Nourdine Bara : « Au Domaine d’O, faisons valoir un droit de regard »

LOKKO a été à l’origine du manifeste pour un théâtre populaire de Nourdine Bara, paru en 2022. Génial activiste, innovateur social à la marge, il est l’organisateur de rencontres dans l’espace public, saluées nationalement. Sa candidature au poste de directeur de la Cité Européenne du théâtre au Domaine d’O à Montpellier a surpris. Il n’est pas l’acteur culturel auquel on pense en premier pour gérer un EPCC de 7 millions d’euros de budget avec 27 salariés. Pourtant son initiative suscite un engouement ‘’assez fou et très inattendu‘’.

LOKKO :  Vous êtes un électron libre, repéré comme innovateur social. Pourquoi cette candidature ?

NOURDINE BARA : Dans un 1er temps, j’ai vu une évidence, cette candidature est un prolongement possible de la réflexion que je mène depuis quinze ans dans l’espace public, qui vise à questionner, à faire bouger les lignes. J’ai ce ressenti, qu’on est toujours plus nombreux à partager, ce rejet de tout ce qui vient à se refermer sur soi, plus encore quand l’objet du refus est la confiscation d’un bien public. Ma candidature s’est faite quasi dans un geste réflexe, l’occasion saisie à quelques heures de la fermeture de l’appel à candidature, d’une intrusion possible pour nous conduire au débat. Ça me plaît d’y entrer comme un chien dans un jeu de quilles.

Dans l’énoncé du poste, il me semble qu’il était demandé d’avoir dirigé un lieu, or mon action depuis 15 ans n’a pas de murs, mais à n’en pas douter il fait «lieu», lieu de propositions, lieu de rassemblement, de rendez-vous.

Le théâtre dont j’ambitionne la direction, recherche à produire cette nécessaire unité de sens, unité des êtres dont toute société a besoin pour s’apaiser, s’épanouir.

Je pense un peu le théâtre au sens antique, un forum, où l’art est d’abord motif de discussion, de rassemblement, l’expression de la délicatesse de chacun, de chacune, à l’imagination, à l’inspiration extraordinaire, dans le seul but de provoquer l’échange, de nous attarder les uns avec les autres.

Il serait moins admis qu’il ne l’est aujourd’hui, qu’un théâtre soit relégué à sa fonction la plus accessoire, la plus dérisoire, séduit, intéressé uniquement par lui-même, se refusant à la plus fondamentale fonction d’être espace, dont on manque cruellement, où sont levés les malentendus, où l’on se raconterait tout le difficile, tout le merveilleux de la vie, de la création.

Le théâtre doit revenir à des gestes simples, plus humains, et aller se situer à équidistance entre tous les publics qui ne se parlent pas. Il ne devrait pas autant fuir la question sociale.

Des metteurs en scène comme Ariane Mnouchkine ont fait en 2024 leur mea culpa en avouant ne s’être peut-être pas assez occupés de la souffrance des gens !

Le geste d’un théâtre pourrait être à cet endroit, où aiguille et fil à la main, on va au-devant d’une société blessée, divisée, pour y coudre des points de couture ici, des points de suture là…

Je refuse l’idée même du directeur tout puissant qui manie l’arbitraire et établit sa programmation seul, cela n’a pas de sens ! Je le vois plutôt comme un hôte qui accueille. Tout autre attitude qui prédomine sur cette attention là le dispute à la promesse annoncée d’un espace d’émancipation, d’affranchissement des carcans, et finit par masquer qu’un théâtre est un bien public commun, au cœur duquel existe un droit à la culture, un droit à l’expression. Ce travail de séduction qui, par une programmation, voudrait rendre «fan» son public, plutôt que de venir le soutenir dans son effort à l’éveil aux choses les plus fondamentales de la vie, me raconte le mauvais d’un directeur, d’une directrice de lieu qui ne sait pas trouver sa plus belle gratification dans son sens de l’accueil, cela m’interroge sur sa position exacte à l’endroit d’une perdition.

Dans votre manifeste de 2022 publié par LOKKO, vous évoquiez la défection du public pour le théâtre. Avez-vous senti que ce texte faisait bouger des lignes ?

Mon pamphlet pointait ce qui m’apparaissait être quelques manquements du théâtre institutionnel, et cela a provoqué un silence embarrassé ; à l’époque personne ne s’en est emparé comme une occasion pour aller au débat sur ce qu’est le théâtre, sa mission. Cela a été vécu comme une mise en cause et m’a plutôt attiré des inimitiés. Par bonheur, j’ai fini par ne plus rien trouver d’utile à insister, en enterrant ma colère dans la création d’un ‘’théâtre sans murs ‘’.

Aujourd’hui ma candidature provoque un soutien qui me dépasse un peu, que j’analyse encore, et ce qui était un exercice solitaire, mon pamphlet, pourrait devenir par cette candidature une aventure plus collective.

Pouvez-vous nous parler des soutiens à votre candidature, notamment ceux qui proviennent du milieu artistique avec des artistes reconnus comme la metteuse en scène Marion Aubert, le musicien Fethi Tabet, l’écrivain et journaliste Michel Moatti ou encore le patron des Films d’ici, le producteur Serge Lalou et Anouk Aspini, directrice du Bolzano Danza Festival ?

