LOKKO a rencontré Olivier Legrain dans sa maison de Neuilly. Cet ancien grand patron de l’industrie, surnommé le «Bolloré de gauche», appelle à un sursaut face à «l’emprise des milliardaires» dans la presse, dans un livre co-écrit avec le journaliste Vincent Edin (*). Les deux auteurs sont invités par la Comédie du Livre et le Club de la presse, ce vendredi 16 janvier à 18h30, à l’Auditorium de la Panacée.
LOKKO : Olivier Legrain, dans votre livre, vous développez un vocabulaire de protestation, appelant à «se lever toutes et tous», à «unir nos voix». Un appel à s’indigner ?
OLIVIER LEGRAIN : Oui, si le titre Indignez-vous n’avait pas été déjà pris, il aurait été idéal. Ce livre est un Indignez-vous pour les médias. Et si Salomé Saqué n’avait pas appelé, elle, à Résister, nous aurions parlé de résistance aussi ! Ces deux titres étant pris, on a choisi une formule peut-être plus explicite.
Un peu moins en guerre ?
Voilà, moins en guerre, même si on appelle à beaucoup de choses, à s’indigner, surtout à la fin, mais moins en guerre. Oui, c’est une bonne expression.
Je suis fier de la Maison des médias libres
D’où vous vient cette passion pour les médias ?
Dans le droit fil des analyses de Hannah Arendt sur les totalitarismes, je suis convaincu qu’une démocratie doit avoir au moins les contrepouvoirs que sont la science, la justice et la presse. La science d’abord me passionne, en tant qu’industriel (ndlr : Olivier Legrain a été PDG de Materis, une branche du groupe Lafarge), en tant qu’ingénieur, et en particulier, toutes les applications de la science. Et toutes les questions qui se posent sur l’intelligence artificielle, et ce qu’elle peut faire dans l’éducation et la santé. La justice, bien sûr. Je suis pour l’indépendance absolue de la justice. Et puis, il y a la presse. J’ai toujours été passionné par les médias. Une passion de lecteur. Mon père m’a mis des bouquins entre les mains à l’âge de 13 ans. J’ai essayé de faire pareil avec mes enfants, sans grand succès… Une passion tangible désormais avec l’ouverture de la Maison des médias libres en 2027 dont je suis fier.
C’est Vincent Edin (à droite sur la photo) qui a eu l’idée de cette publication : « vu ton positionnement quand même assez unique d’ancien industriel, m’a-t-il dit, militant à gauche, ouvrant une maison de médias plutôt à gauche, ce serait intéressant de faire aussi un livre ».

Je n’ai pas grand chose à voir avec Bolloré
Cette manière de prendre soin des médias, a-t-elle quelque chose à voir avec votre orientation de carrière aujourd’hui -vous exercez chez vous en tant que psychothérapeute- ? J’ai lu qu’on vous surnommait le « thérapeute de l’info ».
On dit aussi le « Bolloré de gauche ». Alors que franchement, je n’ai pas grand-chose à voir avec Vincent Bolloré… La liberté de la presse est fondamentale. Elle est aujourd’hui hyper menacée. Il y a une ambiance politique en France que je n’ai jamais connue. Je suis passionné par la politique depuis que j’ai 15 ans et je n’ai jamais senti ce que je ressens. Ce danger, nous le démontrons par A plus B dans le livre. C’est une réaction, un cri, un appel à la révolte, un appel à la mobilisation. La démocratie a besoin des médias. C’est le théorème de Julia Cagé (dans Sauver les médias), elle n’a pas tort.
Comment vous situez-vous politiquement ? On vous dit proche de François Ruffin.
J’ai été proche du parti communiste dans ma jeunesse. Aujourd’hui, je ne milite pas contre le capitalisme -je pense qu’on ne le changera pas comme ça-. Je reproche d’ailleurs énormément à la gauche de ne pas accepter le fait qu’avant de distribuer, il faut créer de la valeur. Je pense ensuite qu’il y a des choses qui sont inacceptables dans ce que j’appelle le niveau régalien : l’accueil des migrants ou exilés, la manière de les traiter, les inégalités, ce que j’appelle le triangle salaire/patrimoine/héritage. Je suis assez radical sur ces sujets.
Je me définirais avant tout comme un homme d’action. Je n’aime pas les gens qui sont révoltés et ne font rien. Je m’engage. Même si ça ne plaît pas. CNEWS m’a accusé de ne pas avoir été convoqué à la commission d’enquête du Sénat sur l’organisation des élections en France alors que j’ai financé la Primaire populaire.
