Le 9 janvier prochain, la scène du Jam à Montpellier accueillera un monument de la musique française à l’export : Les Nubians. Vingt-cinq ans après leur explosion planétaire, Hélène et Célia Faussart, les bordelaises, désormais résidentes américaines, qui ont inventé la “neosoul”, sont en France pour une nouvelle tournée : Résonance(s) : L’Héritage Nubians.
L’Afropéanité entre Afrique et Europe
Si le nom des Nubians résonne avec autant de force, c’est qu’il puise sa source dans une éducation hors du commun. Filles d’une mère intellectuelle, elle-même élève du célèbre historien Cheikh Anta Diop, les sœurs franco-camerounaises ont grandi avec une conscience aiguë de l’histoire du continent africain (leur nom évoque la Nubie comme symbole d’une Afrique ancienne et prestigieuse), où elles ont vécu leur enfance avant de s’installer à Bordeaux.
Cette double culture explique leur proximité naturelle avec le regretté Manu Dibango, figure de proue de la musique africaine mondiale. Leur amitié artistique s’est notamment concrétisée par une version modernisée de l’immortel Soul Makossa, enregistrée avec lui une dizaine d’années avant sa disparition. Elles sont aussi très proches de l’esprit de Fela Kuti, engagement affirmé par leur participation à un projet hommage qui a fait date : Red Hot + Riot, aux côtés de l’élite de la musique afro-américaine et africaine.
Leurs textes sont de véritables manifestes. Dans leur tube culte Makeda -célébrant la reine de Saba-, elles chantent : «Une identité, un peuple, une seule nation / Pour nous, les enfants de la déportation.»
Ces paroles jettent un pont entre le passé de l’Afrique et la réalité de sa diaspora, posant les bases de ce qu’elles ont baptisé l’Afropéanité. (Ci-dessous, Nü Soul Makossa Feat. Manu Dibango).
La conquête des USA
Au début de leur carrière, les deux sœurs -qui formaient initialement un groupe a cappella- ont eu la volonté farouche de créer un son nouveau. Influencées par Sade, Zap Mama ou Soul II Soul, ces amoureuses de la langue française voulaient prouver qu’elle pouvait habiter le groove avec une fluidité inégalée : poser leur voix à la connexion télépathique sur des structures rythmiques hip-hop, sur une fusion d’inspirations afro-diasporiques, magnifiées par des instrumentistes de haut vol. Sur leur premier disque sorti en 1998, on peut citer la présence du grand Michel Alibo aux lignes de basse organiques.
La conquête des États-Unis -où elles finiront par s’établir- ne figurait pas dans leurs plans initiaux. Comme elles le confiaient au micro de WeeKult : « L’Amérique, personne n’y pensait. Nous, on a fait cela pour ici. » Finalement, alors qu’elles sont quelque peu boudées dans l’Hexagone (hormis par un public de niche qui ne s’en est toujours pas remis), leur «science» musicale parvient à s’imposer sur les radios universitaires américaines, leur ouvrant un marché inespéré.
L’album francophone le plus populaire depuis Édith Piaf
Le succès de leur baptême discographique, Princesses Nubiennes, reste un cas d’école. Porté par le single Makeda, le duo réalise l’impensable : l’album s’écoule à plus de 400 000 exemplaires aux États-Unis, devenant, selon Billboard Magazine, «l’album francophone le plus populaire depuis Édith Piaf». S’ensuit l’album One Step Forward, qui leur vaudra une nomination historique aux Grammy Awards 2004 et un passeport pour des tournées aux quatre coins de la planète. Ci-dessous, un extrait de leur tube culte Makeda.
Il est crucial de rappeler que lorsque les Nubians façonnent leur identité sonore, le terme même de «neo soul» n’existe pas encore. Alors qu’on les compare souvent à Erykah Badu, le duo était en studio pour parfaire leur œuvre inaugurale avant même que le classique Baduizm ne sorte. Elles ne suivaient pas une mode ; elles inventaient un genre. Pour l’anecdote, la Fnac les rangeait initialement dans ses bacs «Rap» avant de les basculer en «Variété française», faute de savoir comment classer ce son hybride.
Preuve de leur aura immédiate : lors de leur passage à Philadelphie, berceau du mouvement, c’est une certaine Jill Scott (encore inconnue à l’époque) qui assurait leur première partie.
Un carrefour de collaborations prestigieuses
Leur maîtrise des harmonies a attiré l’élite internationale. Au fil des ans, elles ont multiplié les collaborations avec des pointures telles que The Roots, Talib Kweli, Guru, Richard Bona, Youssou N’Dour, Blitz The Ambassador ou Pharrell Williams. Elles ont également partagé l’affiche avec des légendes absolues, de James Brown à Beyoncé, en passant par Chaka Khan et Neneh Cherry.
Le concert au Jam ne sera pas qu’une simple rétrospective. Alors que leur catalogue fait l’objet d’une réédition mondiale chez Warner Music, les Nubians prouvent que leurs thématiques -identité plurielle et renaissance africaine- sont plus actuelles que jamais. Le public montpelliérain peut s’attendre à une performance vibrante, portée par une présence scénique et une exigence artistique restées intactes. Une revanche éclatante pour celles qui ont longtemps illustré l’adage : «nul n’est prophète dans son pays».
En concert au JAM, le vendredi 9 janvier à partir de 21h.