“Sur-religiosité” des jeunes Musulmans, banalisation du voile, observance accrue des règles religieuses, influence des Frères musulmans : le sondage-choc de l’Ifop fait débat. A l’occasion du débat Université Paul-Valéry / LOKKO, ce 26 novembre (*), on a demandé son avis à Haoues Seniguer, professeur en histoire contemporaine des relations internationales à l’université de Montpellier Paul-Valéry, spécialiste de l’islam.
(*) “Dieu est avec nous : le 7 octobre et ses conséquences, comment les religions islamique et juive justifient la violence” (titre de son essai paru aux éditions Le Bord de l’eau) dans le cadre de “Tu parles Charles : l’actualité vue par la recherche”. Publication de l’entretien, à venir.
Le sondage ifop, ici.
LOKKO : Que pensez-vous de ce sondage qui a fait polémique ? Va-t-il dans le sens de vos observations sur la pratique de l’islam en France ?
HAOUES SENIGUER : Le sondage me pose problème pour trois raisons: primo, il s’inscrit dans le prolongement d’autres sondages, qui ont tendance à spécifier par trop la catégorie large de «musulmans», comme s’il s’agissait d’un ensemble homogène, d’un monolithe, d’un sujet collectif, à l’écart des «autres» au sein de la population française. Secundo, les termes employés par les sondeurs, tels que «frères musulmans», «frérisme», charia, etc., ne sont pas définis, et on ne sait, partant, comment ces derniers et les sondés eux-mêmes les entendent et les comprennent. Enfin, un implicite traverse et leste l’ensemble du sondage, sans que je sois nécessairement en désaccord avec tous les points soulevés : une tentation d’objectiver ou d’attester un soupçon légitime à l’égard de Musulmans en quelque sorte a priori coupables de déviance, et avec quoi, justement ? La culture, les mœurs françaises, les lois positives ?
Un tournant identitaire
Sur le terrain, dans les quartiers, des anciens parlent pourtant de ce regain du religieux chez les jeunes, peut-être à relier à une forme de nationalisme exacerbé pour des générations qui ont un rapport pourtant lointain avec le pays d’origine ? C’est un fait sur lequel vous pouvez être d’accord ?
C’est sans doute un «regain» d’une religiosité lié à trois phénomène anciens et plus récents : une mondialisation de l’islam comme d’autres religions et spiritualités, par des voies multiples, un déficit à un niveau ou à un autre dans la transmission des ferments de la culture musulmane des origines, redécouverte tardivement, et un tournant identitaire, voire identitariste, qui consiste en un retournement du stigmate : à force d’être montrés du doigt depuis l’espace politique et médiatique, se donne ainsi à voir une «réislamisation» qui peut quelquefois être soit rigoriste, soit plus conflictuelle. Mais le fait de renouer ostensiblement avec les signes d’appartenance à l’islam ne confine pas nécessairement au rejet de la loi commune.
Un voile “parfois transitoire”
On voit à Montpellier une présence exponentielle, très clairement visible du port du voile. Y compris des tenues noires, avec gants, des voiles de plus en plus rigoristes. Ne s’agit-il pas là une traduction physique dans l’espace public des données avancées par ce sondage sulfureux ? Assisterait-on à l’émergence d’une “contre-société musulmane” comme le dit le sondage ?
L’espace public, dans des sociétés pluralistes, ultra connectées et culturellement diverses, est aussi le lieu où peut, en effet, se manifester la présence des profils que vous décrivez. Mais ces tenues ne sont parfois que «transitoires», puisque les femmes musulmanes, notamment, peuvent en changer et transformer leur façon de se vêtir à la fois dans le temps, selon les lieux, et ce, en fonction de leurs parcours. Rien n’est gravé dans le marbre. La mobilité est réelle, y compris sur le plan des idéaux. Je ne parlerai donc pas de contre-société car, à ma connaissance, il n’y a pas d’organisation «islamiste» de masse en France!
Quelle est la frontière entre rigorisme et islamisme ? A quel moment, on peut considérer qu’il y a une forme de danger pour la société ?
L’islamisme, sur lequel je travaille depuis une vingtaine d’années, est une politisation exacerbée des normes et valeurs de l’islam avec pour objectif d’accéder au pouvoir, en voici l’une des principales lignes de force. Le projet est de faire en sorte, entre autres, de promouvoir une lecture normative de l’islam depuis l’appareil étatique. Qui, en France, nourrit ce dessein ? Pour ce qui est du rigorisme, il est généralement apolitique, ou quand des rigoristes s’expriment politiquement, cela ne signifie pas qu’ils veulent accéder au pouvoir ou renverser la table de la République.
La communauté musulmane n’existe pas
Il y a un silence, une discrétion de la communauté musulmane assez caractéristique qui ne vient pas contredire d’éventuels amalgames (on lui a reproché bien souvent de ne pas condamner vigoureusement le terrorisme et on se souvient de sa discrétion lors des manifestations républicaines qui ont suivi l’attentat de Charlie-Hebdo). Comment l’expliquer ?
La communauté musulmane n’existe pas. Il y a des musulmans avec des orientations sociales, économiques et politiques différentes.