Avec les actrices Golshifteh Farahani et Zar Amir, Mina Kavni est un des visages de la diaspora artistique iranienne exilée en France. Elle émeut dans un seul-en-scène qui raconte les désillusions de l’exil. Une autobiographie scénique façon uppercut.
Au bord des larmes, devant un public debout, dans la petite salle du théâtre Jérôme Savary à Villeneuve-lès-Maguelone, Mina Kavani a exhorté le public, mains jointes, à se faire l’écho de la douleur des 40 000 réfugiés iraniens en France. «Soyez leur voix». Le jour-même, mardi 27 janvier, où les USA engagaient des forces militaires supplémentaires en route vers l’Iran, son show revêtait une intensité particulière.
Arpentant la scène du théâtre avec énergie, Mina Kavani dit un texte puissant (*) qui raconte l’exil de l’intérieur. A 21 ans, elle a quitté l’Iran des mollahs. «Je n’avais pas envie de faire un film dans lequel une femme se réveille voilée dans son lit. Pas envie de faire du cinéma avec des mensonges» avait-elle confié alors. Elle avait été menacée pour avoir tourné une scène, nue, dans le film Red Rose de Sepideh Farsi (la réalisatrice du documentaire sur Gaza, Put Your Soul on Your Hand and Walk, primé à Cannes). Son oncle, aussi, le réalisateur Ali Raffi, avait été victime de censure : une séquence de son film supprimée au moment où se dévoile l’oreille de l’actrice.
Une double vie à Téhéran
Portant le voile dès l’âge de 7 ans, Mina Kavani a grandi dans une drôle de double vie. A la maison, des fêtes et des rêves d’émancipation, entre les murs d’une famille d’artistes se consolant dans l’opium. «Chez nous, c’était Paris». Dehors, des gardiennes « moustachues et puantes », qui contrôlent les femmes, sous «les yeux sales» des mollahs.
Cet In & Out a été souvent raconté par les Iraniens et les Iraniennes. Notamment dans Lire Lolita à Téhéran d’Eran Riklis, un film à voir, au rang du cinéma qui parle le mieux de l’Iran (comme Les Graines du figuier sauvage ou Un simple accident). Dans ce film sorti l’an dernier, elle joue le rôle d’une étudiante frappée par les Gardiens de la Révolution, enfermée dans la sinistre prise d’Evin, qui fuit son pays, après avoir intégré le club secret de lectures animé par une professeur d’université (Golshifteh Farahani). On y voit d’ailleurs ses extraordinaires yeux bleus, peu perceptibles sur la scène du théâtre, plongée dans l’obscurité (photo).

Toute une filmographie qui vient rappeler à quel point la haine des femmes structure le projet islamiste.
Partir encore : c’est le rêve de l’actrice qu’elle joue dans Aucun ours de Jafar Panahi (2022), puissant autoportrait du cinéaste, prix spécial du jury au Festival international du film de Venise.
Je voulais juste être une femme et respirer
L’exil est un axe, un espoir et une malédiction. Un trauma qui s’exprime d’abord par le corps, surengagé, frénétiquement présent, comme un défi à la prison mentale. «Je voulais juste être une femme et respirer. Je voulais juste rire».
I’m Deranged, qui reprend le titre de la chanson de David Bowie, est un spectacle né des encouragements du metteur en scène polonais Krystian Lupa rencontré au Conservatoire de Paris, qui a pris forme lors d’une résidence d’artistes à Marseille. Un jeu de miroirs sur scène vient souligner la fragmentation de l’identité. «Je ne sais plus à quoi j’appartiens. Je suis une étrangère partout».

Pour cette iranienne déracinée, Paris «calme et froid» n’est pas une fête. «Je vivais à Téhéran avec mes rêves, je vis à Paris avec mes souvenirs». Elle revient en pensée dans la maison de son enfance, dans une séquence onirique, où survivent désormais des fantômes.
«Je deviens double. Il y a ma vie d’avant, et celle d’après. Mon moi d’avant, et mon moi d’après. Et nous sommes en permanence ensemble… Mon rapport au temps, aux lieux et aux êtres a changé. Je suis hantée, hantée par les odeurs, par les couleurs, par les êtres… Je n’arrive pas à construire ma vie comme un être normal».
La scène est le refuge absolu. Une maison. Une raison d’être. La langue aussi, bien qu’adoptive, est le matériau d’aveux performatifs qui touchent au cœur. Un être double, tiraillé, qui se consume mais de là naît une magnifique artiste.
(*) “Dé-rangée : L’Exil au bord des lèvres”, Du Faubourg Editions (2025).
Photos ©Guillaume-Le-Baube. Mina Kavani est sur Instagram, ici.