Rémi Panossian : du lycée Jean Monnet aux grandes scènes de Corée

Rémi Panossian est sans doute le jazzman montpelliérain qui s’exporte le mieux à l’international. Objet d’une adulation en Corée du Sud, ce pianiste multi-récompensé revient sur ses terres, au Jam, le 20 février prochain, avec son trio, le RP3, composé de ses acolytes et amis de toujours : le bassiste Maxime Delporte et le batteur Frédéric Petitprez.  Au programme : la célébration de leur 8ème et dernier album en date :88888888, enregistré à Séoul. Récit d’une épopée entre swing, haute technologie et ferveur asiatique.

Panossian versus K-pop

Peu de semaines passent sans que ma fille de dix ans ne me chante un refrain de BLACKPINK, ce phénomène K-Pop qui a rempli l’été dernier le Stade de France, deux soirs de suite. En réponse à ses provocations -je suis régulièrement taxé de « boomer » dès que je ne reconnais pas un de leurs tubes (qui ressemblent à mes oreilles à un fac-similé du R&B des années 2000), je me plais à lui rétorquer : «Et toi, tu connais le pianiste montpelliérain Rémi Panossian ? C’est une reusta à Séoul !»

Ma contre-attaque a peu d’effet, sans doute à cause de mon verlan que j’imagine à tort passé à la postérité. Mais je poursuis mon monologue élogieux, empreint de chauvinisme : «Il était au lycée Jean Monnet, un bahut connu pour ses sections artistiques où je te verrai bien, il a étudié ici au Jam quand il était à peine plus vieux que toi, puis à Toulouse au conservatoire. Avec ses copains de bœuf, il a monté un trio et on leur déroule le tapis rouge en Corée. En 15 ans de carrière, il a donné plus de 800 concerts dans environ 40 pays. Tu te rends compte ?» À cet instant, je sais que je la perds, l’ennuie, mais je continue de me parler à moi-même plus ou moins à voix haute, pour me convaincre que j’ai raison d’être impressionné.

2010 : Le big bang coréen

Car l’histoire de RP3 est une véritable épopée qui laisse rêveur. Tout commence en 2009. Le trio se forme dans la Ville Rose, où ils sont des habitués du Mandala (devenu plus tard Le Taquin), club de jazz emblématique de Toulouse. Dès 2010, alors que leur premier disque n’est même pas encore sorti, sans tourneur, le démarchage par mail de notre leader paye : ils s’envolent pour une première tournée en Corée du Sud. Propulsés à une heure tardive sur une scène secondaire du prestigieux Jarasum Jazz Festival -alors que la scène principale accueille 50 000 personnes-, ils créent contre toute attente une telle émulation qu’ils finissent par enchaîner 1h30 de séance de dédicaces devant un public jeune et euphorique. C’est le début d’une grande aventure comptant plus d’une vingtaine d’allers-retours, où les sorties d’albums sont désormais calées sur le planning des tournées asiatiques. Rémi, qui rêvait adolescent du Japon en écoutant les live de Keith Jarrett ou Michel Petrucciani captés au pays du Soleil Levant, a trouvé dans le Pays du Matin Calme sa terre d’adoption, lui dédiant même quelques années plus tard un album solo nommé DO, en référence à l’île de Jeju-do.

Ici : Live on Korean TV Show MBC

Des stars de télé… et de la rue

Hormis un succès de niche et des distinctions officielles seulement connues des initiés   -le trio a été la «Révélation de l’année 2011» par la radio TSF Jazz , Rémi a été nommé Chevalier des Arts et des Lettres en 2019 et lauréat du prix Villevert en 2022 -le décalage avec la France est saisissant. Alors que chez nous, le jazz est quasiment banni des écrans à des heures de grande écoute (même la cérémonie annuelle des Victoires du Jazz, plus vraiment jazz, est diffusée en deuxième partie de soirée), le RP3 a droit à des plateaux télévisés en Corée, participant à des émissions musicales majeures suivies par des millions de téléspectateurs. La notoriété est telle qu’il n’est pas rare de voir les musiciens se faire arrêter dans la rue par des passants pour une photo ou un autographe. Comme les célébrités séoulites ici ! Mais le swing en plus pour notre trio.

Entre Bill Evans et Radiohead : l’ADN RP3

Si la Corée les a adoptés, c’est que leur amitié saute aux yeux et que leur musique a trouvé une formule inusable qui casse les codes et rend la note bleue accessible à tous. On y retrouve certes l’élégance du trio jazz traditionnel à la Bill Evans, mais l’ensemble est boosté par une énergie empruntée aux Rolling Stones et à l’onirisme de Radiohead. Avec leurs instants résolument groovy, nos The Bad Plus occitans (ils partagent la puissance et l’irrévérence de leurs homologues américains) ont inventé un jazz narratif et rock qui parle directement aux tripes d’une fan base jeune. Et majoritairement féminine, les hommes du même âge étant forcés d’effectuer leur service militaire pendant ce temps-là.

La technologie au service du swing

Ce lien avec l’Asie a même pris une tournure futuriste qui n’a pu que plaire à ce coin du monde leader de la haute technologie. Fin 2021, Rémi a réalisé une première mondiale : grâce au système Disklavier de Yamaha, il a donné un concert en « duplex ». Installé à Paris, ses notes étaient reproduites instantanément par un piano physique posé sur une scène à Séoul. Les touches s’abaissaient toutes seules en Corée sous l’impulsion de ses doigts en France. L’émotion acoustique, sans délai, à 10 000km de distance. Space X ? De la gnognotte à côté.

88888888 : Le chiffre du bonheur

Trois ans après l’acclamé Sun Monkey Voltage, le trio fête ses 15 ans avec ce fameux 8ème album studio : 88888888. Pas un bégaiement du clavier, ce nom est un clin d’œil au Feng Shui où le 8 symbolise l’infini, la longévité et la prospérité. Enregistré au Macho Studio de Séoul, ce disque est aussi un carnet de voyage gourmand : on y retrouve de nombreuses références à la gastronomie coréenne à travers des morceaux aux titres savoureux comme You Must Believe In Springroll , Hello Kimchi , ou Bibimbop. Rémi, Frédéric et Maxime prouvent ainsi que leur complicité durable se nourrit autant de swing que de découvertes gustatives.

Là, le clip de Bibimbop

Retour au bercail : Le Jam

Le voyage s’achève (pour l’instant) là où tout a commencé pour Rémi Panossian : au Jam. J’essaierais bien d’y traîner ma fille. Juste pour lui prouver, en chair et en os, qu’à Montpellier aussi, on a des idols qui s’exportent. Et que la ferveur autour des chorégraphies millimétrées et des sérénades entonnées dans les stades n’a d’égale que celle d’un public de jazz décomplexé, prêt à se chauffer les mains pour applaudir comme il se doit la virtuosité de chaque chorus. Cheh !

Concert ce vendredi 20 février à 21h. Rens ici. Photos © GiantSteps.

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