La metteuse en scène montpelliéraine dont la pièce Peau d’âne-La Fête est finie, éligible aux Molières, a connu un vrai succès, magnifie le magnétique acteur Maxime Taffanel pour évoquer un faits divers à la limite de l’infanticide. Puissant et troublant.
Pionnière du théâtre féministe, Hélène Soulié est une exploratrice qu’on a plaisir à suivre depuis des années. Son manifeste La Gueulante, en 2019, avait été relayé et porté par LOKKO sous le titre Pour un Printemps des Comédiennes. La dernière connexion avec son travail date de la création, à l’automne 2023, de Peau d’âne – La Fête est finie, percutante revisite du mythe à destination du jeune public. 70 représentations et la maturité d’un parcours d’une grande cohérence.
L’enfant abandonné du RER
«Le théâtre féministe : je ne suis plus tout à fait à cet endroit-là» confie-t-elle, le soir de la représentation au théâtre Jérôme Savary de Villeneuve-lès-Maguelone, le 20 février. Voire. Cette nouvelle pièce, créée aux Plateaux sauvages à Paris en janvier dernier, part d’un texte publié par les éditions des femmes Antoinette Fouque : 5 secondes de Catherine Benhamou. Un fait divers survenu en région parisienne sur l’histoire d’un jeune homme qui passe une nuit avec un bébé, qu’une mère lui a confié avant de s’enfuir dans le RER. C’est lui qui prend la parole. «C’est assez rare qu’on ne puisse pas lâcher un texte des mains» souligne-t-elle.
Seul en scène, Maxime Taffanel endosse le récit de ce jeune homme qui vient anticiper le désastre de cet abandon, l’amortir, le réparer avant même que la blessure ne fasse ses ravages. C’est une perspective détonante et efficace. Aussi paumé que héroïque, sa confidence est celle d’une rédemption, qui vient éviter la fatale bifurcation de ce petit Poucet. Il y a d’ailleurs un fil tiré du précédent Peau d’Âne, avec l’évocation d’une forêt, lieu métaphysique des contes.
«À l’école, ce dernier vivra sans doute chaque fête des mères dans la honte de l’absence. Je me suis dit que la fête des mères a été inventée pour ça. Pour faire honte aux enfants comme toi, pour leur faire gonfler les yeux».

Cette part non-négociable de la féminité
Quelle mère n’a pas été terrorisée à l’idée de ses propres doutes ? Quelle mère a été, pour reprendre le célèbre mot du pédiatre Winnicott, «suffisamment bonne» ? Que fait-on de « cette part non-négociable de l’identité féminine » selon la formule de la philosophe Camille Froidevaux-Metterie ? On pense à Saint Omer d’Alice Diop, un film qu’Hélène Soulié citera ensuite lors de la rencontre avec le public. Une femme qui, simplement, n’y arrivait pas. Une mère pas claire qui a laissé son bébé à un jeune inconnu l’ayant simplement aidé à descendre la poussette sur le quai du RER. Les portes du wagon se sont refermées sur elle, regardant à travers la vitre son enfant.
«Parce qu’ils ne savent pas, ils n’imaginent même pas ce que c’est de ne pas y arriver, bien sûr il y a des jours où c’est difficile pour tout le monde, il y a le travail, la fatigue, ça c’est pour tout le monde, le manque de place dans les crèches, pour eux aussi, la vie elle est compliquée parfois, mais on se débrouille, tu n’y arrives pas eh ben tu fais comme toutes les autres, tu essayes encore jusqu’à ce que tu y arrives et même si tu n’y arrives toujours pas, tu y arrives quand même un peu, tu ne fais pas toutes ces histoires avec un procès pour toi toute seule au tribunal correctionnel, rien que ça, et faire déranger tout ce monde pour même pas un animal.»
Un corps-colosse
La langue de Catherine Benhamou relève d’une mécanique insurrectionnelle, cherchant à sortir de la fatalité des identités, à briser les mécanismes de reproduction, nous transporte dans une expérience polyphonique assez vertigineuse où tout le monde cherche à se «désassigner» selon le mot de Hélène Soulié. Où tout le monde se déplace : surprise d’ailleurs de voir ce «corps colosse» dans l’univers de la metteuse en scène montpelliéraine qui se décentre elle-même.

Acteur intuitif, révélé par un solo d’anthologie –Cent mètres papillon– où l’ancien nageur de haut niveau dansait sa métamorphose en acteur, Maxime Taffanel, vernis sur les ongles, est un Stradivarius (*). La mise en scène, épurée, se concentre sur son jeu très travaillé. Qui vient raconter aussi, danser littéralement, performer la langue, avec cette physicalité aussi glorieuse que paraissant en trop, les nuances de la masculinité. Il est cette mère et ce jeune homme rédempteur aux prises avec ses propres démons réveillés à la faveur de cette paternité involontaire. Une féminité cachée, réprimée, naît en lui. Lui aussi se décentre, jouant plusieurs rôles dans un ballet de personnages qui inclut la famille du narrateur, et la psychologue convoquée sur scène grâce à un simple manteau que le comédien enfile d’un seul bras.
Queer fantastique
Juliette Besançon aux lumières, Jean-Christophe Sirven pour la bande-son accompagnent brillamment ce théâtre stroboscopique, queer qui confine au fantastique, qui fusionne les lieux -le RER où la mère s’est enfuie, le commissariat où elle récupère son enfant «perdu», le tribunal- et de multiples temporalités, à différents âges de la vie, de la mémoire traumatique. On ne sait pas trop où on est. Théâtre d’objets sur la noirceur de l’enfance, avec un clavecin-malle aux trésors d’où sortent des accessoires : mules de danseuses, drapé or, masques, marionnette pour figurer l’enfant-absent ? Danse ? Cirque ?
La scène est une boite noire, une piste aux étoiles pour grands brûlés de la vie qui vient dire à quel point les normes de genre peuvent produire de drames.
(*) Voir ou revoir l’interview de Micha Cotte, ici.
Le site de la compagnie Exit, là.
Photos © Pauline Legoff