Valère Novarina : « Mort à la mort ! »

Lydie Parisse, universitaire, écrivaine, metteuse en scène, co-directrice artistique de la Compagnie Via Negativa, basée à Montpellier rend hommage à Valére Novarina, l’un des plus grands auteurs dramatiques contemporains, décédé le 16 janvier, dont elle a été proche.

Cet homme qui m’était cher

Il n’est pas possible pour l’instant d’évaluer ce que veut dire la perte de cet homme, Valère Novarina.  Sinon que l’œuvre est achevée, et que l’homme est devenu invisible. Cet homme qui m’était cher. D’aucuns se lamenteront du crépuscule des poètes. Je ne crois pas à un tel crépuscule. D’autres poètes et poétesses suivront. Mais cette voix-là était inimitable et s’arrêtera avec lui.

Cette voix qui sondait les gouffres entre le tragique et le comique, entre le trivial et le philosophique, entre le mot et le non-mot, entre l’ordinaire et l’extraordinaire.

Personne n’a parlé comme lui de la parole.

Notre bien commun à tous. Un bien fortement malmené depuis les années 80, avec les débuts de la fameuse «société de communication» qui ne communique que «des séries de causes mortes», comme il l’a écrit dans Notre parole (1986).

La première fois que je l’ai vu,  l’homme Novarina, c’était pieds nus sur une scène, à l’ancienne Manufacture des Tabacs à Nancy, pieds nus à proférer, yeux et mains tendus devant lui dans la posture du prophète ou de l’aveugle-voyant, lisant son texte comme si les livres devaient toujours être tenus debout devant soi, non comme des monuments ou des pierres tombales, mais comme des parois sensibles, des portes ouvertes, des êtres -plus tard, il citerait volontiers Saint Bonaventure pour lequel les livres ne doivent pas rester couchés mais être relevés, ressuscités par l’acte de lecture.

Complices en mystique

Il m’avait impressionné alors, mais notre rencontre n’a eu lieu que bien plus tard, en 2008, après que je me sois laissée happer plus en détail par cette écriture, par ce souffle au point de publier un essai intitulé La parole trouée (1) et de co-créer à la scène, avec notre compagnie, Le débat avec l’espace, et Le théâtre des paroles (2). J’ai toujours besoin de revenir au texte -c’est ainsi. Depuis longtemps, c’était surtout la langue de la mystique qui me fascinait. La force puissamment subversive du discours de ces écrivains, et surtout de ces écrivaines, seul-e-s capables selon moi d’un regard de surplomb sur notre condition terrestre. Je n’étais pas la seule à le penser. Plus tard, lui et moi, nous sommes peut-être devenus des sortes de «complices en mystique», lors de nos rencontres régulières (3), à Toulouse, à l’université, autour du processus créateur et de la voie négative (4)(titre d’un de ses essais parus en 2017 (5).

La radicalité d’une écriture infinie

Si je devais rendre hommage à cet homme, à cette œuvre, ce serait pour en souligner la radicalité.

La radicalité d’une écriture infinie qui possède celui-celle qui la produit, à l’image de Jeanne Guyon, écrivaine et mystique française du XVII e siècle, emprisonnée pendant presque huit ans, qui a écrit entre autres sa Vie et qu’il admirait, au point de lui laisser ouvrir les deux premières pages de L’Animal imaginaire (2019), en la figure de «L’Ecrituriste» : «Il me vint un si fort mouvement d’écrire que je ne pouvais y résister. La violence que je me faisais pour ne le point faire me faisait malade et m’ôtait la parole. Je fus fort surprise de me trouver de cette sorte, car jamais cela ne m’était arrivé» et la citation termine ainsi «en écrivant, je voyais que j’écrivais des choses que je n’avais jamais sues » (6). À ce moment, Valère Novarina, fils spirituel de Jeanne Guyon, prend le relais : «J’écris ce que je ne pense pas encore» (7). C’est un modèle féminin qui le fascinait (8). N’avait-il pas écrit ailleurs que les vrais acteurs sont des femmes ?

Le « français-mitraillette » du JT

La radicalité d’une relation à la langue dans le but de nous redonner à nos mots tout en moquant les maladies du lexique, et en caricaturant les anglicismes, le « français-mitraillette » du journal télévisé, et l’arrogance du jargon technico-commercial, exorcisés sur scène en un sacrifice comique.

