Michel Roussel : « On aime un peu à jouer à se faire peur dans le milieu culturel »

Michel Roussel a dirigé pendant 6 ans la direction régionale du Ministère de la culture en Occitanie, dont le budget annuel s’élève à 86 millions d’euros. Dans cet entretien donné à LOKKO au moment de son départ à la retraite, le DRAC relativise la crise de la culture, vante le modèle montpelliérain, s’exprime sur le dossier sensible du domaine d’O et se dit « inquiet » de la multiplication des attaques contre la liberté de création.

On peut apparaître comme étant en retrait

LOKKO : La transparence des données dans le monde culturel est un vrai problème. Les collectivités locales communiquent beaucoup, mais souvent a minima sur les chiffres et les crises. Quant à la Drac, elle est très discrète sur les dossiers sensibles. Un double état de fait qui ne va pas dans le sens d’une vertueuse transparence démocratique. Qu’en pensez-vous ? 

MICHEL ROUSSEL : Je ne dirais pas les choses comme vous. Il y a une nécessité, celle d’une cohérence de la parole de l’État et d’une coordination avec le préfet de région sur la parole publique. À côté de nous, il y a des collectivités qui, c’est vrai, communiquent beaucoup et donc, on peut apparaître comme étant en retrait. Mais cela ne veut pas dire que nous ne sommes pas dans l’action. C’est vrai aussi que dans certaines inaugurations, on voit les calicots de tout le monde sauf celui de l’État qui est aussi financeur…

Sur le domaine d’O, il a manqué une phase de transition

Sur le domaine d’O, en particulier, on vous a peu entendu. D’ailleurs, dans ce dossier, vous avez paru renoncer à peser, un peu forcé à admettre qu’un divorce était inévitable entre son directeur et la métropole. 

Nous n’avons pas changé notre fusil d’épaule. Nous avons toujours été en phase avec la collectivité. Je crois beaucoup à ce projet du domaine d’O qui est extrêmement intéressant. L’enjeu est de trouver dans une masse financière critique de quoi faire un projet d’envergure. Nous avons souhaité être de l’aventure, en finançant ce nouvel établissement public de l’ordre de 500 000€. 

Sans regret ? C’est une institution très en difficulté.

Il y a un certain nombre de choses que nous n’avons peut-être pas suffisamment mesuré. Ce sont deux structures extrêmement différentes (ndlr : l’association du Printemps des Comédiens et l’EPIC du domaine d’O), avec des profils administratifs et financiers différents. Il a peut-être manqué une véritable phase de transition, sur le modèle de ce que nous avons fait à l’Agora de la danse. 

Le CDN, un exemple

C’est quoi une maison qui va bien dans le domaine de la culture ? 

C’est une maison dont le propos artistique est en phase avec son époque. 

Un exemple ? 

Le Centre dramatique national de Montpellier. Un collectif à sa tête, une gouvernance partagée (ndlr : Nathalie Garraud et Olivier Saccomano), la jeunesse de leur public et une institution respectueuse de l’argent public. Une maison exemplaire. 

La culture, une étoile morte ?

Jean Varela disait souvent que les grandes institutions culturelles, pas toujours adaptées à notre époque, étaient des astéroïdes qui continuent à briller bien que mortes. On entend de manière récurrente parler de l’opéra de Montpellier, de très loin la plus grande institution montpelliéraine, qui engloutit des aides publiques importantes au détriment d’autres acteurs notamment émergents. 

Cette analyse est une erreur profonde, pour moi. L’opéra, c’est loin d’être un art qui s’est arrêté de vivre au 19e siècle et c’est aussi de l’emploi. Et surtout, Valérie Chevalier a ouvert des perspectives passionnantes.

L’émergence formidable des Tiers-Lieux

Par ailleurs et de façon plus globale, ce qu’il y a de formidable en ce moment, c’est la coexistence des formes. Des formes plus traditionnelles, et, à côté, l’émergence. Je pense notamment à ce qu’on appelle les tiers-lieux.

Que vous financez peu pour le coup ? 

On consacre à peu près 86 millions d’euros à la culture en Occitanie (voir le tableau). C’est de l’argent qui ne nous est pas donné pour en faire ce que l’on veut. Nous travaillons en fonction d’orientations définies par la ministre, en cohérence avec les priorités régionales conduites par le préfet de région.

Vous ne financez pas Tropisme par exemple. 

C’est un lieu intéressant mais nous ne pouvons pas mettre tous nos moyens sur la métropole. 80 % du territoire en Occitanie se trouve en milieu rural. Et, comme vous le savez, agir en milieu rural est une priorité du ministère de la Culture. 

Crise de la culture : « il faut raison garder »

Plus de 200 millions d’euros. C’est le montant de la réduction du budget de la culture dans le projet de loi de finances de 2026. Au global, les crédits de la rue de Valois s’élèvent en 2026 à 4,2 milliards d’euros. Un recul de 216 millions par rapport au projet de loi de finances 2025 et un retour, à peu de chose près, à leur niveau de 2023. Pour la première fois depuis plus d’une décennie, le soutien du ministère à la création artistique n’est pas intégralement préservé. Avez-vous été un DRAC de crise ? Quelle baisse pour la DRAC Occitanie ? 

Le budget 2026 n’est pas encore voté ! Le budget de la culture pour l’État, c’est grosso modo 1 % du budget national. Sur plusieurs années, les baisses réelles sont à relativiser, je peux vous l’affirmer (voir tableau ci-dessous).

L’inquiétude est vive dans le monde culturel, les dégâts visibles. On entend parler d’un «scénario darwinien».

On aime un peu à jouer à se faire peur dans le milieu culturel. Il faut raison garder. 