Avez-vous déjà rencontré Vincent Bolloré ?
Non. Je l’ai croisé de loin mais jamais rencontré. Franchement, ça ne m’intéresse pas.
Le Soros français avec des zéros en moins
On vous compara aussi au philanthrope américain George Soros.
Non, non. Il faut enlever quelques zéros. Plusieurs dizaines même.
Millionnaire de gauche, c’est peu banal. On perçoit dans ce livre votre grande solitude en tant que tel, en particulier dans votre combat pour l’indépendance des médias.
Surtout dans ce combat. Je n’ai trouvé personne pour m’accompagner dans le projet de la Maison des médias libres et dans le projet du fonds de dotation pour les exilés (Riace France).
Ce sont des combats très politiques. La Caisse des Dépôts s’est d’ailleurs retirée du projet de la Maison des médias libres, il y a deux mois. Est-ce politique ? Chacun y verra ce qu’il a envie d’y voir.
Des combats trop politiques pour les grandes fortunes
Comment avez-vous argumenté vis-à-vis de certains de vos amis qui sont aussi à la tête de grandes fortunes ?
Ça ne les intéresse pas. Ils trouvent que ce sont des combats beaucoup trop engagés politiquement. Ils veulent bien contribuer à extraire de l’eau en Afrique ou venir en aide aux enfants malheureux, mais l’accueil inconditionnel des exilés en France ou la Maison des médias libres apparaissent comme trop orientés politiquement.
On vous sent amer à propos de ce « seul contre tous ».
J’ai toujours travaillé en équipe avec des gens meilleurs que moi dans certains domaines. Hélas, je ne vois pas actuellement d’équipe apparaître, tout le monde se tire la bourre.
Quand il s’agit de philanthropie, il y a toujours le soupçon d’une ambition qui se limite à la défiscalisation.
Moi franchement, la défiscalisation, je n’en ai rien à faire. Ça ne me choquerait pas qu’elle saute.
Un pays peut être dirigé comme une entreprise
Vous le regrettez dans ce livre : la gauche ne parvient pas à industrialiser sa pensée. Il n’y a pas de riposte industrielle progressiste, en particulier concernant les médias.
À un moment, François Hollande avait tous les pouvoirs, même le Sénat. Qu’est-ce qu’il en a fait ? La désindustrialisation du pays, c’est redoutable. Dans les entreprises, il y avait de la promotion sociale. Quand vous ubérisez toute la société, vous cassez les salaires et les gens ont très peu d’espoir de promotion. On a voulu que toute une génération accède à 80% au bac, mais ça marche seulement dans une période de croissance. Quand il n’y a plus de croissance, vous avez des frustrés, des gens à bac+5 qui ont des salaires auxquels ils ne s’attendaient pas. Vous avez détruit la société.
On nous oppose tout le temps que diriger un pays n’a rien à voir avec une entreprise. C’est faux. Il y a beaucoup trop de « bullshit jobs ». On ne s’y attaque pas parce qu’on se dit qu’on ne sera pas élu. C’est très fort en France.
Une carrière politique ? Je ne sais pas
Êtes-vous tenté par une carrière politique ?
Je ne sais pas. J’ai beaucoup d’idées. Pour le moment, je n’ai jamais été encarté. Vous l’avez dit : j’ai beaucoup milité pour la Primaire de la gauche. Aujourd’hui, la gauche est complètement désunie alors que la droite est quasi majoritaire dans le pays. J’aimerais bien avoir un impact sur l’élection présidentielle, mais par mes idées. Et qu’on ne me cantonne pas au rôle de « Bolloré de gauche » ou de « patron de gauche ». J’ai d’autres choses à dire.
Avez-vous mesuré l’impact de ce livre ?
On en a vendu 25 000 exemplaires. Pour moi c’est rien sur 70 millions d’habitants, mais il paraît que c’est énorme (ici, dans sa maison de Neuilly pendant l’entretien LOKKO)

Pour contrecarrer ces 10 milliardaires qui possèdent 90% des ventes de la presse quotidienne nationale, vous avez un plan de bataille. Lequel ?
