Le théâtre national palestinien au Centre dramatique national, en invité de marque de la Biennale des arts de la scène, les retrouvailles avec la troupe «en situation de handicap» de la Bulle bleue, et une performance féministe au Domaine d’O : 3 propositions venues rappeler que le théâtre est un antidote aux dominations de toutes sortes. Que le déplacement des marges sous les lumières de la scène en est une composante essentielle.
Acteurs et actrices de la Bulle Bleue en maîtres du jeu
Une salle pleine, et quelques personnalités de la culture, le 12 novembre : la confirmation que la compagnie de la Bulle bleue, seule du genre dans le Sud de la France, est une des scènes les plus scrutées et intéressantes de la ville.
Ils sont “en situation de handicap”, réunis autour d’une table, casque sur les oreilles, et restituent les mots des acteurs et actrices dans leurs oreilles. Derrière eux, un grand écran vient zoomer sur les visages en action, tout en projetant des séquences de répétition préalable à ce qui est donné à voir sur la scène.
Il y a évidemment le charme des mots des personnages mythiques, comme Mastroianni, en ouvrier modeste de son art, qui aplatit, désacralise le mythe. Ou Huppert et son intelligence elliptique du métier. Déjà, cette superposition. Périlleuse. Ils réinterprètent forcément -les difficulté d’élocution sont là-, tout en imitant. Quelque part entre les deux.
Un acteur se voit submerger en chantant la solitude de l’idole des jeunes, un autre rappelle que l’autisme décuple la mémoire, une autre tente de faire le forcing pour chanter Marylin auprès du metteur en scène, ou encore avoue la peur de s’exposer, la pénibilité de se montrer à un public -«On n’est pas des vrais handicapés !»- : c’est un théâtre puissant qui se déroule, risqué mais sans faute.
C’est du Heredia (compagnie La Vaste entreprise), une virtuosité maline, subtile, toute en légèreté. On rit souvent. Ce qu’il faut de boulot pour obtenir cela…
Les rires qui fusent disent aussi tout le chemin parcouru en dix ans. Quand la bouille irrégulière cernée d’une blondeur d’ange est annoncée comme étant Delphine Seyrig, un rire s’échappe du public. Décomplexé, légèrement malaisant, mais à l’unisson du metteur en scène qui n’a pas eu peur de partir de leur force comique. Ce qui ne va pas de soi. Mais les années ont passé. Le public a changé. Moins empêtré dans ses préjugés, mieux formé à regarder du théâtre dans le cadre du handicap.
Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien : eux aussi ont avancé, c’est flagrant. Conscients, lucides même, doués d’une impressionnante auto-dérision, parfaitement à l’aise dans ces mises en abîme, concentrés. Quoiqu’il en soit, ce sont eux les maîtres du jeu. Et c’est à partir d’un texte de Arnaud Gélis, également auteur, que Valérie Chevalier, la directrice de l’Orchestre et Opéra national de Montpellier, prépare un opéra avec la troupe de la Bulle Bleue, pour l’automne 2027 (photo Nicolas Heredia).

S’accrocher à la mémoire : le théâtre palestinien à l’honneur
Dans une Biennale des arts de la scène (encore à l’affiche) qui a visiblement trouvé son public, une large place a été faite au théâtre palestinien pour cette 3ème édition. En particulier, à François Abou Salem, disparu en 2011 : le père fondateur d’un théâtre installé dans les années 80 dans un ancien cinéma à Jérusalem : l’actuel Théâtre national palestinien. Vu au Printemps des Comédiens 2024 dans Une assemblée de femmes, un spectacle des montpelliérains Roxane Borgna, Jean-Claude Fall et Laurent Rojol, accueilli récemment chez Ariane Mnouchkine au Théâtre du Soleil. «Aujourd’hui, cette institution demeure le seul théâtre palestinien encore en activité à Jérusalem» a souligné la chercheuse et grande spécialiste Najla Nakhlé-Cerruti qui a animé un débat à Montpellier, avec les héritiers de François Abou Salem : le très côté Bashar Murkus, souvent vu au festival d’Avignon, et Waseem Khair, acteur et réalisateur. Où il a été question de «s’accrocher à la mémoire», ce qui reste à sauver quand on a tout perdu.
Expressivité rappelant la commedia dell’Arte, engagement : c’est Waseem Khair qui a incarné ce théâtre de l’ailleurs, intensément applaudi, le 15 novembre, au CDN pour un seul en scène dans un texte puissant qui aborde de manière oblique la détresse du peuple palestinien : Dans l’ombre d’un martyr est le monologue d’un homme qui a perdu son frère (“Khouya, Khouya”) dans un attentat-suicide durant la deuxième Intifada. Devenu fou alors qu’il se destinait à la médecine, il livre un étrange monologue, saturé de considérations sur le cerveau primitif, très inspiré du travail de François Abou Salem sur la neuropsychologie. Mais, ici, aucune glorification nationaliste : cet homme détruit se reproche de ne pas parvenir à voir en son frère, qui s’est fait sauter dans un bus, un martyr. C’est une folie divergente, une plongée dans un abîme de doute bien loin du théâtre militant attendu. Marquant (photo DR).
“Le Théâtre palestinien et François Abou Salem” par Najla Nakhlé-Cerruti, Actes-sud Papiers. “La Palestine sur scène, une expérience théâtrale palestinienne (2006-2016)”, Presses Universitaires de Rennes.

L’oppression masculine d’une génération à l’autre
«Une première pénétration est un viol». C’est un texte majeur : Mémoire de fille, d’une autrice, Annie Ernaux, prix Nobel de littérature en 2022, qu’on aime pour des formules comme celle-ci : l’effarement du réel. Un livre écrit à 76 ans sur le dépucelage d’une jeune fille de 17 ans, la même femme mais à la fois toute autre, qui se raconte de manière très dissociée et très politique.
Issu d’un collectif féminin, Mémoire de fille est une création allemande menée par Veronika Bachfischer, Elisa Leroy et Sarah Kohm en 2022 à la Schaubühne de Berlin, dont Suzanne de Baecque, actrice révélée chez Alain Françon, assure l’interprétation en France. A l’écriture au scalpel de Ernaux, celle-ci ajoute la physicalité, la sauvagerie sensuelle d’une fille d’aujourd’hui, en insérant des apartés autobiographiques.
Modeste dans ses solutions dramaturgiques, plus proche du stand up, cette nouvelle production de la Cité européenne du théâtre est loin de la puissance des prestigieux Bérénice (Isabelle Huppert/Romeo Castellucci) ou Après la répétition / Persona (Ivo Van Hove, Charles Berling, Emmanuelle Bercot) dans une maison en situation délicate. Mais elle accueille un registre sur laquelle on l’attendait.
«J’aimerais que tu jouisses plutôt que tu gueules !». Entre cette terreur du premier rapport sexuel, du sang versé par le corps blessé d’une «jeune fille de 1958 qui ne cherche même pas son propre désir» et une meuf d’aujourd’hui : existe-t-il «une goutte de similitude ?» La réponse est claire. D’après ses vibrations, singulièrement rajeuni, et féminin, de ce 14 septembre, dans le théâtre Jean-Claude Carrière, l’adhésion du public aussi.
Avec l’énergie sans filtre de sa jeunesse, Suzanne s’acquitte de sa dette de reconnaissance pour la dernière génération de femmes déflorées dans un même continuum, la même «épopée malheureuse» de la condition féminine. «Une autre honte que celle d’être fille d’épicier, une honte historique de fille» (photo Marie Clauzade).

Encore à l’affiche aujourd’hui.