L’ACTUALITE VUE PAR LA RECHERCHE : des rencontres «TU PARLES CHARLES» co-produites par l’université Paul Valéry et LOKKO. Fin novembre 2025, Valérie Hernandez interviewait Haoues Seniguer (*), professeur en histoire contemporaine des relations internationales à l’université de Montpellier Paul-Valéry, auteur de « DIEU EST AVEC NOUS : LE 7 OCTOBRE ET SES CONSÉQUENCES, COMMENT LES RELIGIONS ISLAMIQUE ET JUIVE JUSTIFIENT LA VIOLENCE » (éditions Le Bord de l’eau).

Dans ce livre, Haoues Seniguer montre comment la religion a été mobilisée pour légitimer les violences, rebaptisées tantôt en droit à résister tantôt en droit à se défendre. L’universitaire montpelliérain analyse le référentiel religieux à l’œuvre aussi bien au Hamas, acteur principal du conflit, côté palestinien, qu’au sein de la coalition réunissant Benyamin Netanyahou à l’extrême droite, côté israélien.
LOKKO : Vous qui avez plutôt travaillé sur l’islam de manière récurrente, pourquoi ce choix d’étude sur le 7 octobre, ce que vous appelez ce «moment» de l’histoire ?
HAOUES SENIGUER : Il était impossible et impensable de passer à côté. Cela tenait à plusieurs raisons, à la fois intimes et intellectuelles, comme citoyen, individu, enseignant et chercheur sur les mondes arabes et musulmans. J’en énoncerai quelques-unes, sans les hiérarchiser. Cet événement avait d’emblée un caractère «international» et «historique», avec une forte charge émotionnelle (pour les victimes et les familles), un avant et un après, car il s’agit par ailleurs de l’un des plus anciens contentieux de type colonial opposant, certes, d’abord Israéliens et Palestiniens, mais doté de ramifications régionales et mondiales incontestées et incontestables, impliquant, faut-il le souligner, des pays de la région et les puissances, au premier rang desquelles les États-Unis, alliés historiques de l’État hébreu, ainsi que des pays du Golfe, à commencer par l’émirat du Qatar, qui joue sa partition diplomatique.
Deux mémoires traumatiques se télescopent dans le sang
Ce n’est cependant pas tout. Les attaques menées principalement par les activistes du mouvement islamiste radical Hamas, que je qualifie sans réserve de terroristes, au cours de cette journée du 7 octobre, furent particulièrement meurtrières et coûteuses en vies civiles, avec des méthodes extrêmement brutales et cruelles, en violation flagrante des droits de la guerre et des Conventions de Genève. Cet événement ne fut pas anodin : il marquait une étape de plus, sanglante, du conflit israélo-palestinien, qui ressuscitait chez les juifs les traumatismes de génocides ou de pogroms antérieurs. Cette mémoire traumatique, comme je la qualifie dans l’ouvrage, a également été réactivée parmi les juifs de la diaspora, en France et ailleurs.
Les Palestiniens, eux, avant d’essuyer le courroux de l’armée israélienne sur la bande de Gaza après le 7 octobre, qui n’était d’ailleurs pas la première opération militaire dévastatrice sur ce minuscule territoire, n’ont pas été épargnés depuis 1948. Il faut à cet égard rappeler le massacre de Deir Yassine, le 9 avril 1948, perpétré notamment par la Haganah, l’ancêtre de Tsahal, et qui s’est soldé par des éliminations sommaires de civils arabes à la mitraillette, au couteau et à la grenade.
De ce point de vue, ce qu’il y a de terrible, c’est que les tragédies non seulement se répondent, mais, en se répondant, se perpétuent, la vengeance aidant. Deux mémoires traumatiques et traumatisées se télescopent ainsi dans le sang, et pour le pire.
En préparant ce débat, vous m’avez vouloir « Penser contre soi » ? Cela veut dire quoi ? D’origine algérienne, vous connaissez mieux l’arabe que l’hébreu par exemple.