Il y a une vraie manifestation de soutien d’artistes dont certains ont l’envergure pour prétendre à ce poste, mais aussi de politiques et de citoyens. Plus de quatre cent personnes à ce jour l’ont exprimé en particulier sur les réseaux sociaux. Parmi eux évidemment, ceux et celles, amis proches, familles qui seraient tout autant derrière moi si j’aspirais à devenir directeur des ventes Peugeot pour l’Occitanie.

Et il y a ceux, très conscients de la difficulté du poste, qui pensent que je peux amener quelque chose, qui projettent et démultiplient ce que je peux faire depuis 15 ans, à l’endroit d’un poste si doté en moyens.

Enfin, je crois qu’ils sont nombreux, nombreuses au soutien de principe, qui encouragent une audace dans cette candidature, une irrévérence, qui veulent accréditer une intrusion qu’ils jugent saine, parce que citoyenne.

Vous exprime-t-on des réserves ?

Oui ! Et le plus amusant étant «C’est trop gros, c’est un budget de 7 millions ! 27 salariés !». Depuis 15 ans, je porte une action avec presque rien. Le plus souvent seul. Pour autant, celle-ci a atteint une portée culturelle et sociale, qui n’est pas que symbolique, qui n’a plus rien d’anecdotique, de confidentiel. Une initiative soutenue par Edgar Morin, le philosophe Thierry Paquot entre autres penseurs, artistes, ou directrice de lieu comme Sandrine Mini de la Scène Nationale de Sète. Des médias nationaux, comme récemment Le Monde, France inter, ou encore Libération, L’Humanité, Marianne en proposent régulièrement le récit… Je tire l’essentiel de mes revenus, dont une partie est réinvestie dans l’action, d’un emploi aidé obtenu grâce à une déléguée du Préfet qui a cru en mon action… Ceci seulement pour dire que je pourrais répondre par le raisonnement inverse et dire que le plus compliqué est de faire avec trois fois rien.

Vous évoquez sur les réseaux sociaux une aventure collective, une véritable réappropriation de la culture, quelle suite souhaitez-vous à ce mouvement de soutien ?

Je souhaite réunir ceux qui, en 2022, n’avaient pas les moyens de me rejoindre dans cet exercice, solitaire, qu’était mon pamphlet, en leur proposant de faire pot commun d’un idéal à l’endroit du théâtre, et d’investir cette candidature comme une tribune. Allons ensemble faire valoir un droit de regard, un droit d’inventaire, un droit d’intervention, en la qualité de citoyens, de contribuables, d’êtres culturels.

A cet effet, un rendez-vous sera organisé prochainement avec tous ces soutiens, la date et le lieu seront communiqués sur les réseaux sociaux.

Cette action est-elle une manière de peser dans les débats sur les élections municipales où la culture est d’ailleurs souvent absente ? 

Non, je ne construis pas mes projets en fonction d’un agenda politique. Je travaille dans la durée depuis 15 ans et les élections municipales, en soi, n’ont aucune prise directe sur mon projet.

Mon attention sur ce monde, le plus proche de moi, se fixe sur d’autres instruments de mesure, d’autres évènements clés de nos vies, plus sensibles, plus organiques, vis-à-vis desquels les réponses les plus immédiates à produire sont tout aussi sensibles. Il s’agit d’aller produire à l’endroit de son semblable, à portée de soi, de chacun, une écoute, de la considération, de l’amour, le partage de sentiments, de savoirs… Une fonction bien humaine, de tous temps, à tout endroits, qui nous incombe, une mission du quotidien insubstituable, immuable, rien qu’un politique ne saurait gérer à notre place. Il y a des exercices de vie, dans nos rapports entre tous, qui restent du domaine de l’intime, du seul rapport interpersonnel. Je ne porte pas mon action comme une compensation d’un manquement des politiques, je conceptualise mieux l’idée de travailler à produire les occasions où se réaliseront l’échange entre tous de quelques gestes de fraternité. Réussir à un poste de directeur de la Cité Européenne du théâtre et arts associés (Domaine d’O) serait pour moi de produire plus d’occasions d’aller les vivre, avec l’aide de la culture.

Nourdine Bara, ‘’Ma pierre lancée dans le (côté) jardin du théâtre‘’, Editions Domens 2022. L’article à l’origine de ce livre : Théâtre et quartiers populaires : à quel endroit se loupe-t-on ?

Marjorie Glas, ‘’Quand l’art chasse le populaire / Socio-histoire du théâtre public en France depuis 1945‘’, Editions Agone 2023. Relire l’article de LOKKO autour d’une intervention de Marjorie Glas à Montpellier, paru en janvier 2025 : Quand Marjorie Glas nous invite à repenser la démocratisation culturelle.

Photos : deux Agoras organisées par Nourdine Bara aux Halles de la Paillade avec Edgar Morin et le procureur Abdelkrim Grini. Portrait Angelo Crotti.

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