Beaucoup de gens m’ont dit : « S’il n’y avait pas eu Xavier Niel et sa bande, Le Monde serait mort« . Ceci pour vous dire que je ne mets pas tous les milliardaires au même niveau. Il y a le capitalisme d’influence et le capitalisme idéologique qui tourne autour de Vincent Bolloré et de plus en plus autour de Bernard Arnault.
ll ne faut pas acheter le JDD
Pour protéger la presse, des mesures existent déjà mais elles sont insuffisantes. Les journalistes du Journal du dimanche auraient dû avoir le pouvoir de dire : « on ne veut pas de Geoffroy Lejeune » (ndlr : actuel directeur du JDD venu de Valeurs actuelles). Organiser un vote démocratique comme au Monde, dans l’esprit des recommandations de Julia Cagé dont nous nous inspirons. Il faudrait aussi que la régulation de l’Arcom soit différente : les milliardaires ne devraient pas posséder à la fois une télé, une radio et des journaux. Et reconsidérer leur intégration sur la chaîne de valeur qui est forte : instituts de sondage, festivals, influenceurs, édition, distribution. Enfin, ne pas acheter les journaux appartenant à Bolloré est une évidence. Il ne faut pas acheter le JDD.
La gauche ne veut pas prendre le pouvoir
Mais si on veut changer les choses, la solution, c’est de prendre le pouvoir. Il faut gagner les élections de 2027.
Un combat à l’issue incertaine…
C’est un combat très dur. La gauche ne veut pas prendre le pouvoir. Elle en a trop peur. Il faut être fou ou courageux pour vouloir le pouvoir aujourd’hui, vu la situation économique.
Mais c’est mon combat. Je pourrais faire plein d’autres choses avec mon argent, mais c’est cette vie que j’ai choisie. Je vois bien qui j’ai en face. Les milliardaires sont prêts à favoriser l’élection de l’extrême droite. C’est « plutôt Hitler que Staline ». Ils n’ont jamais été aussi près du pouvoir. Est-ce que les gens vont vraiment assumer de mettre l’extrême droite au pouvoir, ce qui n’est pas arrivé depuis Pétain ? Moi je suis en France, c’est mon pays, je paie mes impôts ici et je fais autant que je peux.
Dès que je leur parle de holding, ils hurlent
Sur l’inégalité du combat : les nouveaux médias, ceux qui se retrouvent notamment dans la Maison des médias, une émergence passionnante -où se fabrique le meilleur de la presse face aux vieux logiciels très compromis-, donnent quand même l’impression de constituer un village gaulois.
C’est pour ça qu’ils ne veulent pas se rapprocher. Ils veulent défendre leur indépendance avec leurs 5000 ou 10 000 lecteurs. Quand j’ai parlé de holding et de filiales pour la Maison des médias, je me suis fait attaquer par l’extrême droite et l’extrême gauche. Ils ne veulent pas de culture industrielle. Dès qu’on parle de holding, ils hurlent. Ils pensent qu’ils vont flinguer l’extrême droite, mais en face, il y a une puissance de feu énorme. Je les protège, j’en ai financé énormément depuis 10 ans, mais ils ne se rendent pas compte…
Vous ne seriez pas tenté de lancer un journal vous-même ?
Non, pas du tout. Ce n’est pas mon truc.
J’ai une addiction à l’utopie
Qu’est-ce qui vous réjouit ou vous donne des raisons d’espérer ?
Il y a cette phrase que j’aime beaucoup : « L’utopie est le début de la fin du renoncement« . Se projeter dans quelque chose, qui ne se fera peut-être jamais, m’empêche de renoncer. C’est un carburant. J’ai une addiction à l’utopie.
Quel est l’article ou le média qui vous a le plus intéressé récemment ?
J’aime bien ce que fait Le Grand Continent et j’aime aussi ce qu’écrit l’historien américain Timothy Snyder.
(*) « Sauver l’information de l’emprise des milliardaires », Olivier Legrain avec Vincent Edin, Payot, 140p, 5€.
Vincent Edin est journaliste et essayiste. Il a notamment publié Chronique de la discrimination ordinaire (Gallimard, 2012) et En finir avec les idées fausses propagées par l’extrême droite (Éditions de l’Atelier, 2023). On le trouve sur Facebook et Linkedin.
Pour suivre Olivier Legrain : voir sa page sur Instagram.
Rencontre avec Olivier Legrain et Vincent Edin, ce vendredi 16 janvier à 18h30, auditorium du MOCO Panacée, 14 rue de l’école de Pharmacie, Montpellier (entrée libre).
Photo à la UNE : ©Celine Nieszawer/Éditions Payot & Rivages. Photo Olivier Legrain et Vincent Edin, crédit Céline Nieszawer 2025. Photo à Neuilly : crédit LOKKO.