Il est important de ne pas biaiser ni se laisser entraîner par ce que Pierre Bourdieu (1930-2002) qualifie de «loi des cécités et des lucidités croisées», qui semble irréductible. Cela commence en effet par le fait de déterminer d’où l’on parle, de quoi l’on parle et comment on en parle, en essayant de dépasser son propre point de vue ou sa propre analyse, et en acceptant de se laisser déborder ou pénétrer par celui de l’autre, sans toutefois s’y résoudre entièrement et nécessairement.
Comprendre ou expliquer n’est pas justifier
Il faut distinguer deux niveaux de compréhension et de «sortie» de soi : d’une part, la ou les raisons des acteurs, qui ont leurs motivations propres et leur rationalité qu’il s’agit de reconstituer ; d’autre part, les explications fournies par d’autres observateurs et chercheurs. Comprendre ou expliquer n’est donc pas «justifier», appréhender les raisons d’autrui, en tenir compte, n’est pas lui donner raison.
Vous avez écrit dans la revue AOC vouloir «régler son compte à la lecture comme guerre de civilisation», en «opposant un Occident éclairé, civilisé, auquel participerait Israël, et le monde islamique, ensauvagé, archaïque, qu’incarnerait pour le pire l’organisation islamiste radicale Hamas». En quoi votre approche s’extrait-elle de cette lecture ? Qu’est-ce que vous voulez démontrer au juste ?
La barbarie et la violence ne sont pas toujours là où nous le croyons ou le pensons. J’ai remarqué que certains observateurs, ainsi que quelques rares chercheurs, ont propagé des lectures civilisationnelles ou «civilisationnistes» du conflit israélo-palestinien, sans aucune contextualisation rigoureuse, attribuant la faute soit à l’islam en tant que tel, aux mondes arabes et musulmans en soi, soit, à l’inverse, au judaïsme ou à la judéité. En France, certains ont présenté Israël comme un phare de civilisation en proie à la barbarie islamique ou islamiste, palestinienne ou arabe. Quand d’autres ont, sans plus de détails ou d’approfondissement, parlé à propos d’Israël d’Etat colonial ou «génocidaire». La religion est l’un des paramètres explicatifs du conflit opposant Israéliens et Palestiniens, dans la mesure où les belligérants et leurs soutiens s’y réfèrent. Il s’agit donc de comprendre comment et pourquoi sur la base de discours, de déclarations et de textes que j’ai choisis et mobilisés en en fournissant des explications situées ou circonstanciées.
Un livre « courageux »
C’est un exercice périlleux, vous l’écrivez dès les premières lignes. Votre éditeur parle d’un «ouvrage courageux». Avez-vous eu des retours difficiles ?
J’ai eu peu de retours en général, et lorsque j’en ai reçus, ils étaient soit plutôt positifs, soit dépréciatifs. Quelques-uns m’ont reproché de ne pas insister suffisamment sur la cruauté de la réponse militaire israélienne, ce qui est d’ailleurs erroné, puisque je l’évoque abondamment dans l’ouvrage, du début à la fin.
Un des grandes questions du livre, c’est la question de la symétrie. Vous paraissez renvoyer dos à dos les deux parties, et cela ne vas pas de soi, à bien des égards. D’ailleurs les commentaires, sur les réseaux de LOKKO, ont été immédiats. Une personne nous a écrit : «Les uns veulent la mort des autres».
J’essaie précisément de ne pas renvoyer les deux parties dos à dos, mais peut-être cela n’est-il pas suffisamment explicite. Pourtant, j’insiste sur le fait qu’Israël et le Hamas ne disposent absolument pas des mêmes ressources symboliques et matérielles et des mêmes atouts stratégiques : le premier dispose d’un État internationalement reconnu, d’un appui militaire et diplomatique de la part des grandes puissances mondiales, d’une armée professionnelle et de réservistes, ainsi que d’acteurs religieux bénéficiant de l’écoute de grands dirigeants israéliens ; le second est une organisation infra-étatique, placée sur la liste des organisations terroristes par la plupart de ces grandes puissances, avec un Fatah qui, de l’intérieur, s’en méfie et le combat, qui dispose d’hommes ressemblant davantage à des miliciens qu’à des militaires et d’armes nettement moins abondantes et perfectionnées que celles des Israéliens, etc.
