La communication «intelligente» des arbres entre eux, leur quasi pouvoir d’immortalité, leurs étonnantes vertus thérapeutiques, la tragique disparition de la forêt primaire, son allergie à la coupe des arbres en ville : autant de sujets que le botaniste montpelliérain, infatigable défenseur des forêts, décédé le 31 décembre, avait abordé avec le journaliste Frank Tenaille, dans un entretien que nous republions.
Francis Hallé, 87 ans, vient de s’éteindre à Montpellier. Un homme considérable, lucide et jamais résigné. Un botaniste et biologiste, spécialiste de l’architecture des arbres et de l’écologie des forêts tropicales, initiateur du «Radeau des cimes» de 1986 à 2003. Un homme qui a appris à lever les yeux pour découvrir, au-delà du charme d’un arbre, le monde complexe du vivant fait d’un foisonnement d’espèces, de fascinantes symbioses, de stratégies que nous avons du mal à comprendre. Pourfendeur de l’arrogance humaine et de la bêtise technocratique et comptable, la vision de ce scientifique (et dessinateur) de haut vol, était celle du temps long, ce temps qui accompagnait l’arbre, et du temps d’urgence qui concernait les générations futures. Son dernier projet, «comme l’édification des cathédrales» : la renaissance en Europe de l’Ouest, sur 70.000 hectares, d’une forêt primaire, interdite à toute activité humaine autre que scientifique pendant 700 ans. Son dernier livre ? «La beauté du vivant». «Cette planète est un paradis de beauté, et nous n’en avons pas de rechange» disait ce grand amateur de poésie et de musiques. D’une simplicité désarmante, Francis Hallé était aussi un formidable pédagogue (et conteur). Ici, un des entretiens que nous avions eus et dont j’avais publié des extraits dans César, mensuel culturel pan sudiste, il y a 15 ans, à l’issue d’un Sommet de Copenhague qui avait montré, déjà, les intérêts particuliers primer sur l’intérêt collectif à long terme.

FRANK TENAILLE : A te lire, il n’y a pas de définition de l’arbre. Envisageons donc ses caractéristiques. Premier critère, sa longévité ?
FRANCIS HALLÉ : Oui, les arbres existent sur terre depuis 380 millions d’années, depuis le milieu du Dévonien.
Ce qui te fait dire que les arbres dominent le temps et ignorent la senescence ?
Un humain a son stock de gènes complet quand il est gamin lesquels, petit à petit, s’éteignent -attention : ils ne disparaissent pas comme des chandelles. Voilà la senescence d’un être humain. Chez les arbres, les chandelles s’éteignent mais dans l’année. Elles sont toutes là au printemps. Dans le courant de l’été et de l’automne, il y a de plus en plus de gènes qui sont méthylées comme on dit, et vers l’hiver, il n’y a plus beaucoup de gènes qui fonctionnent. Seulement au printemps suivant, tout est déméthylé et c’est comme si vous rallumiez toutes les chandelles. De sorte que l’arbre attaque l’année avec un génome qui est exactement comme s’il sortait de sa graine alors que cet arbre a peut-être 300 ans.
Autre notion, l’arbre est un être coloniaire ?
Oui, comme un corail. Un récif de corail est fait de polypes d’un centimètre. Les polypes ne vivent pas très longtemps mais la colonie est immortelle. Chez les arbres, l’élément de base qu’on appelle le modèle réitéré ne vit pas très longtemps mais l’ensemble de la colonie est parfois virtuellement immortelle. On en est à 43.000 ans pour le houx royal de Tasmanie.
Plus confondant encore, c’est l’histoire du génome de l’arbre ?
L’on vivait avec l’idée que l’arbre avait le même génome dans toutes ses cellules. Il se trouve qu’en faisant des prélèvements sur un grand arbre, en une dizaine de points autour de sa couronne, ce n’est pas le même ADN. Il y a des variantes du génome de l’espèce. Ce qu’on ne sait pas, c’est à quoi ça leur sert. L’hypothèse est qu’avec une durée de vie extrêmement longue, les arbres ont connu plusieurs climats différents et donc qu’il n’est pas inutile d’avoir un génome de rechange. Si le climat change l’animal peut se déplacer. La plante, elle, doit se changer et on peut penser qu’elle a déjà de la variabilité à l’intérieur d’elle-même. Il y a un autre point très curieux avec ces génomes. Nous avons des arbres avec des génomes collectifs variables d’une branche à l’autre et nous avons aussi des arbres, comme le chêne, pour lesquels tout est pareil. Donc, apparemment, il y a deux sortes d’arbres…
Autre sujet de fascination, la surface d’un arbre ?
Les animaux ont une petite surface parce qu’ils doivent bouger. Un homme, c’est environ 2 m2. Ce n’est rien face à un arbre qui fait 200 hectares comme ces platanes que l’on vient de couper sur l’Avenue de Lodève (à Montpellier). L’essentiel de ses surfaces sont souterraines. C’est normal car le fonctionnement des arbres, ce sont des transferts de matière et d’énergie vers des surfaces et donc, il faut de très grands capteurs puisque les ressources sont faibles.
D’où le problème que tu as soumis à un architecte (rire).