Et aussi, la radicalité du négatif, comme on parle de négatif dans la photo argentique. Pour cet homme du texte, cet homme du (L)ivre, le théâtre est (je n’arrive pas à écrire «était») le lieu du négatif, le lieu du retournement de toutes les évidences intellectuelles ou sensibles. Le théâtre, c’est comme le miroir d’une réalité inatteignable, une réalité qu’on ne pourrait atteindre que dans et par le théâtre. La possibilité d’ouvrir une faille dans le train-train de nos habitudes perceptives, une faille, un doute, une présence-absence à soi et au monde.

Pour Louis de Funès et Lettre aux acteurs, des classiques

Il y a une vraie radicalité dans la manière dont il perçoit l’espace-même du plateau : c’est un espace quasi-rituel et sacré, mais à la manière dont Artaud pouvait le concevoir, comme la traversée d’un espace dangereux, risqué. L’espace théâtral comme une subversion, une transfiguration du sensible. «Fulgurance», «surgissement» étaient de ses mots favoris, et les textes qu’il nous a laissés sur le jeu de l’acteur –Pour Louis de Funès, et Lettre aux acteurs- sont devenus des classiques de référence au même titre que La formation de l’acteur de Stanislavski, Le Paradoxe sur le comédien de Diderot, et Le Théâtre pauvre de Grotowski -cet autre «Achab du théâtre», comme l’a nommé un jour Roméo Castellucci.

Le théâtre, un lieu commun 

Une de mes phrases favorites de Novarina est celle-ci : «Le théâtre est un lieu de perdition. Le lieu de la défaite humaine, où nous venons nous déconstruire. C’est un lieu commun où nous nous rassemblons pour qu’éclatent les lieux communs». Ce lieu d’éclatement, c’est aussi un lieu à l’intérieur de nous, qui circule à l’intérieur du corps de l’acteur -de l’actrice, qui circule à l’intérieur de celui-celle qui écrit, et aussi à l’intérieur de la personne qui reçoit (le spectateur, la spectatrice) car nous sommes à intérieur vide et c’est cela qui rend possible cette circulation, cette combustion des mots.

«Au plus profond de la personne, personne», écrivait-il. Le Verbe, le souffle, l’écriture, le théâtre, comme lieux d’un passage. Un passage de l’autre côté du miroir. Hanté par le mystère de la mort, il écrivait «la mort ne vous arrivera pas». Dans Notre parole, il écrivait que se sentir vivant est un combat de chaque jour pour ne pas adhérer aux logiques et aux discours de mort : «La mort est en nous, de notre vivant : nous la rencontrons tous les jours, elle est à combattre à chaque instant».

«Mort à la mort !». Ce message aux vivants sera mon mot de la non-fin.

Lydie Parisse

1- Lydie Parisse. La parole trouée : Beckett, Tardieu, Novarina, Lettres Modernes Minard/ Classiques Garnier, 2008.

2- Valère Novarina, Le Théâtre des paroles, de Valère Novarina, par la Cie Théâtre au Présent (devenue Cie Via Negativa en 2015), mise en scène et jeu Lydie Parisse et Yves Gourmelon, Théâtre Pierre Tabard, Montpellier, 2008.

3- Valère Novarina a collaboré aux actes d’un colloque qui a eu lieu en 2011. Lydie Parisse (dir.), Le Discours mystique dans les arts et les lettres de la fin du XIXe siècle à nos jours, Paris, Classiques Garnier, 2012.

4- La dernière aventure en date est un colloque que j’ai co-publié en 2024 : Voie négative et processus créateur, aux Classiques Garnier.

5- Valère Novarina, Voie négative, Paris, P.O.L, 2027.

6- Jeanne-Marie Guyon, Vie par elle-même et autres récits biographiques, Paris, Champion, 2001.

7- Valère Novarina, L’Animal imaginaire, Paris, P.O.L, 2023.

8- Il est à l’origine d’un colloque à Thonon, pour lequel il a publié une «Ouverture» aux Actes du colloque de Thonon «Madame Guyon» (Grenoble, Jérôme Millon,1997)

Lydie Parisse est maîtresse de conférences habilitée à diriger les recherches à l’université de Toulouse 2, écrivaine, metteuse en scène, co-directrice artistique (avec Yves Gourmelon) de la Compagnie Via Negativa, basée à Montpellier. Sa pratique artistique et sa recherche sont étroitement liées. Son site, ici.

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