Vigdis Morisse-Herrera : «Avec cette plainte contre Brigitte Macron, nous voulons dénoncer la culture du viol en France»

La féministe montpelliéraine Vigdis Morisse-Herrera est la fondatrice de l’association Les Tricoteuses hystériques qui a porté plainte, ce mardi 16 décembre, contre Brigitte Macron pour «injure publique» pour avoir traité de « sales connes» les féministes de Nous Toutes qui ont manifesté lors du spectacle de Ary Abittan, le 7 décembre dernier aux Folies Bergères.

Cette plainte, à laquelle se sont jointes deux autres associations -3égale3 et MetooMedia- est déposée au nom de 343 femmes «qui se déclarent collectivement et individuellement atteintes par ces propos» en référence au manifeste des «343 salopes» (1971). Elle se fonde sur l’article 33 de la loi du 29 juillet 1980 sur la liberté de la presse, «pour injure à un groupe de personnes en raison de leur sexe».

LOKKO : Cette plainte déposée contre Brigitte Macron, comment a-t-elle été motivée ?

VIGDIS MORISSE-HERRERA : En France, on n’arrive pas à l’heure actuelle à endiguer les violences faites aux femmes. Il est toujours extrêmement difficile de faire condamner un violeur, un agresseur sexuel, un conjoint violent et ce malgré le fait que la lutte contre les violences faites aux femmes soit l’une des grandes causes du quinquennat.

Cela pousse les militantes à l’action. Celles qui étaient présentes, le soir de la première de Ary Abittan, ont agi comme les autres militantes partout en France, en se dressant contre l’impunité en matière de violence sexuelle en France.

Toutes les femmes ont été victimes de violence sexiste ou sexuelle au cours de leur vie. Toutes les femmes sont affectées par la culture du viol. Et la culture du viol, là, en l’espèce, c’est d’aller soutenir un homme qui est accusé d’avoir brutalisé une femme lors d’un rapport.

Le tribunal n’a pas reconnu le viol mais le rapport sexuel a causé 10 jours d’ITT à une femme, des lésions physiques indéniables et un retentissement psychologique dramatique. Ce qui interroge, c’est l’importance des éléments matériels. Cette femme gardera des séquelles tant physiques que psychologiques toute sa vie. Alors que Monsieur a bénéficié d’un non-lieu.

Pour Brigitte Macron, est-ce que ceci caractérise un rapport sexuel normal ? Et bien moi, ça m’inquiète. Je ne considère pas, personnellement, que les rapports sexuels consentis doivent se dérouler ainsi. En tant que femme, quand j’entends, quand je lis, comment ça s’est passé, j’ai envie de me révolter. J’ai envie que les choses changent. Ary Abittan a parlé de «peur» mais la peur, ce sont les femmes qui la vivent quand elles croisent la route d’hommes qui vont considérer que ce genre d’acte sexuel est un rapport normal. La vraie peur, elle est là. Elle n’est pas de craindre 4 nanas portant un masque qui l’accusent d’être un violeur.

Cette peur dont parle Brigitte Macron pour se justifier, est-ce que ce n’est pas la peur d’être découvert, par ces hommes bien sous tous rapports dans l’espace public mais, qui, une fois la porte close, révèlent un tout autre visage ?

Je ne suis pas sûre que Brigitte Macron parlait de cette peur-là, mais je préférerais qu’on l’entende ainsi, en effet. Qu’elle habite tous ces hommes qui, pendant des années, ont agi dans la plus grande impunité. On se souvient quand Emmanuel Macron a dit au sujet de Depardieu qu’il rendait fière la France alors qu’il était accusé de viol depuis plusieurs années. Cette fois, c’est Brigitte Macron qui soutient son ami Ary Abittan. C’est préoccupant quand on sait les difficultés à obtenir des condamnations dans le cadre des violences sexistes et sexuelles et encore davantage des viols conjugaux.

Existe-t-il des privilèges, une justice à deux vitesses concernant les violences faites aux femmes ?

