Premières représentations pour le chorégraphe Hofesh Shechter en tant que co-directeur de l’Agora de la danse de Montpellier, dans un Opéra Berlioz plein à craquer, du 16 au 18 décembre. Sa signature hypnotique et endiablée va vibrer désormais et vivre dans la ville.
On voit rarement l’Opéra Berlioz aussi plein, pas une place de libre, un parking saturé et un public très jeune. Hofesh Shechter n’avait pas à craindre cette première représentation en tant que co-directeur de l’Agora de la danse (il prend officiellement ses fonctions en janvier 2026). Déjà chorégraphe-star, il a acquis en France une notoriété particulière depuis le film de Cédric Klapisch, En corps (2022).
Le voilà, pour la première fois dans sa carrière «at home». Un lieu fixe pour travailler. Basé depuis plus de vingt ans à Londres, le chorégraphe allemand né à Jérusalem qui refuse d’être systématiquement questionné sur le Proche-Orient (mais les fouilles ont été intensifiées et on a noté une présence policière inhabituelle lors des représentations), garde son domicile londonien mais séjourne désormais longuement à Montpellier, dont il aime le calme et les cafés dans les rues anciennes. Une «good balance» avec Londres, confie-t-il en anglais, mais les questions peuvent être posées en français, qu’il comprend très bien.

De la douceur dans le regard, des esquisses de sourire, une réserve : Hofesh Shechter n’a rien de la stridence de son univers. Dans un entretien à LOKKO, la veille de la première, il expliquait que Theatre of dreams, née au théâtre de la Ville à Paris en juin 2024, était la «perfect» pièce pour «représenter son travail, ici et maintenant».
C’est une double oeuvre : il signe en même temps que la chorégraphie, la totalité de la composition musicale créant «un dialogue entre musique et danse, comme deux plantes qui grandissent ensemble, pour finir par être indissociables». Chorégraphe omniprésent, dans l’hyper contrôle. Gardant la main sur tout : « le narratif, le feeling, l’énergie, le rythme, l’humeur. C’est une expérience viscérale. Tout est créé ensemble et avance comme un big train»

Il a hérité de la Batsheva, la compagnie israélienne avec laquelle il a dansé dans ses débuts, le goût des grandes pièces épileptiques conçues pour des groupes qui interrogent la place de l’individu en tant que micro-société. Le propos, ici, comme souvent, et qui n’est jamais directement politique chez Shechter : faire du collectif le creuset des expériences.
Il faut regarder ma danse comme un concert
Les bouchons d’oreille, distribués à l’entrée, ne sont pas de trop quand on est assez près de la scène. Le son est très fort. Un trio de musiciens joue en live, jouant de la bossa nova, signe de répit et de bonheur dans les vies, tandis que les nappes crépusculaires du compositeur Shechter favorisent la transe. «Il faut regarder ma danse comme un concert».
Beaucoup de jeux de pendrillons de scène, des rideaux qui servent à scander les séquences, passer d’un état à un autre. Isolant des instants de vie comme pris au dépourvu, dans les joies, les fêtes, les accablements aussi. Mais à toute allure, laissant peu de temps à des interprétations plus poussées. On comprend qu’il s’agit d’une traversée des pulsions primitives, des séismes individuels qui font corps. Que ceux-là viennent parler des secousses plus larges du monde à partir d’une mise en commun des imaginaires. Mais, franchement, le sens se dérobe, dans une danse à ressentir, une danse qui danse et a un indéniable pouvoir hypnotique, soutenue par les superbes lumières de Tom Visser.

Les 12 danseurs, venus du monde entier, excellent dans un registre puissant d’émotions amplifiées, avec des bras qui parlent beaucoup, dans une partition très décalée de tout académisme, qui fait penser aux rave parties. Une saisissante et implacable ingénierie du rêve en mode club. C’est la signature Shechter qui vibre désormais et va vivre dans la ville.
Photos : portrait ©Laurent Philippe. A la Une ©Todd-MacDonald. Autres photos ©Tom Visser