient l’immersion visuelle — synchronisées au son des tambours fracassants — et le côté futuriste de la transe.

L’apogée binaire : la révélation du Sinawi Bot 

Actes 6, 7 & 8. L’œuvre bascule vers son cœur conceptuel. L’acte 6, Eclipse, marque l’invasion sonore occidentale : un solo de violon endiablé est brutalement suivi d’une brisure de guitare électrique d’inspiration pink floydienne (évoquant le morceau homonyme figurant sur leur cultissime The Dark Side Of The Moon des britanniques ou simple coïncidence ?).

Le spectacle prend sa dimension la plus sombre : des pleurs et des lamentations mélodieuses s’élèvent, traduisant la douleur du rituel chamanique avant l’acte 7, Abyss (l’expérience de la mort promise par le gut).

Puis, le Robot craque. Won Il a lâché ses percussions et sa direction d’orchestre à mains nues pour un rap débridé de quelques secondes, se samplant finalement sur une SP404 (machine bien connue des beatmakers). Ce moment de basculement s’incarne dans l’acte 8, Sinawi Bot.

La chute finale : un adieu filmé en pleine lumière 

Actes 9 & 10. L’acte 9, Word of light, préfigurait la conclusion spirituelle. Puis, la symétrie finale, l’acte 10, Panta Rei (Tout S’Écoule). Won Il est parti de scène exactement comme il était arrivé, mais en sens inverse. Il a continué de filmer le public. Et cette fois, il n’y avait plus d’ombre : l’Opéra était éclairé jusqu’aux loges. Le Robot a laissé le lieu entièrement exposé.

L’œuvre promettait une résurrection par l’expérience de la folie et de la mort. Après avoir assisté à cette transe sinawi contemporaine qui créait une nouvelle syntaxe musicale universelle en 70 minutes, la réponse fut sans appel. La ferveur humaine a rugi : c’est par une standing ovation que le public -y compris les nouveaux venus et les jeunes attirés par cette fusion réussie- a célébré cette extase. Le Robot a beau avoir eu le dernier mot en pleine lumière, la foule a prouvé que l’émotion reste indomptable.

Photos Alyssa Leroy.

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D'herde
D'herde
1 mois il y a

J’y ai assisté. Une cacophonie sans nom, totalement inaccessible pour un public occidental.

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