En désaccord avec sa gestion, le maire de Montpellier se sépare officiellement de Jean Varela, directeur général de l’établissement qui gère le domaine d’O, incluant le Printemps des Comédiens qu’il dirige depuis 15 ans. La fin d’une période flamboyante qui avait produit quelques-unes des plus grandes heures du théâtre à Montpellier.
“Aucun accord contractuel n’a été trouvé avec Jean Varela”. Vendredi 11 décembre, un communiqué laconique, a annoncé le départ de Jean Varela de la direction de l’EPCC (1) qui a réuni le Printemps des Comédiens, et le domaine d’O, rebaptisé en pompeuse Cité européenne du théâtre (2). Au bout d’un an seulement. Une surprise : la Drac (le Ministère de la culture) a signé le communiqué alors qu’elle l’a longtemps soutenu. La formule “pourtant pressenti pour assurer la direction générale” qui complète cette annonce, paraissant toute diplomatique.
Depuis des mois, les choses s’étaient détériorées sans retour en arrière possible.
Je ne pense pas qu’on se reverra
Durant le Printemps des Comédiens 2025, réduit de moitié, Jean Varela avait paru touché, et au moment de dire au revoir aux journalistes, à quelques habitués, à la fin du festival, il avait eu souvent cette remarque : «Je ne pense pas qu’on se reverra». Il avait été rétrogradé de son poste de directeur général à la même fonction «par interim». L’institution si prestigieuse ces dernières années était devenue fantomatique, sa programmation d’une maigreur malaisante.
Le 18 juillet dernier, Olivier Nys, directeur général de la Ville et de la Métropole de Montpellier, recevait Jean Varela dans son bureau pour lui signifier “le désir de Michaël Delafosse de le voir partir” selon un proche de Jean Varela. L’entrevue avait duré seulement quelques minutes. Jean Varela s’était braqué, venant tous les jours à son bureau, refusant d’utiliser la possibilité d’un arrêt-maladie. Il a loué une maison à Avignon pour suivre le festival puis s’est fait de plus en plus discret. Il a envoyé son équipe à la conférence de presse de la Biennale des arts en Méditerranée début octobre, puis n’était pas présent lors de la représentation de Mémoire de fille d’après Annie Ernaux, fin octobre.
Son départ attriste. Populaire, le comédien biterrois dominait de son regard de braise un festival qu’il a porté à un niveau jamais atteint. Cet automne à Paris, deux pièces faisaient sensation : le génial Musée Duras de Julien Gosselin à l’Odéon et, tout aussi marquante, La guerre n’a pas un visage de femme dans une mise en scène de Julie Deliquet au CDN de Saint-Denis. Toutes les deux lancées à Montpellier.
Comme beaucoup, Nathalie Sultan, personnalité du Ministère de la culture, s’est interrogée sous le post de LOKKO sur Linkedin : «Quelle mouche a piqué Michaël Delafosse de se séparer d’un talent comme celui de Jean Varela ?»
Dossier politique, baroque, complexe, ou acte froid de gestion ? Un peu de tout cela.
Il y a toujours un déficit à combler avec Varela
Dans le festival communicationnel du bilan de l’équipe municipale, c’est un sujet qui a été traité de la manière la plus feutrée et la plus laconique possible, attisant les incompréhensions. «Nous avons voulu gérer cette affaire avec discrétion», commente-t-on dans l’entourage du Maire. Et cette confirmation : «M. Varela est licencié en raison d’un désaccord relatif à sa rémunération (10 000€ mensuels brut actuellement). Il demandait un salaire supérieur à ceux pratiqués dans plusieurs théâtres nationaux en France (théâtre de l’Odéon, théâtre national de Strasbourg)».
Il y a d’autres griefs, nombreux, liés au train de vie et à un sauvetage financier hasardeux : un “Dailly”, c’est-à-dire un crédit bancaire obtenu en prévision du versement de la subvention de l’état, qui a été très mal perçu par la tutelle publique. “Il y a toujours un déficit à combler avec Jean Varela” commente notre contact.
Quelques chiffres : le Printemps des Comédiens a été dans le rouge plusieurs années consécutives, accusant un déficit de 300 000€ en 2023 et un autre en 2024 qui pouvait «compromettre» le passage dans une nouvelle entité juridique. Obligeant la métropole à apporter 400 000€ de sa poche.
«Le message est clair : les directions artistiques ont une obligation de respecter les budgets alloués. On ne peut pas en permanence revenir au pot» a déclaré le président de la Métropole de Montpellier lors du dernier conseil.
