L’ACTUALITÉ VUE PAR LA RECHERCHE : des rencontres «TU PARLES CHARLES» co-produites par l’université Paul Valéry et LOKKO. Début février 2026, Valérie Hernandez interviewait Matthijs Gardenier, sociologue, maître de conférences en sociologie à l’université Paul Valéry, spécialiste du «vigilantisme», ce phénomène de plus en plus répandu qui voit des citoyens organiser leur sécurité à la place des forces de l’ordre. « On a peur de l’autre, y compris dans les quartiers où on ne risque rien mais sans trop savoir qui il est ». L’universitaire montpelliérain a enquêté auprès de Voisins Vigilants à Montpellier et Hénin-Beaumont et auprès de groupes antimigrants à Calais. Il livre ses réflexions sur cette « insécurité sociale » dans un essai «Vigilantisme et idéologie de la sécurité / Des voisins vigilants aux groupes antimigrants» publié aux éditions Liber.

De quoi le retour d’une société de vigilance est-il le nom ?
LOKKO : On apprend beaucoup de choses dans ce livre. Vous rappelez brièvement au début que, dans l’imaginaire, le vigilantisme accompagne la conquête de l’Ouest, mais vous dites que c’est aussi une réalité contemporaine très nette dans les pays d’Asie ou d’Afrique où se multiplient des polices bon marché dans des États défaillants; enfin de manière plus étonnante, aux USA et en Europe où se sont pourtant développés des espaces très sécurisés, saturés de lois. Ce livre travaille ce paradoxe (photo d’antimigrants à Calais).
MATTHIJS GARDENIER : Exactement. De quoi ce le retour d’une société de vigilance est-il le nom ? Pourquoi est-ce que cela émerge au moment où la sécurité semble devenir une valeur écrasante qui surplombe toute une série de de causes ? On traite toute une série de problèmes sociaux -ce qu’on appelle le processus de sécuritisation-, sous l’angle de la sécurité. Le livre se demande pourquoi est-ce que cela intervient à ce moment-là de l’extension du champ de la sécurité ?
Premiers travaux contemporains en France
C’est un champ extrêmement étudié, vous l’avez dit vous-même. Vous citez énormément de chercheurs, beaucoup anglo-saxons. Vous faites raisonner vos travaux avec le sociologue et anthropologue Didier Fassin, que vous citez plusieurs fois, en rappelant sa formule : «punir une passion contemporaine». Quel est votre contribution particulière ?
Quand j’ai commencé à travailler, il n’y avait pas d’étude systématique de ce phénomène en France. Depuis, il y a eu un ouvrage de Arnaud-Dominique Houte sur le rôle des citoyens dans le travail de la police depuis la Révolution française. Mais il n’y avait pas vraiment de travaux contemporains sur le vigilantisme en France.
On va voyager un peu en partant des USA, puis en allant en Europe pour en venir enfin à vos enquêtes de terrain en France, en suivant le livre lui-même. Qui commence par le Ku Klux Klan : premier groupe de surveillance citoyenne de l’histoire ?
Il s’agit du premier grand type de vigilantisme : le vigilantisme de crime control, de contrôle de la délinquance. Il s’agit là de personnes qui s’organisent pour punir des auteurs individuels que l’État ne sanctionnera pas.
Pour les amateurs de Lucky Luke, on voit dans la BD des personnes raccompagnées à la sortie de de la ville sur des traverses de chemin de fer avec du goudron et des plumes. C’est, en apparence, assez drôle mais c’était en réalité, une des sanctions les plus infamantes de l’Ouest américain : le goudron bouchait les pores de la peau et on mourait en 48h. Au Texas, les regulators commettaient tellement de bavures qu’ils ont suscité une contre-société de vigilants : les moderators.
Des milices à la naissance de la nation américaine
Emergeant à la fin de la guerre de Sécession, l’autre grand vigilantisme, de contrôle de groupe social avait pour objectif, non pas de punir l’auteur individuel d’un crime, mais un groupe social perçu comme une menace. Les esclavagistes ont perdu la guerre. Une minorité très importante de la population du sud des États-Unis sud est noire. Elle a le droit de vote. Elle revendique. Elle est vue comme un danger. Des milices s’organisent alors pour terroriser la population noire, leur faire perdre ses droits et imposer une nouvelle législation : ce sont les lois Jim Crow qui mettent en place le système ségrégationniste américain. On voit bien dans le film, The Birth of a Nation, comment ces milices ont été à la naissance de la nation américaine.
