Le polythéâtre amoureux de Séverine Chavrier

La directrice de la Comédie de Genève aura marqué la saison théâtrale montpelliéraine avec Absalon, Absalon !, pièce faulknérienne de 5 heures, au domaine d’O, et Occupations, sur les nouveaux désordres amoureux, au Centre dramatique national. 

A Avignon, en 2024, son Absalon, Absalon ! tiré du roman de Faulkner, mythique fresque de la Guerre de Sécession, avait ébloui. Il y a une telle virtuosité foisonnante chez Séverine Chavrier, une transdisciplinarité aussi énergique que millimétrée, le voyage qui dure 5 heures avait passé très vite. Proposé à Montpellier, au domaine d’O, le morceau de bravoure venu de Suisse a marqué le public montpelliérain.

A sa suite, Occupations nous ramène ce cinéma théâtral, qui cite Godard, dans une scène barrée par des étagères où se trouvent perruques, jerricans, fleurs artificielles et produits ménagers. Les acteurs et actrices vont œuvrer de l’intérieur de cet espace, où sont fabriquées en temps réel des images d’une intimité à la fois protégée et projetée en mode télé-réalité. Des seins, des fesses, des jambes, de la chair, des visages, vieillis parfois, grâce à de fascinants filtres (le morphing) : des fragments de vie, du sexe, des états de femmes, d’hommes, entre les deux, sont déroulés à toute allure, encadrés par les mots de Annie Ernaux et Judith Butler, deux idoles de la pensée féministe. L’une qui dit une féminité déterminée mais vibrante, contradictoire, aux prises avec tout ce que la passion a d’inconvenant, l’autre, papesse du genre, qui a ouvert les vannes d’une fluidité radicale des identités sexuelles. Les plus avertis reconnaîtront aussi Paul B Preciado ou Iris Brey.

Le chaos organisé est celui d’un monde sous emprise technologique, qui a aboli les frontières, tous les discernements, et charrie les êtres dans une jouissance sans fin. C’est le génie de cette metteuse en scène de figurer une sorte de désir contemporain sans entrave, incarné avec engagement par quatre jeunes artistes issu·es de la danse, de la performance, du cirque et du théâtre. Tout se percute à toute vitesse comme des météores lâchées dans un espace mental débridé : passé, présent, intime et collectif, masculin et féminin, champ et contre-champ, licite, illicite mêlés. Des poupées Barbie au premier tampon, des assignations de la vieille époque aux nouveaux territoires amoureux : les mini-scènes s’enchaînent, les turbulences sont maximales, l’inconfort furieux. La complexité des niveaux de récit est, à l’unisson, stupéfiante.

On peut y voir quelque chose d’assez grinçant aussi sur la sexualité dénormalisée des jeunes générations, qui vient nous dire qu’une époque plus ouverte n’est pas une époque plus facile. On s’y moque de l’absurdité des «polyfidélités» proclamées. A-t-on encore le droit d’être jaloux ? Il y a de la désillusion dans cette fête anti-patriarcale, sans qu’on saisisse parfaitement les intentions de Séverine Chavrier à force de prouesse formelle. Seule certitude : le terrain de jeu amoureux s’est transformé en un immense champ de bataille.

Encore à l’affiche ce vendredi 20 février.

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