“J’ai mis la maison en surchauffe, je ne le nie pas mais il s’agissait de financer une ambition. Oui, nous avons eu des déficits mais avec des réserves importantes. Et les 400 000 euros de compensation sont liés au fait que le festival a dû porter la pièce Bérénice, à la place de l’EPCC dont la mise en place avait été reportée. Ma mission de directeur s’achève avec les comptes de l’EPCC en excédent», confie Jean Varela, qui réfute l’argument de l’échec de la négociation salariale comme étant au cœur de son licenciement. “Peut-être n’étais-je pas la bonne personne pour cette nouvelle histoire, mais cela aurait pu être dit différemment”.
Une tête dure
Orgueilleux, insoumis, Varela s’est assez souvent isolé dans la tempête, souvent renfrogné, donnant très peu d’explications à un personnel tourmenté. Mais surtout vu comme trop peu collaboratif, et épuisant les bonnes volontés qui se sont succédées pour l’épauler.
En octobre 2024, une prestigieuse directrice déléguée était nommée : Raphaëlle Fillon, une pointure du management culturel français, anciennement à la tête des Subsistances à Lyon, et de l’Institut Lumière. Partie au bout de 3 mois, furieuse, déstabilisée, en envoyant une lettre à un maximum d’interlocuteurs accusant Jean Varela de mille maux et en particulier de harcèlement.
On ne ment pas au maire
Avec Michaël Delafosse, les relations se sont envenimées au gré des discordes successives et surtout des zéros s’ajoutant à la colonne des dépenses. Lors du dernier Printemps des Comédiens, le maire s’est éclipsé à la fin de la première représentation, évitant le cocktail d’ouverture.
«On peut mentir à Michaël Delafosse, mais pas au maire de Montpellier» : l’an dernier, il avait eu cette phrase lancée à Varela quand celui-ci avait voulu faire nommer à ses côtés une personne, une proche, qui avait déjà travaillé pour lui, sans le dire.
Mesquida, le meilleur ennemi
Entre les deux hommes : une vieille haine qui remonte aux années Bayssan, le mirifique complexe culturel biterrois, aujourd’hui en déroute totale. Aux manettes de la programmation, Jean Varela avait tenu tête au baron socialiste Kléber Mesquida qui aurait aimé un peu plus de frou-frou.
Le président du Conseil général de l’Hérault a porté un coup de grâce à Jean Varela en demandant une enquête à la Chambre régionale des comptes : «Il y a des problèmes de gestion du Printemps des Comédiens. J’ai eu écho de comportements qui interrogent. Il faut qu’on éclaircisse ces errements-là».
Avec le secret espoir de dénoncer l’aberrante convention de transfert de subventions du Département de l’Hérault à la Métropole. En effet, la loi NOTRe (2015) a obligé la collectivité à continuer à financer une maison qu’elle a pourtant cédée à la métropole. 5 millions d’euros sont ainsi lâchés chaque année en faisant la grimace.
Un cas unique dans la culture montpelliéraine : un de ses joyaux presque entièrement payé par un autre, à sa merci.
L’effet Bérénice
Un épisode a compté dans la disgrâce. C’est une mise en scène du prestigieux Romeo Castellucci avec Isabelle Huppert, seule sur scène (à quelques figurants près) dans un Bérénice irrésistiblement punk. Son coût : 800 000 euros. Du niveau d’un opéra. Folie des grandeurs ? Bérénice a été la vitrine d’une nouvelle activité de production directe des œuvres au domaine d’O, où Isabelle Huppert était comme chez elle, mais la dépense était hors de portée. Une ligne budgétaire en rouge dans un contexte de grande tension financière.
Du coup, la performance a été inaudible. Alors que cette production a été portée financièrement par 17 théâtres en France et au-delà. Que la création montpelliéraine a suscité une formidable bataille d’Hernani durant ses représentations parisiennes, au printemps 2024, et a été montrée dans une dizaine de pays jusqu’à Taïwan.
Mauvais karma d’O
Comme toujours, tout mérite, tout exige de la nuance. Il y a quelque chose de l’ordre de l’accablement au sujet de Jean Varela qui trouble. Première chose. Le domaine d’O. De Christopher Crimes à Jean Varela en passant par Valérie Daveneau : une longue histoire de crises, de déficits, de portes qui claquent. Un drôle d’endroit. Séparé en deux, comme les Corées, entre un nord appartenant à la Métropole et un sud, relevant du Conseil général. Sans aucune communication.
En crise tout autant que le festival de théâtre, le domaine d’O avait annulé sa propre saison, en septembre 2024, avant la fusion, accusant un «important déficit». Les données sont très délicates à interpréter, les deux structures fusionnées relevant de régimes comptables différents, mais travaillant dans les faits depuis longtemps déjà en synergie. En cumulant les déficits des deux maisons, on serait arrivé à 1 million d’euros. Le même déficit que l’Orchestre-Opéra de Montpellier qui a un budget quatre fois supérieur.