Si les uns, les membres du mouvement islamiste armé, peuvent nourrir des desseins destructeurs et génocidaires, sans en avoir les moyens pratiques, les autres, les militaires israéliens soutenus par leurs dirigeants, eux, en ont assurément les moyens concrets.
Éviter la tentation du parti-pris
Cette approche comparée, quel intérêt a t-elle, historiquement et intellectuellement ? Vous établissez une symétrie entre le Likoud et le Hamas (l’un et l’autre contre la solution à 2 états). S’accusant de nazisme, mutuellement, les uns et les autres. Symétrie enfin, pour dire qu’il ne s’agit ni d’un pogrom, ni d’un génocide.
Cette approche comparée a des vertus : elle évite la tentation du parti pris. Ce regard croisé permet ainsi d’identifier les points communs et ce qui différencie les deux mouvements. Le Likoud est un parti identitaire, à bien des égards ethno-nationaliste, qui n’a cessé d’en cultiver les traits, plus encore sous la férule de Benjamin Netanyahou, lequel a même accepté de pactiser avec l’extrême droite messianique pour former son gouvernement à partir de 2022. Lui et son parti ont toujours rejeté l’idée d’un État palestinien. C’est une constante.
Du côté du Hamas, la position a fluctué. En 1988, dans sa charte, le mouvement islamiste affirme et assume, dans des élans en outre judéophobes et antisémites, un refus absolu de toute légitimité d’un État israélien et/ou juif sur les territoires qui furent un temps placés sous contrôle britannique, lorsque la Grande-Bretagne obtint officiellement le mandat sur la Palestine par la Société des nations (SDN) en 1922. Mais le Hamas a pu, par la voix de certains de ses cadres, accepter, notamment à partir de 2017 et de la publication d’un document précisant ses nouvelles orientations politiques, la possibilité de deux États indépendants sur les frontières de 1967, sur les fondements de la résolution 242 du Conseil de sécurité de l’ONU. Cela supposerait, le cas échéant, le retrait d’Israël des territoires occupés, c’est-à-dire de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, qui ploient depuis plusieurs années sous le joug constant des colons, particulièrement violents et véhéments, et des colonies illégales.
J’ai préféré ne pas parler de pogrom ni de génocide
Enfin, j’ai préféré, en effet, ne pas parler de pogrom pour décrire les attaques terroristes du 7 octobre, car le mobile antisémite ne ressort pas, de manière manifeste, des déclarations ou discours officiels des acteurs du Hamas auxquels j’ai eu accès. De la même manière, je n’ai pas utilisé, à dessein et par souci de rigueur, le terme «génocide» pour décrire l’action armée israélienne, non par minimisation de sa cruauté, indubitable, au moment où j’étais sur le point de restituer le manuscrit au printemps 2025, mais celui de «risque de génocide». J’ai utilisé en lieu et place «ethnocide» qui, vous le concéderez, n’en est pas moins fort.
Est-ce que c’est possible de se situer au milieu du gué sur un tel sujet ? Est-ce une posture tenable, souhaitable, possible pour un historien ?
Elle l’est plus que jamais. C’est notre rôle et notre mission : restituer la complexité des événements et des faits, y introduire du temps long, de nuance, ne pas céder aux sirènes présentistes, et essayer de comprendre et d’expliquer le plus finement possible les causes et ressorts du conflit, en m’intéressant, pour ce qui me concerne, au statut et au rôle de la religion, juive et islamique.
Comment écrire l’histoire en train de se faire quand on est historien, précisément ?