En Europe, en Italie, d’autres mouvements, tout aussi virulents, vont préfigurer les mouvements fascistes eux-mêmes.
Quand on analyse le fascisme, on évoque souvent la figure du leader charismatique mais, au départ du phénomène, ce sont bien des milices, actives lors des tentatives de révolution en Allemagne, ou des grèves insurrectionnelles en Italie. Ce sont les Freikorps en Allemagne, et le Squadrime en Italie. Des groupes paramilitaires armés qui voulaient casser les mouvements sociaux de l’époque. C’est à partir de ces milices que vont émerger les partis fascistes en Allemagne et en Italie.
La France n’est pas en reste avec l’OAS et le SAC, mais plus près de nous, le Front National avait son groupe par militaire, le DPS.
Le garde du corps du RN qui a été condamné dans le cadre de l’affaire des emplois fictifs était membre de ce «Département de protection et de sécurité». Dans les année 80 et 90, c’était un groupe paramilitaire dont les militants étaient parfois des anciens policiers, des anciens militaires, parfois des skinheads, dont les tenues avaient les attributs des CRS : des casques, des boucliers. A partir de 1998, lors de la scission entre le MNR de Bruno Mégret que la plupart ont suivi, et le le FN de Jean-Marie Le Pen, on en a beaucoup moins entendu parler.
Vous avez rencontré des membres de Sauvons Calais et des Calaisiens en colère. Comment avez-vous été accueilli ?
J’ai essuyé des refus mais j’ai fini par les convaincre en leur expliquant que mon objectif était de faire une enquête «compréhensive», que leurs propos seraient retranscrits de manière fidèle.
Donc, vous avez fait des entretiens individuels.
Pas seulement des antimigrants eux-mêmes mais de leurs victimes ainsi que des acteurs humanitaires, des responsables des collectivités territoriales confrontées à l’action de ces groupes.
Des antimigrants proches de l’extrême droite
Sans trop simplifier, il en ressort un profil, proche des Skinheads, écrivez-vous, souvent mal insérés socialement et globalement assez proche de l’extrême droite.
En surface, ils se présentent comme des citoyens comme les autres, concernés par la question des migrations. Quand on creuse, en effet, on s’aperçoit -y compris chez les gens très jeunes- qu’ils sont souvent passés par le Front National. Beaucoup ont quitté le parti qu’ils ne trouvaient pas assez radical. J’ai vu des jeunes de 20 ans déjà passés par deux trois organisations différentes d’extrême droite.
Qu’est-ce que vous avez trouvé que vous ne saviez pas sur ces groupes ?
Je pensais trouver quelque chose de similaire avec le squadrisme, des milices de choc, alors que ces antimigrants, et c’est encore plus vrai en Angleterre où j’ai enquêté aussi, à Douvres, même s’il ne faut pas nier leur violence, produisent avant tout un spectacle de la vigilance. Ils mettent la vigilance en scène, tournent des vidéos, des images. Les Anglais vont plus loin, ce sont de véritables vidéoactivistes. Les Britten First en Grande-Bretagne, ce sont des patrouilles avec 10 gros bras qui hurlent des slogans anti-islam dans des quartiers où vit une importante population immigrée, en se disant chrétiens. Leur but : filmer la réaction, furieuse évidemment, des habitants, en obtenant des images qui correspondent à leur récit idéologique.
Vous expliquez que quand les médias «traditionnels» viennent couvrir leurs actions, ils produisent un contre-récit en révélant les dessous de cette violence.
Cela se retourne parfois contre eux. A Calais, il y a eu des mises en scène de ce genre, où les antimigrants se filmaient en train de participer à des opérations de maintien de l’ordre en marge d’un des campements, aux côtés de la Police. Pendant ces affrontements, un militant a exhibé un Flash Ball. Cela a fait un énorme buzz. Les médias mainstream s’y sont intéressés créant une attention très négative vis-à-vis de l’action de ces groupes qui, pour le coup, ont réduit la voilure.
On peut voir le rôle ambigu -c’est le moins qu’on puisse dire- de la mairesse de Calais dans cette histoire. Montrant les accords tacites, informels, entre vigilantisme et pouvoirs publics.
