Louise Robert : «Avec Les Grands Yeux, on montre qu’il n’y a pas que des mauvais écrans»  

Louise Robert, sociologue, est la co-fondatrice du festival Les Grands Yeux qui a lieu les 31 janvier et 1er février à la Halle Tropisme à Montpellier. Un rendez-vous unique de documentaires pour le jeune public, gratuit, où l’écran est un support d’exploration de thématiques variées, des escargots voyageurs à l’univers du jeu vidéo, de la protection de la planète aux récits de migrations.

LOKKO : Comment est né le festival ?

LOUISE ROBERT : À l’origine, nous ne sommes pas des professionnels du cinéma (*). Dans l’équipe, il y a des parents passionnés par l’événementiel culturel à destination du jeune public. Lorsque nous avons imaginé ce festival, en 2020, nous étions confrontés, comme beaucoup de parents de notre génération, au défi que représentent les écrans. C’est un défi inédit : aucune génération de parents avant nous n’a eu à composer avec cette réalité de la même manière.

Une expérience collective 

Avec le festival, notre volonté a été de créer des temps d’écran partagés entre adultes, enfants et adolescents : des moments où l’on sort du flux, où l’on montre qu’il n’y a pas que des «mauvais» écrans, et où l’on peut vivre une expérience collective autour de l’image. L’enjeu est aussi de sortir de cette relation parfois toxique qui peut s’installer autour de la question des écrans entre parents et enfants.
Enfin, notre postulat de départ, c’est que le documentaire est une ressource formidable, mais qu’elle est très rarement pensée ou adressée au jeune public. Nous avons donc perçu, là, un parti pris à la fois original et peu exploré.

Pourquoi ce nom, Les Grands Yeux ? Qu’est-ce que vous avez voulu raconter à travers ce titre ?
Le postulat du festival est de poser un regard sur le monde. Assez naturellement, on est arrivé à cette idée des yeux grands ouverts. On travaille cette notion du regard, et en particulier de celui des enfants.

Comment concilier exigence artistique et accessibilité pour les enfants ?
C’est vraiment le principal défi. Lorsqu’on construit la programmation, il faut d’abord choisir des films en français. Certains enfants peuvent avoir des difficultés à lire les sous-titres. Cela limite donc forcément le nombre de films.

Nous excluons tout contenu violent

Ensuite, nous excluons tout contenu violent ou qui semble inadapté au jeune public. C’est parfois frustrant. Sur un film de 90 minutes, qui aborde un sujet que l’on a vraiment envie de défendre ou dont le traitement nous semble particulièrement pertinent, 2 minutes seulement avec une scène un peu plus sensible ou inappropriée suffisent à empêcher sa sélection.

Les Grands Yeux, ce n’est pas que de la projection de documentaires. Ce sont aussi deux jours de discussions et d’ateliers animés par des professionnels. Comment travaillez-vous avec les artistes pour qu’ils s’adressent réellement à un public plus jeune ?
En réalité, nous ne préparons pas les échanges à l’avance, que ce soit avec les protagonistes des films, les réalisateurs ou les producteurs. Les questions qui émergent du public sont souvent d’une grande pertinence, ce qui rend les échanges très naturels, très spontanés.

Ensuite, selon les sujets abordés, nous pouvons ouvrir la séance en expliquant certains mots ou concepts plus complexes. Si nécessaire, nous les affichons même dans la salle, afin que les enfants puissent s’y référer pendant la projection. Mais il ne s’agit pas de tout expliquer : on sait que, même s’il y a des moments du film qui leur échappent un peu, cela n’altère pas la compréhension globale. C’est finalement assez similaire à la lecture d’un livre : on peut rencontrer un ou deux mots inconnus sans que cela empêche d’en saisir le sens.

