ARCHITECTURES ET CANICULES, 1
LOKKO démarre une série d’articles sur l’innovation dans la construction et les nouveaux modes d’habiter face au changement climatique et aux étés caniculaires. Deux acteurs de l’architecture, Laura May-Dessagne, jeune architecte de l’atelier LMD (Montpellier) et Robert Célaire, ingénieur en conception bioclimatique vont nous ouvrir des pistes de réflexion durant ces différentes visites. Premier bâtiment : l’école Hypathie, en terre et en paille, ouverte en septembre à la Mosson.
Nous avons souffert des canicules durant l’été 2025 parmi les plus chauds jamais enregistrés en France et nous avons voulu savoir comment l’architecture s’adapte à cette situation amenée à se reproduire et à s’aggraver. S’il n’y a pas lieu d’être optimistes, il faut croire, en revanche, en nos capacités d’adaptation individuelles et collectives et agir en conséquence.
Le climat, élément essentiel de la conception architecturale.
Le maître mot sur les changements climatiques est l’adaptabilité.
Les matériaux et les techniques ont évolué. Il y a des évolutions positives comme l’utilisation croissante de la construction bois et des matériaux biosourcés, mais ce n’est pas tout.
Les enjeux actuels les plus importants sont à la fois d’abaisser la température des villes (donc des bâtiments) et d’encourager les habitants-tes à être des intervenants actifs de leur confort dans les bâtiments adaptés à leur climat, c’est-à-dire passifs.
‘’Les villes s’échauffent encore plus vite que le climat global (on appelle ce phénomène : l’Ilot de chaleur urbain). Dans les dernières décennies, dans bien des cités, de nombreux arbres ont laissé place à des surface minéralisées. Or on sait qu’un arbre «équivaut», en termes de capacité à plusieurs climatiseurs’’ nous dit Robert Célaire. ‘’Il est donc essentiel de replanter des arbres et de la végétation au cœur des villes avec, outre le rafraîchissement urbain, de multiples bénéfices collatéraux : biodiversité, stockage de carbone, embellissement’’.

L’école Hypathie a été réalisée dans le cadre de la rénovation urbaine du quartier Mosson. Ouverte en septembre 2025, elle accueillera à terme 22 classes de maternelles et primaires. Elle concentre de nombreuses innovations. Les architectes, Thomas Landemaine (TLA architectes) TLA et Jaouen Pitois (studio Jaouen) ont privilégié les matériaux sains. Ils s’ajoutent au béton bas carbone, qui apporte rigidité et inertie au bâtiment extérieur, côté rue.
7 couches de terre de La Paillade sur les murs
Les architectes ont conscience qu’il faut aller plus loin que les obligations réglementaires et prendre exemple, en les adaptant, sur des pratiques architecturales inspirées d’autres régions du monde, comme l’utilisation de matériaux tels que le bois ou la terre.
Ici, la terre est utilisée pour une partie des murs intérieurs. Prise sur le site, elle est mélangée à de l’eau, du sable et de la paille (4 cm d’épaisseur en 7 couches). Dix personnes y ont travaillé pendant sept mois mais avec les économies sur la terre extraite du site, il n’y a pas de surcoût. La terre régule l’humidité. C’est un matériau propre, qui est agréable à regarder et à sentir. D’autant plus qu’aucun adjuvant chimique ni chaux n’ont été ajoutés.
La paille d’Occitanie
Autre matériau employé : la paille d’Occitanie pour l’isolation (80%). Elle capte le carbone et le garde. Elle produit aussi une résistance thermique. Enfin, du bois de charpente d’origine française (pin, mélèze et sapin de Douglas) a été utilisé pour les murs extérieurs donnant sur la cour, pour les charpentes, pour les menuiseries et le mobilier intérieur, réalisé par des artisans.

Pas besoin de climatisation : des matériaux traditionnels voire ancestraux, conjugués avec de la technologie, ont été choisis.
On retrouve donc les choix forts en matière d’architecture actuelle pour se protéger des canicules :
-Des matériaux bas carbone avec une isolation maximale, réputés comme adaptés au réchauffement climatique jusqu’en 2050. Une orientation privilégiant les espaces traversants. Des courbures bois pour se protéger du soleil, la végétalisation des cours, et l’évapotranspiration : les arbres transpirent et dégagent de la fraicheur.
-Été comme hiver, l’air souffle à 20° : une ventilation double flux qui amène de l’air pur et retire l’air vicié. Hypathie relève de ce qu’on appelle les dispositifs passifs : l’inertie du bâtiment, dûe aux matériaux et à l’épaisseur de l’isolant, également des protections solaires efficaces et de nombreux brasseurs d’air au plafond, dans toutes les pièces, ainsi que la production d’électricité par des panneaux photovoltaïques installés sur les toits qui permettent une autoconsommation.

Ce sont des alternatives aux méthodes de conception et construction conventionnelles, dont les ressources contribuent fortement au réchauffement climatique : 39 % des émissions mondiales de CO2 sont dûes au secteur du bâtiment.
Good morning
Innovation technique et sociale vont de pair. A ces choix techniques, il faut ajouter un volet social important : la salle polyvalente de l’école ouverte aux associations du quartier, un espace pour que les parents se rencontrent. On peut évoquer aussi la volonté de mixité sociale recherchée en adaptant les horaires pour accueillir des enfants de familles travaillant dans les entreprises des quartiers alentours. Autre innovation : l’accueil périscolaire se fait en anglais pour accroître les chances de réussite scolaire des enfants.

Bâtiment passif, habitant actif
La règle ‘’bâtiment passif, usager ou habitant actif‘’ est appliquée ici. Pour Laura May Dessagne, ‘’cette approche nécessite aussi une réappropriation des espaces bâtis par leurs habitants et usagers. Ils sont incités à redevenir des acteurs de leur bienvivre. Cela revient en été, à fermer les volets dans la journée, ventiler la nuit, gérer l’utilisation intermittente des équipements qui dégagent de la chaleur et accepter qu’il fasse parfois un tout petit peu trop chaud’’.
Chaque projet, explique Laura May Dessagne, “invente ses révolutions mais cela passe aussi par des changements de comportements. Les deux sont fortement liés’’.