J’ai surtout usé d’une double casquette, celle de politiste et d’historien, en y ajoutant aussi une touche philosophique. J’ai tenté de capitaliser sur l’ensemble des savoirs accumulés au cours de ma formation universitaire, qui a été pluridisciplinaire. Cela m’a considérablement aidé et enrichi mon approche.
Faire de l’histoire du temps présent
Faire de l’histoire du temps présent suppose une attention non seulement à l’événement en train de se dérouler, ou qui vient de se produire, ainsi qu’à ses effets immédiats, mais aussi aux états antérieurs de l’événement proprement dit. Ce qui fait «événement» pour un historien, c’est ce qui génère une forme de rupture temporelle, provoque un fort retentissement, local, régional et mondial, de sorte qu’on puisse l’entrevoir comme un moment-pivot ou charnière, dont la portée et les enjeux apparaissent immédiatement incommensurables. Se dessine ainsi un «avant» et un «après», et l’on peut se dire, à ce titre, qu’en raison d’une telle rupture, rien ne sera jamais vraiment plus comme avant.
Ainsi donc, faire de l’histoire du temps présent, qui est une formule qui ne me satisfait pas complètement, n’est pas faire fi du temps long car aucun événement ne survient ex nihilo. Si je devais encore filer la métaphore, je dirais que tout événement a des affluents et des confluents, avec un amont et un aval. Il convient donc d’y être sensible et attentif.
J’ai en horreur les simplifications et le manichéisme.
Quelles ont été vos sources ?
Outre une documentation abondante en sciences sociales (en anglais et en français), je me suis appuyé, pour ce qui est du matériau empirique, entre autres sur des textes en hébreu de partis politiques israéliens (que j’ai fait traduire en français), notamment ceux du Likoud et des partis religieux membres de la coalition gouvernementale, sur des déclarations en hébreu de Benjamin Netanyahou traduites en anglais sur le site officiel du gouvernement israélien, ainsi que sur des textes, discours ou déclarations de membres du Hamas, principalement en arabe, que j’ai traduits.
Ma base était suffisamment étoffée, me semble-t-il, pour autoriser une analyse nuancée et contextualisée desdites sources, tout en restant néanmoins prudent, afin de ne pas tomber dans des généralités ou généralisations abusives. J’ai en horreur les simplifications et le manichéisme (en photo, Haoues Seniguer lors du débat dans l’auditorium du site universitaire Saint-Charles).

C’est le versant violent des relions qui prédomine
Une première partie est consacrée aux «politiques du sacré dans le conflit», ce qui précédait en quelque sorte, puis vous étudiez le référentiel religieux des deux côtés, pour finir par allez voir du côté des communautés en France. Vous partez d‘avant pour dire, en gros, que le religieux préexistait, que le 7 octobre ne constitue pas un retour ou une bascule mais que «des digues ont sauté».
Tout se passe comme si la religion prospérait quand les solutions politiques reculent. Quelle est la conséquence politique de cette prégnance du religieux dans ce conflit ?
La religion, dans un contexte où le dialogue politique et la logique du compromis reculent ou sont inexistants, devient le réceptacle et le vecteur de lectures et d’interprétations absolutisées de ce qui tient lieu de sacré pour les uns et les autres. Elle devient, de ce point de vue, une valeur-refuge, ses autorités patentées investissant et capitalisant à fond sur l’émotion, tout en alimentant le cercle vicieux conflictuel au sein duquel Dieu, Ses paroles et celles de Ses prophètes sont mobilisées à des fins destructrices, pour combattre, voire annihiler l’adversaire, transformé en ennemi irréductible.
Il ne s’agit pas, et je l’indique dès les premières pages de mon livre, de réduire les religions monothéistes juive et islamique à leur versant violent. Mais dans le cas du conflit israélo-palestinien, en particulier après le 7 octobre, c’est ce versant qui prédomine des deux côtés, et plus dangereusement du côté israélien dans la mesure où l’Etat hébreu se dit et est reconnu par beaucoup, dont des Etats laïques, comme démocratique.
