Succédant à Jean Varela, le suisse Eric Bart assure l’interim de la direction artistique du Domaine d’O pour une durée d’un an, dans l’attente de la nomination d’une nouvelle direction cet été (1). Portrait de ce programmateur sorti de l’ombre, qui présente cette semaine ce qui s’annonce comme un des sommets de la saison théâtrale à Montpellier : Absalon, Absalon !, dans une mise en scène de Séverine Chavrier. Et prépare avec optimisme l’anniversaire des 40 ans du Printemps des Comédiens.
Depuis 5 ans qu’il est là, on avait peu entendu le son de sa voix. Silhouette menue et cheveux blancs, il était une éminence de l’ombre, un super pouvoir discret, une figure du ghota théâtral à Paris, plutôt discret à Montpellier.
Directeur adjoint en 1989 au théâtre Vidy-Lausanne, prestigieuse scène en Europe, comme assistant de Matthias Langhoff , puis directeur de la Kaserne à Bâle où il est né, Eric Bart a mené une bonne partie de sa carrière au prestigieux Odéon à Paris, dans l’équipe de Georges Lavaudant puis de Luc Bondy pendant une vingtaine d’années. «L’Odéon, c’est comme être ministre, ça ne refuse pas».
Aucune autre ville n’a de telles infrastructures
Celui qui n’a jamais écrit de CV (« le théâtre, je ne suis bon qu’à ça comme disait Beckett »), s’est retrouvé en 2019 dans ce domaine d’exception dont il kiffe les arbres, «la première chose que j’ai vue». « C’est Jean Varela qui a insisté pour que je vienne ». Son carnet d’adresses est enviable. Il a travaillé avec les plus grands : Ariane Mnouchkine, Peter Brook, Romeo Castellucci, Robert Wilson, Christoph Marthaler ou Angélica Liddell. Il est proche des journalistes qui comptent.
Un atout pour Montpellier. Qui l’envoûte en retour : «aucune autre ville n’a de telles infrastructures culturelles. C’est un enjeu d’arriver dans une ville comme Montpellier». Ensemble avec Jean Varela, ils hissent le Printemps des Comédiens. La manifestation devient, « l’une des plus intéressantes de France », selon une confidence de la critique de théâtre Armelle Héliot. Il adopte et apprécie progressivement la région, d’autant qu’il la découvre à travers le charme de la maison de son amie Sophie Calle au Caylar, en Petite Camargue, qui l’héberge.
Bérénice, un phénomène de société
Isabelle Huppert et Romeo Castellucci réunis dans Bérénice, c’est son idée. Un spectacle à 800 000 euros, fer de lance d’un système de production partagée avec d’autres théâtres en France et en Europe dont les avantages sont restés assez inaudibles. Une opération, qui a mis le budget du domaine d’O sous tension, mais serait pourtant aujourd’hui bénéficiaire. «Bérénice est programmée à New-York. C’est un phénomène de société. Ce spectacle restera dans les mémoires. Il y aura le Bérénice de Grüber et le nôtre». Souvent dans un avion, c’est lui qui voyage, repère, négocie.
Mais le vent tourne. La fusion de la structure qui gère le Domaine d’O et le Printemps des Comédiens se passe mal (2). Situation financière tendue, rupture de confiance avec les collectivités, programmation à l’année réduite, Printemps des Comédiens en peau de chagrin, et le départ contraint de Jean Varela : «Je trouve ça triste» lâche Eric Bart laconique. Tandis que l’Agora réussit une fusion du même ordre, entre Centre chorégraphique et festival de danse, c’est le naufrage au domaine d’O.
Ma plus grande inquiétude : le public
Il se retrouve à la barre. «On ne peut pas partir d’un bateau qui tangue». Sa «plus grande inquiétude» : le public qui se fait plus rare. «Un théâtre qu’on a mis 3 ans à construire peut se détruire en 3 mois». Il veut «redonner une image positive», retrouver de la fluidité («Il va falloir que l’on retrouve un rythme, il y a eu trop de cassures»). Il évoque de grands noms comme Wajdi Mouawad ou Krzysztof Warlikowski, comme possibles metteurs en scène associés, rappelant l’ambition de Jean Varela de s’imposer comme grande maison de production, mais une nouvelle direction sera nommée en juillet prochain. Le futur ou la future DG sera en charge aussi de la direction artistique. Le projet sera-t-il le même ? Eric Bart en serait-il toujours ? Il ne l’exclut pas. Mais actuellement, chaque nouvel horizon paraît bien lointain.
Dans un contexte délicat, Eric Bart entretient l’utopie du théâtre vaille que vaille. «Le théâtre ne peut pas changer le monde, mais il peut rendre sensible pour que les gens aient envie de le changer». Et prépare l’édition-anniversaire des 40 ans du festival, qui explorera en particulier «la question de la guerre».

Absalon, Absalon, un spectacle total
De janvier à mai, la programmation du domaine d’O mêle danse, théâtre et cirque. Et quelques belles signatures féminines. Séverine Chavrier est à l’affiche, du 10 au 13 février, avec Absalon, Absalon !, d’après William Faulkner, présenté au Théâtre Jean-Claude Carrière, puis avec Occupations, accueilli au Théâtre des 13 vents.
Vu à Avignon en 2024, Absalon, Absalon ! est un spectacle impressionnant (durée : 5h), qui réalise le tour de force d’incarner l’univers de William Faukner au théâtre.
Il raconte le destin de Thomas Sutpen, un homme blanc pauvre qui s’installe dans une petite ville du Mississippi pour y bâtir un domaine pharaonique, mais échoue à fonder une lignée, sur fond d’inceste et de fratricide. Images et sons éblouissants, beau jeu d’acteurs. Une performance entre tragédie antique et cinéma américain. Un spectacle total qu’on vous recommande.
En mars, la programmation se poursuit avec Dom Juan de Molière dans la mise en scène de Macha Makeïeff, à l’Opéra Comédie, puis avec Léviathan de Lorraine de Sagazan et Guillaume Poix, au Théâtre Jean-Claude Carrière. La Tour de Constance de Guillaume Vincent est ensuite présentée au Théâtre Molière à Sète. En avril, Qui som ? de Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias (Baro d’evel) est accueilli au Théâtre Jean-Claude Carrière. En mai, la coproduction Élémentaire, mon cher !, comédie musicale de l’Opéra Junior, est proposée au Théâtre Jean-Claude Carrière, dans un format destiné au jeune public.
(1) Alexis Gangloff, directeur général délégué, assure, lui, l’intérim de la direction générale. L’appel à candidatures se clôturait ce vendredi 6 février. Le montpelliérain Nourdine Bara a fait savoir qu’il avait candidaté.
(2) Le nouvel EPCC réunit le Printemps des Comédiens qui aura lieu du 29 mai au 21 juin 2026, Saperlipopette et Cinéma sous les étoiles, tandis que Montpellier Danse, Radio France et Arabesques sont des manifestations accueillies, ne faisant pas partie de la structure. 27 salariés. Budget : 7 millions d’euros.
Photo : Eric Bart ©Michaël Huard. Photo Absalon ©Christophe Raynaud de Lage