Dans un jeu avec les autorités, avec la préfecture, Natacha Bouchart a posté sur sa page personnelle un appel aux citoyens à surveiller leur quartier, à repérer les réfugiés et signaler toute occupation, tout squat. Elle suggérait d’appeler la Police et en lui écrivant sur son adresse mail personnelle. Une posture qui interroge quand on sait que les maires sont les premiers des officiers de police judiciaire, les représentants de l’État aussi. Sauvons Calais a répondu à cet appel. Un de leurs porte-paroles, qui s’est fait tatouer une croix gammée, a été vu patrouillant dans la jungle. Découvrant que ces «citoyens» avaient un agenda politique extrêmement marqué, la mairie a rétropédalé, appelant à la dissolution de ces groupes.
Combien de personnes dans ces groupes que vous avez étudié ?
Ce ne sont pas de grands effectifs : entre 10 à 20 personnes à chaque fois.
Est-ce qu’on peut considérer que le démantèlement de la jungle de Calais doit quelque chose à leurs actions ?
Difficile à dire. La question de la sécurisation des frontières date des années 80, bien avant l’émergence de ces groupes. Mais ils ont sans doute contribué à fixer l’opinion, à visibiliser les choses. Il y a désormais une politique extrêmement répressive à Calais.

Passons au Voisins Vigilants. Une surprise : aucune violence dans ces groupes qu’on peut imaginer plus radicaux. On peut s’inscrire sur l’appli, et voir qu’il s’agit beaucoup de chats perdus, de tags qu’on signale, ou encore d’une voiture garée au même endroit depuis longtemps. Nous sommes très loin des militants antimigrants.
Absolument. Il y a un peu un problème sémantique. Le concept de vigilantisme désigne une forme dure de police autoproclamée. Alors que les voisins Vigilants, ce sont des voisins qui s’organisent pour surveiller leur quartier, dans le cadre la circulaire Claude Guéant (2011) qui encadre ces groupes à condition qu’ils n’interviennent pas. Ils peuvent appeler la police, communiquer entre eux mais leur fonction se borne à la surveillance. On peut parler de vigilantisme en ce qui concerne les Voisins Vigilants de Nouvelle Calédonie pendant l’insurrection, l’an dernier.
Voisins Vigilants dans une société disciplinaire
D’où la question de leur présence dans votre livre puisque vous dites vous-même qu’ils échappent en partie à la définition du vigilantisme.
Les Voisins Vigilants, ce n’est pas du vigilantisme en soi, mais cela participe à ce que Vanessa Codaccioni appelle «la surveillance latérale». Michel Foucault parle de cette société disciplinaire à l’image du panoptique, cette architecture carcérale circulaire imaginée par le philosophe Bentham qui perfectionne la surveillance.
Il y a une deuxième architecture de surveillance qui est holoptique, c’est-à-dire une architecture qui favorise non pas la surveillance par un pouvoir central mais une surveillance exercée par tout le monde. En réalité, les Voisins Vigilants participent davantage à des problématiques de surveillance collective.
Tout le spectre politique
Autre observation qui va à l’encontre des idées reçues sur les Voisins Vigilants : vous avez rencontré des militants de gauche, membres du Parti socialiste. Notamment un militant montpelliérain qui revendique une filiation frêchiste.
Au début de cette enquête, j’avais travaillé sur cette hypothèse selon laquelle les Voisins Vigilants constituaient un levier, une forme de politisation municipale préparant un vote en faveur du Rassemblement national. En fait, pas du tout. Des Voisins Vigilants sont effectivement proches du Rassemblement national mais pas plus dans que l’électorat général. On y trouve tout le spectre politique.
Y compris la France Insoumise
Médiacités a révélé qu’une commune de l’agglomération de Lille, Faches‐Thumesnil, a signé un contrat sur trois ans fin 2024, à hauteur de 34 866 euros avec Mairies Vigilantes. Son maire, Patrick Proisy est membre de LFI. Les Voisins Vigilants ne sont pas tous d’extrême droite, en revanche, l’entrepreneur qui a racheté la plate-forme, Vianney d’Alençon, a des sympathies avec l’extrême droite. Il est, entre autres, à l’origine du «Puy du Fou» provençal, le Rocher mistral. Il a fait également partie du consortium, avec Pierre-Edouard Stérin, Bernard Arnault, Rodolphe Saadé et Vincent Bolloré qui a racheté l’Ecole supérieure de journalisme à Paris.
Pour bien comprendre, il y a deux catégories de Voisins Vigilants. D’un côté, et c’est moins connu, ceux qui passent un accord avec l’Etat, des citoyens encadrés dans le cadre de la circulaire Guéant, et les militants qui se sont inscrits sur la plate-forme privée Voisins Vigilants avec cette signalétique jaune bien reconnaissable, une carte interactive signalant les référents dans une ville et une messagerie.