Les hommes violents, ça peut être ton père, ton fils, ton mari, ton pote, ton grand-père, ton oncle, ton patron, le boulanger qui te salue le matin, le voisin qui est toujours souriant. Et ce n’est pas parce que à l’extérieur, en public, ils montrent une image sympathique que ce ne sont pas des hommes qui violent, qui agressent, qui frappent des femmes.

Les violeurs, des soutiens, ils en ont toujours. Ce sont les victimes qui en manquent. Et aimeraient bien avoir l’amitié de madame Macron. Ce sont les victimes qui aimeraient bien avoir le bénéfice du doute. Ces hommes ont-ils une intelligence de situation et des éléments de langage idoines qui font, qu’aujourd’hui, ils peuvent être crus, envisagés comme victimes à la place des vraies victimes ?

Je viens d’avoir le témoignage d’une femme dont l’ex-mari est gendarme. Sa plainte pour violence conjugale a été classée. Rien d’exceptionnel vu que c’est le cas de 96 % des plaintes pour viol en France. Dans seulement 0,6 % des cas, les violeurs sont condamnés. Elle se retrouve à devoir payer des sommes faramineuses à cet homme alors qu’elle s’occupe seule de ses enfants. Elle a été condamnée à des sommes folles. 300 000€ pour le préjudice soi-disant subi par sa plainte…

J’ai de nombreux témoignages de femmes qui n’ont pas obtenu justice. Souvent, ces hommes servaient à la Gendarmerie, dans la Police, les Pompiers, l’Armée, ou sont avocats… Je reçois des témoignages de toute la France de femmes qui ont porté plainte contre des hommes avec de tels profils. Plus on monte dans les sphères du pouvoir, plus on voit une forme d’impunité. La justice aujourd’hui est-elle formée pour déceler ces hommes, ces agresseurs en col blanc ?

Nous les femmes qui nous battons au quotidien, on demande des lois justes, des personnels qui soient formés à comprendre les mécanismes des violences. Peut-être même un statut de présumé-victime, tout comme il y a un statut de présumé-innocent. Comprendre comment les violences s’exercent au sein au sein d’un foyer, en déterminant les rapports de pouvoir. Il y a toujours un dominant et une dominée dans la très grande majorité des cas.

Est-ce qu’il y a d’autres moyens pour les femmes aujourd’hui, pour les militantes, pour faire avancer la justice que d’aller manifester devant une salle de spectacle ou devant un tribunal ?

Je suis partisane de l’action. A titre personnel, j’ai payé très cher mon silence et mon impossibilité d’agir pendant toutes les années où j’ai été victime de violence conjugale. Face à ce silence qui m’a été imposé, notamment par la peur. J’ai décidé que j’utiliserai chaque jour de ma vie future à me battre pour que cela change.

Je pense qu’il faut agir. Il faut investir des structures de pouvoir, imposer les changements, les revendiquer. Il y a énormément de femmes qui se battent sur tous les territoires à cet effet. Les magistrats, les journalistes peuvent agir pour changer la société. Moi je suis chef d’entreprise, je peux agir en tant que telle. C’est l’ensemble de toutes ces actions qui sera efficace et sans aucun recours à la violence.

La violence n’est pas de notre côté. Il y a des gens qui essayent de nous faire croire qu’intervenir dans une salle de spectacle avec des masques, c’est être violent. Ce n’est pas vrai. La violence, c’est infliger 10 jours d’ITT après un rapport sexuel à une femme qui a la moitié de son âge. La violence, c’est dire qu’on va foutre dehors des «sales connes».  

Avec cette plainte contre Brigitte Macron, nous voulons dénoncer la culture du viol en France.

Les Tricoteuses hystériques ont été fondées pendant le procès Pelicot en reprenant la formule de l’avocat d’un des violeurs de Mazan, maître Christophe Bruschi, traitant les féministes de «Tricoteuses hystériques».

Vigdis Morisse-Herrera a conçu Opale.care, une plateforme de lutte contre les violences conjugales à destination des employeurs et des collectivités.

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