Les documentaristes comme médiateurs

Le meilleur outil de médiation reste, selon nous, la présence des documentaristes ou des protagonistes du film, lorsqu’ils peuvent répondre directement aux questions du public. L’un des plus beaux moments du festival illustre parfaitement cela. C’était lors de la projection du film de Laure Pradal, La vie extraordinaire de Mimi (ndlr : récemment décédée) qui avait reçu le prix du public cette année-là. Mimi était une personnalité véritablement hors du commun et sa présence, et la manière dont elle a répondu aux questions du public, ont constitué en elles-mêmes le plus puissant outil de médiation.

Est-ce que ce regard des enfants, justement, ne tient pas au fait qu’ils n’ont pas encore les mêmes codes que nous, ni un esprit façonné de la même manière ? Est-ce que cela ne leur donne pas, finalement, une plus grande liberté pour poser des questions, s’intéresser aux sujets et faire preuve de curiosité ?
Totalement. Ce qui est certain, c’est qu’un enfant ou un adolescent qui assiste à une projection n’est pas en train de jouer un rôle social. Il ne va pas poser une question juste parce qu’il faut en poser une. Si le film ne l’inspire pas, il n’y aura tout simplement pas de question.

Si ça ne leur plaît pas, ils le disent

Il y a aussi beaucoup moins de filtres. Soit le film leur plaît, soit il ne leur plaît pas. Et si ça ne leur plaît pas, il le disent et c’est aussi ce qui rend ces échanges intéressants. Les enfants peuvent se permettre de poser des questions plus directes, parfois même un peu dérangeantes, mais justes. C’est sans doute là que se joue la principale différence avec un public adulte.

Comment éviter de réduire le festival à une simple étiquette “jeune public” ?
Déjà, il y a une vraie volonté de proposer des temps d’écran partagés. Le cadre du festival permet, bien sûr, de déposer ses enfants et de repartir, mais nous défendons avant tout l’idée de vivre ces moments ensemble, autour des films.

Le documentaire jeune public n’existe pas 

Le documentaire jeune public, en tant que genre, n’existe pas vraiment. Tous les films que nous montrons ont été réalisés à l’origine pour des adultes. Et comme toutes les projections sont gratuites, le festival ne s’adresse pas exclusivement aux enfants : c’est avant tout un festival à vivre ensemble, adultes et jeunes publics.

Ce qui fait réellement la spécificité du festival, c’est le jury. Il est composé d’enfants, ce sont eux qui décernent le prix du jury. D’ailleurs, nous avons deux jurys : un jury enfant et un jury adolescent. C’était important pour nous de respecter ces différences d’âge, notamment parce que les adolescents ont aussi besoin de se retrouver entre pairs.

Quelle est la ligne artistique du festival aujourd’hui ?
Nous cherchons à construire une programmation qui articule différentes thématiques. L’idée est d’aborder, par exemple, un sujet sociétal, un sujet lié à l’environnement, au vivant et à l’écologie, un autre autour des médias et des technologies, ainsi qu’un sujet scientifique. Nous ne couvrons pas nécessairement tous ces axes à chaque édition, mais ce sont les grandes directions dans lesquelles nous essayons d’aller.

Une production qui ne se limite pas au film 

En complément, au fil des éditions du festival, nous souhaitons montrer que le documentaire ne se limite pas au film, mais qu’il se déploie aussi à travers des podcasts, la réalité virtuelle, des expériences sur les réseaux sociaux ou encore des livres.

Enfin, nous veillons à sélectionner des sujets qui ne font pas trop directement écho aux programmes scolaires. L’objectif n’est pas d’abord d’apprendre des choses, mais de vivre un moment ensemble, d’élargir les horizons et de prendre du plaisir.

Y a-t-il des thématiques que vous refusez d’aborder ?

Nous ne nous refusons rien. Nous avons déjà montré des films comme Sauvage, au cœur des zoos humains, qui aborde un sujet difficile : la manière dont les personnes issues de la colonisation française étaient exposées lors des expositions universelles. C’est un documentaire exigeant, mais le festival constitue le cadre idéal pour aborder ce type de sujets et en discuter avec le public.