Des choix nécessaires 

Mais vous avez dû vous-même renoncer à aider pas mal de compagnies de théâtre ou de danse par exemple.

Il y a eu effectivement un léger retrait (voir le tableau en bas de page). Nous avons été obligés de sélectionner plus drastiquement mais je pense que c’était nécessaire. Nous avons fait des choix. C’est dur, parfois, mais nous avons essayé d’être le plus juste possible. Mais nous soutenons, croyez-moi.

Nous avons mis en place un dispositif qui paraît faire ses preuves : «Mieux produire, mieux diffuser», destiné à encourager le secteur du spectacle vivant à mutualiser les coûts entre plusieurs établissements et en faisant en sorte qu’ils tournent plus longtemps. Il s’agit de favoriser des séries plus longues de représentations pour donner le temps aux spectacles de trouver leur public. 

Je ne suis pas l’arbitre des élégances

Il y a ce système de sélection, redouté, pas toujours impartial. Une sorte de police du goût. 

Je ne suis en aucun cas l’arbitre des élégances. Nous arbitrons avec l’aide d’un comité d’experts. 30 personnes autour de la table et à un moment donné, il y a une tendance qui se dégage. Alors, ce n’est pas le meilleur des systèmes mais c’est mieux que si c’était moi qui décidais tout seul dans mon bureau.

Que retenez-vous de ce territoire que vous avez arpenté pendant 6 ans ? 

J’ai fait 400 000 km en 6 ans… Un territoire d’exception au niveau du patrimoine, qui a cette chance de ne pas avoir été trop détruit par les conflits récents de l’histoire. Riche en musées : on a 133 musées de France en Occitanie. Mais un territoire complexe.

Le «modèle montpelliérain»

Et Montpellier ? 

Le développement de Montpellier s’est fait sur l’intelligence. Et l’intelligence c’est quoi ? C’est la culture, c’est l’université. Et dans ce domaine, il y a vraiment ce que j’appelle le « modèle montpelliérain ».

C’est-à-dire ?

La culture y est défendue et portée et cela est un fait reconnu.

Des logiciels un peu anciens 

Vous êtes, semble-t-il peu présent en tant que Ministère dans ces nouveaux contours de la culture, ce qu’on appelle les industries culturelles et créatives. On a vu justement le succès du jeu Clair Obscur, multi-primé aux Game Awards, véritable œuvre d’art comme nous l’avons souligné dans LOKKO

Notre engagement s’est concrétisé avec «France 2030» où beaucoup de moyens ont été consacrés par l’État aux Industries culturelles et créatives (ICC). Montpellier et l’Occitanie ont été à la hauteur en étant la deuxième région, après l’Île-de-France, pour le nombre de projets retenus. Cependant, dans nos directions régionales, nous n’avons pas forcément les meilleurs outils pour les ICC. Nous sommes, peut-être, sur des logiciels un peu anciens, correspondant à des schémas artistiques et théoriques hérités. J’en conviens.

Le pass Culture défendu par ses adversaires 

Autre ligne du ministère en forte baisse cette fois pour la deuxième année consécutive, celle intitulée «La transmission des savoirs et démocratisation de la culture». En recul de 100 millions d’euros en deux ans. On le sait, cela touche le pass Culture, qui est une ressource importante pour le monde culturel via des interventions en milieu scolaire.  

J’entends aujourd’hui certains des acteurs culturels défendre le pass Culture qui étaient ces mêmes acteurs qui l’avaient critiqué quand il a été initié. C’est un dispositif, sans cesse interrogé, sans cesse ajusté. Par exemple sur la part individuelle, de nouveaux critères sociaux ont été formulés. Et pour la part collective, comme vous le savez, c’est un dispositif qui relève du Rectorat.

La trumpisation des esprits 

Le Ministère a été particulièrement actif pour défendre la liberté de création. Un référente nationale a été nommée, Juliette Mant. On a vu se multiplier les attaques, comme le vandalisme de la galerie Negpos à Nîmes, ou les milieux catholiques ultra contre la soirée Halloween du festival Ex Tenebris. Que faites-vous exactement pour cela ? 

Je suis inquiet. Je constate une certaine «trumpisation des esprits». Aujourd’hui, certaines digues sont en train de lâcher. Des propos sont tenus dans des termes qu’on n’aurait jamais osé imaginer, il y a quelques années. Souvent des attaques contre des formes artistiques. Mais aussi contre des personnes. Et parfois, des atteintes plus insidieuses avec des formes d’autocensure. Nos délégués sont vigilants, ils documentent, ils informent sur les recours mais il y a beaucoup à faire. 

La question que j’ai à l’esprit tout le temps, c’est : qu’est-ce qu’on a pu rater ?  Qu’est-ce que ma génération n’a pas su faire pour en être là ?

Mais j’ai de l’espoir et de l’énergie.

Le budget de la DRAC Occitanie

Le budget exécuté en 2025 par la DRAC s’élevait à 86,5 M€ tous secteurs confondus. Il est important de noter qu’aux crédits DRAC viennent s’ajouter les crédits des établissement publics du ministère comme le CNC (Centre national du cinéma). S’ajoutent également les crédits du ministère de l’intérieur au titre de la Dotation générale de décentralisation (DGD) pour les bibliothèques à hauteur de 12,5 M€ en 2025.

Mentions sur ce tableau : le BOP correspond à un « budget opérationnel de programme », 131 pour la création, 175 pour le patrimoine, 361 pour la transmission des savoirs et démocratisation de la culture (AE veut dire Autorisation d’engagement).

Photo de Michel Roussel, prise à l’occasion du lancement du festival des architectures vives à la DRAC le 20 juin 2024, crédits photos FAV.

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