Du côté israélien, vous rappelez le glissement entre le Sionisme des origines, celui de Theodor Herzl, laïque, jusqu’à l’alliance du Likoud avec la liste «Sionisme religieux». Vous analysez les références bibliques de Netanyahou, nombreuses. C’est très frappant, de ce point de vue. Vous montrez que ce discours religieux est aussi mobilisé dans la société civile. Vous citez l’exemple de Ariel Porat, président de l’université de Tel Aviv.
Du côté palestinien. La défaite de la Guerre des 6 Jours, expliquez-vous, est un point de bascule vers le religieux. Mais vous nuancez l’imprégnation religieuse du Hamas, qui ne fait pas de la charia une source exclusive même si sa charte de 1988 s’ouvre par un verset coranique. Le Hamas, qui assume sa filiation avec les Frères musulmans. Comment comprendre cette contradiction ?
Votre question est importante, mais compliquée, en ce qu’elle met le doigt sur un nœud qu’il faut tenter de dénouer avec patience. Je commencerai par la fin : il est vrai que la défaite des armées arabes en juin 1967 contre Israël a en quelque sorte sonné le glas du triomphalisme nationaliste panarabe, puisque cette nouvelle confrontation contre l’État hébreu s’est soldée par un cuisant échec, entraînant dans son sillage le naufrage symbolique de l’idéologie panarabiste aux relents sécularistes, qui prétendait pouvoir unir les peuples arabes et détruire Israël, dans une commune défiance à l’égard de ses soutiens occidentaux.
Le Hamas a revisité son lien à l’islam pour rendre son discours plus inclusif
Le mouvement islamiste palestinien en a profité. Il plonge ses racines dans un courant théologico-politique qui s’est construit au fil du temps, et ce, au moins depuis la première moitié du XXᵉ siècle, sous l’égide des Frères musulmans égyptiens, et dans les territoires palestiniens plus particulièrement dans les années 1970, comme partout ailleurs en contexte majoritairement musulman. Le Hamas, né en 1987, a évolué depuis sa fondation et l’édition de sa charte de 1988, par nécessité, puisqu’il existe forcément une tension constante entre l’idéologie, bâtie sur et nourrie par des idéaux, et le pragmatisme, qui impose un réalisme et la prise en compte de rapports de force, ce qu’a compris l’organisation islamiste en tant qu’acteur collectif politique.
Cela ne signifie pas que cette dernière a définitivement renoncé à ses vues religieuses ou à la violence, qui elle-même est corollaire, sans l’expliquer entièrement, de la violence exercée par l’État d’Israël sur et dans les territoires palestiniens. La violence est, d’une certaine manière, toujours relationnelle, aussi bien active que réactive. La rhétorique adoptée par le Hamas lorsqu’il a décidé de passer pleinement au politique, surtout à la fin des années 1980, consiste à marteler l’idée que le salut des Palestiniens ne peut passer que par un réveil islamique, par un retour aux fondements de l’islam, à ses enseignements et à ses règles, dans la lutte contre Israël. Après 2017, et déjà un peu avant, le Hamas n’a pas abandonné un lien spécifique à l’islam, mais l’a revisité pour rendre son discours plus inclusif et moins en proie à la critique internationale, qui pourrait y voir un obstacle rédhibitoire à la résolution du conflit. D’où la recherche d’une distinction plus explicite entre judéité, en tant qu’appartenance religieuse ou identitaire, et sionisme, comme projet politique nationaliste et colonial.