La crise de la culture. Ne pas l’oublier. Inflation des coûts, baisse des subventions : tout le monde est à la peine. Au domaine d’O, il y a eu récemment un autre triste faire-part : la fin des Folies d’O, également déficitaires, qui n’ont pas survécu.
Une fusion infernale
La fusion en EPCC entre l’association portant le festival de théâtre et l’Epic, gestionnaire du domaine lui-même, en soi très délicate comme manœuvre, mariant des cultures, des histoires différentes, est venue ouvrir une plaie sur un corps vulnérable. Jean Varela serrait les dents. «C’est une situation difficile mais en même temps de grande espérance» a-t-il longtemps voulu croire.
Réussir un EPCC n’est pas chose facile. C’est une structure rigide, dans laquelle le moindre achat de cartouches à imprimante doit être validé. Et qui a obligé à un mariage de raison entre la petite équipe (3 salariés) de Varela et le personnel pléthorique (22 salariés) du domaine d’O. Sur le site, les dissensions étaient palpables, et les rumeurs incessantes, notamment sur le snobisme de «la bande» importée de Paris pour enrichir le festival, visant notamment le peu sympathique Eric Bart, co-programmateur influent.
Les fidèles à la défense
Une série d’arguments ont été portés par le carré de fidèles de Jean Varela, réunis dans l’association du Printemps des Comédiens, aujourd’hui dissoute (3). Ils ont alerté sur sa «diabolisation» en insistant sur l’héritage de l’éco-système compliqué du domaine d’O, décrit en vampire du festival.
Un contre-communiqué a été envoyé aux rédactions dans les minutes qui ont suivi celui de la métropole, parlant de «départ forcé». Très amer, le mail fait état d’un apport d’une valeur de 300 000€ à l’EPCC sous la forme de matériel scénique en son et lumières. Et d’une «cession à titre gracieux de la marque Printemps des Comédiens et d’un fichier de billetterie de 30 000 noms» ainsi que de «revenus générés par la reprise régulière à l’international de Bérénice avec Isabelle Huppert».
La bataille de la gestion
Comment soutenir, dans un contexte de déclin des aides publiques, une telle machine ? Montpellier en a-t-elle les moyens ? Le départ de Jean Varela ne répond pas tout à fait à la question. Le nouvel établissement public de la Cité européenne du théâtre, destiné à gérer 6 millions d’euros, représente le plus gros budget alloué au théâtre dans la métropole. Le double du Centre dramatique national. «Ouvrir grand les portes et les fenêtres. La France est notre pays, l’Europe notre avenir» avait alors indiqué Jean Varela.
Mais son messianisme culturel a perdu la bataille de la gestion.
Cette histoire ressemble un peu à celle de Thomas Jolly comme directeur du Centre dramatique national Le quai d’Angers, démissionnant fin novembre 2022 pour assurer la direction artistique des JO, laissant une maison réenchantée, bousculée mais tendue financièrement. Des crises qui ravivent le soupçon d’irresponsabilité des artistes quand ils sont à la tête des institutions.
Une nouvelle direction en juillet 2026
Pour cette structure désormais assainie, accouchée dans la douleur, un nouveau défi se présente : renouveler toutes ses directions, générale et artistique. Un appel à candidatures va être lancé. Sur le site, l’ambiance n’est pas à la rigolade même si des garanties ont été données pour la 40ᵉ édition du Printemps des Comédiens en 2026. Sans Varela pour souffler les bougies.
Pour finir, cette obsession dans le monde de la culture sur l’arrivée de Nicolas Dubourg, proche de Michaël Delafosse, au domaine d’O. Le directeur du théâtre universitaire de La Vignette qui a échoué à prendre la direction de l’Agora de la danse, se faisant doubler par un quatuor de pointe, trouverait-il au domaine d’O son lot de consolation ? Les prophéties du mundillo ne se réalisent pas toujours. En tout état de cause, rien ne bougera avant les Municipales de mars prochain. Une nomination est attendue en juillet 2026. Rideau temporaire sur une des affaires sensibles de la mandature culturelle de Michaël Delafosse.
(1) EPCC, établissement public de coopération culturelle.
(2) La cité européenne du théâtre englobe le festival du Printemps des Comédiens, Saperlipopette, Nuits d’O, Cinéma sous les étoiles, les autres festivals comme Arabesques et Radio-France qui se déploient sur le site restent indépendants de cette structure.
(3) Gérard Lieber, président, Jacky Vilacèque, vice-président, Jean Marc Trinquier, secrétaire général, Gildas Milin, trésorier, également Luc Braemer, le docteur Jacques Mateu, et Valérie Bousquet.