Clair Obscur Expédition 33 : le jeu vidéo comme œuvre d’art

Premier jeu français à remporter le titre de Jeu de l’année aux Game Awards, les Oscars du jeu vidéo, Clair Obscur : Expédition 33 de Sandfall Interactive confirme que Montpellier est devenue une référence internationale dans les Industries culturelles et créatives. Il prouve aussi que le jeu vidéo est à regarder désormais comme une œuvre d’art totale, au croisement de la littérature, le cinéma, la peinture, et l’opéra.

À Lumière, on ne fête pas les anniversaires : on les redoute. Lorsque le chiffre 33 s’illumine sur le monolithe, Sophie serre une dernière fois la main de Gustave. En quelques secondes, son corps se dissout en une poussière rouge, légère comme des confettis, tandis que la ville retient son souffle. Dans Clair Obscur, chaque âge peut être une condamnation, et chaque année une course contre l’effacement. Le jeu plonge le joueur dans un monde ravagé par un événement surnaturel appelé la Fracture, qui a isolé la ville de Lumière du reste du continent depuis soixante-sept ans. Chaque année, une entité énigmatique surnommée la Peintresse inscrit un nombre sur un monolithe géant. Ce chiffre marque l’âge des habitants condamnés au Gommage, un phénomène qui les efface purement et simplement de l’existence.

Cette narration sophistiquée est un des multiples qualités de ce jeu surdoué qui avait déjà été un carton auprès des joueurs cette année, et en bonne place sous les sapins de Noël, bien avant sa consécration aux Game Awards avec une razzia historique puisque le jeu a remporté 8 autres prix. Cette ambition narrative fait partie de ce qui a valu au jeu un accueil critique déjà très élogieux. En se penchant attentivement sur le jeu, on remarque un ensemble d’éléments qui dépassent le simple cadre du divertissement vidéoludique. C’est un jeu particulièrement érudit, bourré de références, qui s’inspire largement de la peinture, de la pop culture, du cinéma, ou encore de la littérature française pour créer un univers visuel unique.

Un Art Book de 300 pages

Il suffit de feuilleter L’Art Book de Clair Obscur, un livre de 300 pages qui synthétise les inspirations et la direction créative, pour s’en convaincre. Réalisé par la chercheuse et vidéaste Marine Macq, il met en évidence le travail artistique dans la conception du jeu, valorisant les développeurs comme de véritables artistes.

Un jeu de peinture

Signature centrale du jeu qui porte le nom d’une technique de peinture, Clair Obscur multiplie les références à l’histoires de l’art, de Caravage à Rembrandt, mais aussi du symbolisme français de Gustave Moreau ou Odilon Redon, s’inspire de la Belle Époque, des motifs victoriens et de l’Art déco, avec une architecture richement ornée. Un des héros s’appelle Renoir (photo).

La peinture génère par ailleurs tout un univers métaphorique : l’art y est à la fois refuge et prison. La ville de Lumière se révèle être un Canva magique, une œuvre devenue carcérale. Les expéditions cherchent à briser cette création, conçue à l’origine pour préserver les morts, mais qui a fini par enfermer les vivants.

Une bande-son devenue tube

Comment parler de Clair obscur sans mentionner sa musique ? Composée par Lorien Testard, ancien professeur de musique dont c’est le premier projet, la bande originale du jeu a grandement participé à son succès. Mixant sonorités pop-rock, influences médiévales, opératiques et des sonorités évoquant la France d’Édith Piaf, elle est portée par la voix de la soprano lyonnaise Alice Duport-Percier, membre de l’ensemble baroque Les Kapsber’girls.

Le morceau phare Lumière a été écouté plus de 20 millions de fois sur Spotify, tandis que l’ensemble de la bande-son cumule plusieurs centaines de millions d’écoutes en ligne et s’est hissée plusieurs semaines en tête du classement des ventes de musique classique du site américain Billboard. Désormais des mariages sont célébrés sur ce tube et des enfants l’apprennent à l’école.

A Painted Symphony : sous ce nom, une tournée en France et plusieurs pays d’Europe a été organisée pour 2026, après cinq concerts à guichets fermés fin octobre à Paris, Lyon et Montpellier.

Entre La La Land et Le seigneur des anneaux

Le cinéma est évidemment l’autre grande source d’inspiration de Clair Obscur. La La Land inspire certaines ambiances émotionnelles, tandis que Dune ou Le Seigneur des Anneaux nourrissent les séquences épiques. Ou encore Le Voyage de Chihiro et Le Château ambulant du fameux studio japonais Ghibli, pour l’alliage entre merveilleux et émotion. Et comme au cinéma, le doublage bénéficie d’un casting prestigieux, en version originale comme en français avec la voix française qui a doublé Ryan Gosling, entre autres…

On peut aussi citer le film de Michel Anderson L’Age de cristal (1976), où l’individu est soumis à un système qui décide de son sort. Cette imposition du destin collectif et la disparition programmée des individus résonne fortement avec le concept du Gommage dans Clair Obscur.

L’influence de Damasio

Effacement totalitaire de la vie, entre vertige existentiel et absurde, ambiance post-apocalyptique, où les héros fragiles sont confrontés à des fins imminentes, tandis qu’une femme, Maelle, devient le cœur moral du récit, on est loin des jeux américains armes à la main. La profondeur est de mise («Il me manque toujours quelque chose que tout le monde comprend» dit un des personnages). L’influence damasienne est présente, en particulier La Horde du Contrevent, un des livres-phare du plus grand auteur de science-fiction français.

Pop culture partout

La culture internet n’est pas en reste avec une référence visuelle au célèbre mème du chien cartoon déclarant «This is fine» alors que les flammes se propagent autour de lui, une image devenue emblématique de l’absurde et du déni face au chaos.

Les amateurs de jeux vidéo reconnaîtront également un hommage au mythique Assassin’s Creed II. Dans le titre du jeu mythique Ubisoft, maison-mère de l’essor du jeu vidéo montpelliérain, dont sont issus plusieurs membres de Sandfall, Ezio utilise la machine volante de Léonard de Vinci pour infiltrer une zone interdite, avant que l’engin ne soit gravement endommagé par les incendies. Clair Obscur reprend cette scène de manière quasi identique.

Face à cette profusion de références, la communauté s’est prise au jeu et invite désormais les internautes à en découvrir d’autres, renforçant l’aspect complice et ludique de l’expérience.

La French touch

Enfin, le petit studio montpelliérain qui a mobilisé une trentaine de personnes, un chiffre dérisoire en comparaison avec les grands majors du jeu vidéo, revendique un made in France très premier degré (ici, Jennifer Svedberg Yen et Guillaume Broche, créateurs du jeu lors de la remise des prix).

Cette démarche est revendiquée sans détour par Guillaume Broche, directeur créatif du jeu, coiffée d’un béret rouge à Los Angeles : «On assume complètement, c’est très français. On avait fait un trailer avec tous les personnages qui portaient des baguettes dans le dos. C’était une façon un peu à nous de faire de l’humour français, de faire un clin d’œil à la France et de faire savoir au monde que oui, c’est une petite production française et qu’on en est fiers».

Un des protagonistes du jeu s’appelle d’ailleurs Petank…

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