Une trahison du projet sioniste politique originel
Du côté israélien, c’est on ne peut plus perturbant, car jusqu’alors, avant 2022, ce que l’on pourrait qualifier, avec d’autres, de néo-sionisme était un courant religieux messianique maximaliste qui ne disposait pas encore de pouvoir d’injonction au sein de l’État central. Leur force et influence sont tellement manifestes que Netanyahou, ou un président d’université, apparemment pas ostensiblement religieux, se croient en effet obligés de convoquer dans leurs discours publics des figures bibliques dont l’interprétation peut être non seulement criminalisante, mais aussi déshumanisante à la fois pour les membres du Hamas et pour la population civile, car la distinction n’est pas aussi nette qu’on le croit. Il y a incontestablement une trahison du projet sioniste politique originel de Theodor Herzl, lequel, dans son ouvrage programmatique L’Etat des juifs, exprimait une méfiance et même une défiance envers les théologiens juifs qui chercheraient à exercer ou à influencer le pouvoir temporel, et qu’il fallait, pour les en empêcher, les cantonner aux seuls lieux de culte.
Passons à la France. Vous soulignez le silence de nombreuses féministes françaises sur le viol de masse des femmes, le 7 octobre. Comment expliquer cette indignation sélective ?
Je ne généralise pas à ce point, mais j’exprime davantage une critique. Une critique de celles et ceux qui, à juste titre préoccupés par le sort épouvantable des Palestiniens consécutif aux bombardements israéliens indiscriminés (je ne connaissais pas le chiffre exact des victimes civiles au moment où je rendais mon manuscrit), n’ont pas suffisamment pris le temps de décortiquer les circonstances et les conséquences concrètes du 7 octobre, ne s’intéressant plus qu’aux seules victimes palestiniennes et ne mesurant pas l’ampleur du désarroi des juifs, y compris des sympathisants de la cause palestinienne et critiques de l’expansionnisme israélien.
Je ne suis pas dupe des instrumentalisations de l’antisémitisme réel
Je ne suis pas dupe, et l’écris dans l’ouvrage, des instrumentalisations de l’antisémitisme réel par les gouvernants israéliens ou juifs d’Israël et de France, mais la lucidité sur ce type d’instrumentalisation ne doit pas servir de prétexte à l’insensibilité vis-à-vis de ce racisme en hausse, comme l’est aussi l’islamophobie dans notre pays.
En France, écrivez-vous, c’est la prudence qui prévaut dans les discours. De part et d’autre, on craint d’importer le conflit. Pour l’illustrer, vous examinez les positions de Delphine Horvilleur, en vous interrogeant sur sa «volonté d’éviter une critique directe des actions de l’état israélien». Pourquoi vous attarder sur cette figure de la communauté juive française ?
Selon moi, Delphine Horvilleur, qui dit et écrit des choses intéressantes et sensibles, s’est fourvoyée dans l’analyse post-7 octobre. Libérale sur le plan religieux, elle s’est révélée éminemment conservatrice sur le plan politique, se contentant de déclarations convenues et de prises de position prudentes, certes, mais timides quant à l’ampleur du désastre humain et humanitaire à Gaza, en raisonnant comme si Israéliens et Palestiniens, juifs et musulmans des territoires, se trouvaient sur un même pied d’égalité, ce qui est factuellement absurde, aussi bien contemporainement qu’historiquement.
Toutefois, je partage évidemment ses développements sur l’antisémitisme qui, indépendamment de la cruelle riposte israélienne sur la bande de Gaza, n’a pas attendu l’après-7 octobre pour se déployer. Il importe, à ce titre, de bien distinguer causalité et corrélation, afin de ne pas laisser entendre que l’action militaire israélienne produirait mécaniquement l’antisémitisme. L’antisémite est antisémite ou ne l’est pas, indépendamment de ses motivations ou des événements extérieurs.
Je reproche à Delphine Horvilleur ses précautions
Je lui reproche donc plus fondamentalement ses précautions, qui confinent à la faute, au sens moral, compte tenu de son statut d’autorité religieuse, de surcroît libérale. Elle a été très timorée dans sa dénonciation des crimes et du sort tragique des Palestiniens avant et après le 7-octobre.