Un cadre sécurisé pour explorer 

Les sujets dont on voudrait parfois les protéger, nos enfants et adolescents les rencontrent de toute façon dans les flux d’information, notamment sur les réseaux sociaux comme TikTok. Un festival comme le nôtre permet de rétablir certaines vérités, de proposer des discussions plus nuancées et mettre en perspective des sujets complexes, tout en offrant un cadre sécurisé pour explorer ces questions, ensemble.

Quels sont les moments qui vous ont confirmé que ce projet avait du sens ?

L’engouement du public, c’est certain : pendant le week-end, on voit qu’ils s’amusent, qu’ils posent plein de questions, et que certains jeunes reviennent d’une année sur l’autre, de plus en plus impliqués. Ça me rappelle le cinéma d’antan où le film était surtout un moment pour se retrouver socialement.

Finalement, ce n’est pas si chiant !

Enfin, si un enfant devait résumer le festival en une phrase, que dirait-il selon vous ?
Alors, je reviens sur le mot enfant, parce que le festival s’adresse vraiment aux enfants et aux adolescents. Certains films, d’ailleurs, sont spécifiquement destinés aux ados. Si un jeune devait raconter le festival -et c’est juste une proposition-, il dirait que «les documentaires, finalement, ce n’est pas si chiant que ça !».

Le tardigrade, micro-animal, star du festival

«On commence le week-end avec un premier film sur les escargots, qui s’intitule Escargot, le grand voyage du Petit Gris. Il est réalisé avec beaucoup d’humour et peut vraiment plaire à tout le monde.
Ensuite, nous aurons une séance un peu particulière : la projection d’un court-métrage d’animation qui raconte l’histoire d’une jeune fille de quinze ans, issue d’un parcours migratoire, arrivée récemment d’Angola en France avec sa mère. Cette projection a été pensée comme un atelier, réalisée en partenariat avec l’Institut Frantz Fanon de la Cimade.
Nous continuerons avec une grande session dédiée au jeu vidéo. D’abord, avec un épisode intitulé Dans la légende, qui plonge dans le championnat français de League of Legends. Puis, nous présenterons Bac à sable, un documentaire tourné directement dans un jeu vidéo.

Le lendemain, nous débuterons avec un film qui raconte comment les renards de l’île de Santa Cruz ont été protégés au début des années 2000 (Le renard qui a sauvé son île). Ce film grand public sera suivi d’une rencontre avec la réalisatrice montpelliéraine, grand nom du documentaire animalier, Emma Baus (ndlr : relire l’article que lui avait consacré LOKKO)
Enfin, nous mettrons à l’honneur le tardigrade, la véritable star du festival cette année. Ce micro-animal, absolument indestructible, a survécu à cinq extinctions et possède des capacités fascinantes. Le documentaire (Tardigrade, l’animal indestructible) met en scène les chercheurs Simon Galas et Myriam Richaud, biologistes montpelliérains, qui présenteront leurs recherches et animeront un atelier avec microscopes pour observer cet animal unique.
Nous terminerons le week-end par la cérémonie de remise des Prix des Grands Yeux. Le festival conserve tout son protocole : tapis rouge, jury, prix du public et rencontres professionnelles, pour célébrer les films et les participants».

(*) L’équipe fondatrice : Louise Robert, Vincent Cavaroc, directeur de Tropisme,  et l’équipe de la Halle Tropisme, notamment Ozia Delory, responsable de l’action culturelle et Salomé Valéro, assistante médiation.

LES GRANDS YEUX, Halle Tropisme, samedi 31 janvier et dimanche 1er février 2026. Rens, ici. Sur FB, ici. Sur Insta, . Gratuit.

Photos, à la UNE @DR, puis photos du festival @Nanda Gonzague et Marielle Rossignol, docu sur le tardigrade, @Capa Presse. 

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