Effectivement, je suis allé voir un architecte très connu et je lui ai dit : –
-«Monsieur, il me faudrait une tour ?
-Pas de problème ! Vous la voulez de quelle hauteur ?
-60 mètres !
-C’est facile. Et de combien de diamètre ?
-2 mètres !
-Mais ce n’est pas une tour c’est un pylône ! Mais si vous y tenez je peux le faire. Mais attention, il faudra qu’on l’enfonce très profondément pour ça tienne debout.
-Désolé, mais dans mon cahier de charges, il ne faut pas cela s’enfonce de plus d’un mètre.
-Ah ! Mais elle ne tient pas debout votre histoire !
-Ah ! si, il faut que cela tienne, et c’est votre talent qui est en jeu ! D’autant que ce n’est pas fini, il faut y mettre 200 hectares de voilure ! »
Alors l’architecte m’a viré (rire). Et encore, je ne lui avais pas dit le plus beau : que si le vent faisait des dégâts dans la voilure, il fallait que cela se répare seul ! La réalité c’est que les architectes ne sont pas capables de construire des arbres !
L’arbre est une machine à échanger des énergies. Qu’est-ce qu’il y a d’original dans cette machine ?
Je dirais surtout que c’est une usine d’épuration. On est devant un arbre qui, il y a 100 ans, était une petite graine. Donc, il y a une matière qui s’est mise en place. Les 9/10 èmes des gens diront que cela vient du sol. Or, ce n’est pas vrai : c’est de l’épuration atmosphérique ! C’est une masse de polluants ! C’est moitié eau, moitié polluants. Le polluant, c’est le C du CO2. L’arbre garde le C avec lequel il se construit et le O2, il le relâche et c’est pour nous.
Et donc la lignine représente les déchets de l’arbre ?
On s’est longtemps demandé où étaient les excréments des plantes. La meilleure hypothèse serait que la lignine est l’excrément de la plante. C’est bien dans le style des plantes de se débarrasser de quelque chose qui ne leur sert plus en en faisant quelque chose d’utile. En quelque sorte, l’arbre grandirait en montant sur la pile de ses excréments ! Autre singularité de l’arbre, il réalise des prouesses biochimiques. Et l’on n’a pas fini d’en découvrir ! D’abord, il y a les arbres médicinaux, de l’if contre le cancer au ginkgo contre la senescence cérébrale. Plus intéressantes sont les molécules de communication avec lesquelles les arbres échangent des messages…
Comme avec ces gazelles qui font des dégâts sur des acacias lesquels, en alertent d’autres via des molécules transportées par le vent, de sorte que tous les acacias sous le vent deviennent astringents et toxiques ?
Oui, et tout cela s’est compliqué lorsqu’on a découvert que les molécules que les grands arbres émettaient dans l’atmosphère en permanence servaient de germes pour les gouttes d’eau. Autrement dit, que l’arbre contrôlait la pluie qui allait lui tomber dessus…

Tu as beaucoup étudié la canopée et tu affirmes que c’est un trésor planétaire…
Elle représente en effet un pactole biochimique. Jusqu’ici la pharmacopée a été basée sur les plantes, mais on n’a pas eu accès à l’endroit le plus riche en molécules. Pour moi, c’est une raison supplémentaire pour ne pas détruire ses forêts. Malheureusement, les décideurs politiques ne voient pas les choses comme cela.
Concernant les forêts primaires tu es extrêmement pessimiste ?
C’est la catastrophe intégrale ! Il n’y a plus de forêts primaires. Pour trouver une forêt primaire, il faut des jours de bagnole, des jours de remontée en pirogue, des jours de marche. Cela me dégoûte car pour un biologiste ce sont les endroits les plus importants du monde. Et ce sont de grosses boites qui détruisent tout cela.
Tu dis qu’il faut sept siècles pour qu’une forêt secondaire devienne primaire ?
Dans les Tropiques où cela pousse vite. En Europe, il faudrait plus de 1000 ans.
Que dire de la fonction dépolluante des forêts au moment où se tient le sommet de Copenhague ?
Il y eut des époques, bien avant l’homme, où il y avait tellement d’arbres qu’il s’est mis à faire froid. Et je me dis que si l’on plantait un nombre suffisant d’arbres on n’aurait plus de problème de réchauffement puisqu’ils nous débarrasseraient du C du CO2. Quand on coupe une forêt, tout le CO2 qui est dans les troncs repart dans l’atmosphère. Les trois plus gros pollueurs sont la Chine, les Etats-Unis et l’Indonésie. L’Indonésie ce n’est pas l’industrie, c’est la déforestation ! Effondrer ces forêts tropicales c’est contribuer à l’effet de serre.
Qu’est ce qui se passe dans nos régions avec nos arbres mutilés par des sociétés d’élagage ou passés à la tronçonneuse sur décisions technocratiques ?
C’est scandaleux ! Les gens sont attachés à leurs arbres, qu’on leur foute la paix ! L’opinion publique est très en avance sur les politiciens déconnectés avec la vraie sensibilité écologique.
@Frank Tenaille, César, janvier 2010.
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Ici, sa conférence, en 2023, à l’ ENSAM organisée par la Maison de l’architecture Occitanie Méditerranée