Pensez-vous comme la sociologue Eva Illouz, que vous citez : «La gauche a déserté, ignoré, stigmatisé, les Juifs choqués et endeuillés» ?
Je me méfie des formulations sentencieuses ou péremptoires, qui prêtent le flanc à une essentialisation dont nous devons impérativement nous départir, plus encore en tant que chercheurs en sciences sociales. Je respecte ma collègue et son travail. J’ai personnellement apprécié son Tract paru chez Gallimard, Le 8 octobre. Généalogie d’une haine vertueuse, dont je partage un certain nombre de développements. S’il y a eu une insensibilité de certains à gauche par rapport au traumatisme causé par le 7 octobre parmi les juifs du monde en général et de France en particulier, il ne faut pas en faire pour autant une généralité.
Le deux poids deux mesures des médias
En ce qui concerne le Conseil français du culte musulman, même prudence puis une position qui se durcit dans un contexte de dégradation des relations avec le chef de l’état. Est-ce qu’on vous lit bien quand on comprend que c’est de la communauté musulmane qu’est portée la plus vive critique sur la partialité des médias ?
Oui, en effet, c’est perçu ainsi non seulement par les représentants réels ou présumés des musulmans de France, mais aussi par une part significative des classes populaires françaises instruites ou éduquées, à gauche comme à l’extrême gauche. Ils constatent bien la persistance d’un deux poids deux mesures, comme si la vie d’un Israélien valait plus que celle d’un Palestinien. Le CFCM, par la voix de son co-président, Mohammed Moussaoui, a publié de très nombreux communiqués pour dénoncer cette asymétrie ou dissymétrie dans le traitement du conflit, considérant que la parole des officiels israéliens comptait plus que celle des Palestiniens et de ceux qui, ici, les soutiennent. Il est important de rappeler également que le CFCM évite ou a évité d’user d’une rhétorique religieuse dans la dénonciation des actes du 7-octobre et de la réponse israélienne, s’en tenant pour l’essentiel au rappel du respect des droits humains et des traités internationaux.
Une « guerre froide » entre les communautés
Que voulez-vous dire en parlant d’une «guerre froide» entre les communautés juive et musulmane ?
Il s’agit de rendre compte de la méfiance réciproque qui règne entre les communautés, mais surtout sur le plan institutionnel. Les uns, les musulmans, peuvent être tentés de voir dans les juifs des soutiens supposés à Israël et à son gouvernement, voire aux actions et exactions criminelles des militaires israéliens ; d’autres, les juifs, peuvent voir dans les musulmans des soutiens non seulement aux Palestiniens, mais, pire, à l’islamisme, au Hamas et au terrorisme qu’il promeut.
Peut-on dire que ce livre est-il une déclaration de foi envers la laïcité ?
Oui, indirectement. La paix dans cette région, sur ces terres israélo-arabes, judéo-musulmano-chrétiennes, mais aussi athées, agnostiques, etc., doit passer par un État ou des États dans lesquels chaque citoyen puisse se reconnaître. Or, depuis juillet 2018, le vote de la Loi de l’État-nation du peuple juif constitue une institutionnalisation de la discrimination à l’égard des Arabes israéliens ou des non-juifs, ce qui est tout de même singulier pour un État qui continue de se dire démocratique. La laïcité n’est pas une condition suffisante pour instaurer une démocratie vivante, mais elle en constitue tout au moins un premier pas nécessaire. Je reprendrai l’excellente formule du philosophe allemand Jürgen Habermas : un Etat de droit démocratique est le lieu où chacun peut se sentir à la fois auteur et destinataire du droit, en tant que citoyen d’un même Etat, indépendamment de ses origines, de sa couleur de peau, de sa religion, de son sexe ou orientation sexuelle.
(*) Haoues SENIGUER est professeur des universités en Histoire contemporaine des relations internationales à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, chercheur à l’IRIEC, EA 740, Montpellier, et chercheur associé au laboratoire Triangle, UMR 5206, Lyon.