Les Voisins Vigilants mis en place par les municipalités vont recruter des référents qui vont ensuite eux-mêmes recruter leurs voisins pour organiser la surveillance. Ils sont formés par des unités de Gendarmerie bien souvent. Le deuxième groupe s’appelle désormais Voisins Vigilants et Solidaires.
Une sociabilité née de la surveillance
Est-ce que ça veut dire qu’ils évoluent vers une forme de sociabilité différente, pas exclusivement sécuritaire ?
J’ai grandi dans un petit village provençal où toute le monde se connaissait. Nous n’avions pas besoin de Voisins Vigilants. C’est le lien social qui va induire des formes de surveillance. Si vous coupez un arbre et que des branches tombent chez le voisin, il vous le fera remarquer assez vite. C’est une sociabilité «naturelle». C’est plus difficile dans les grandes villes. Votre voisin peut se faire cambrioler sans que vous vous en rendiez compte. Du coup, j’aurais tendance à dire que la fonction de surveillance découle de l’interconnaissance et du lien social et que la plateforme des Voisins Vigilants inverse la proposition en pratiquant une sociabilité qui naît de la surveillance. Est-il possible qu’une forme de peur de l’ennemi fasse du lien social ? Je pose la question.
Combien sont-ils à Montpellier ?
C’est très difficile à dire. La plateforme revendique énormément de communautés, plusieurs dizaines de milliers, des centaines de foyers. 40 000 membres sont inscrits sur le site. Du côté des Voisins vigilants «municipaux», il y a eu, en 2019, 8000 conventions de participation citoyenne. Cela a tout l’air d’un phénomène de masse sauf que de nombreuses communautés ne sont pas actives.
Moins à la mode
Combien de mairies travaillant avec la plate-forme, qui propose donc un service dédié aux collectivités ? 500 ? C’est le chiffre donné par la plate-forme ?
Les municipalités payent la plateforme pour avoir accès à des prestations de services, principalement de la communication. Mais de nouveaux travaux comme ceux de Sarah Demichel‐Basnier montrent que les Voisins Vigilants sont moins à la mode. Les mairies ont développé leurs propres applications.
Dans l’Hérault, vous avez cinq plusieurs communes : une «station balnéaire à proximité de Montpellier», Montpellier même, avec un responsable au centre-ville, et un «quartier résidentiel à proximité d’un quartier prioritaire», et Béziers. Vous établissez deux catégories distinctes. D’un côté, des milieux retraités appartement à un milieu aisé, et de l’autre côté des actifs de la classe moyenne, plus jeunes.
On a le cliché d’une femme âgée regardant par la fenêtre. Les Voisins Vigilants ne sont pas du tout ça. Dans le premier cas, j’ai bu beaucoup d’hommes à la retraite qui avaient tous eu une position sociale assez élevée -chefs d’entreprise, cadres de la pharmaceutique, de la Préfecture etc.. Et ce qui m’a frappé c’est qu’ils disaient s’organiser par rapport à l’éventualité de cambriolages alors même qu’il n’y avait jamais de cambriolages dans leur quartier, ni de délinquance en général. J’ai rencontré un ancien chef de concessionnaire automobile, à la retraite, qui avait inscrit 60 % de son quartier aux Voisins Vigilants et patrouillait régulièrement.
Dans d’autres quartiers, j’ai rencontré des personnes issues de la classe ouvrière qui avaient eu accès à la propriété, avec dans ces cas, davantage de femmes -près d’un tiers d’après mes observations-, qui avaient déploré des actes de délinquance avérée. Leur surveillance était organisée en lien avec la proximité d’un quartier «populaire», et de ce qu’ils percevaient comme une menace. Nous ne sommes pas dans la même mécanique sociologique que dans le premier groupe que j’ai identifié.
J’ai pu constater que les Voisins Vigilants avaient de bonnes relations avec la Police, qui les reconnaît, les valide en tant qu’interlocuteurs. Ils ont généralement plus de retours que les citoyens ordinaires. Chez beaucoup, l’insécurité est une vue de l’esprit. En France, on ne peut pas dire qu’il y a un recul de l’État en matière policière et de sécurité. On constate même une augmentation en continu, depuis François Hollande, du nombre de policiers. Les moyens augmentent, les dispositifs de vidéosurveillance se multiplient, les polices municipales sont en extension. Pourtant à Montpellier, bien qu’on ajoute des policiers municipaux, on ne sent pas de diminution du sentiment d’insécurité. Alors -même que le taux d’homicide, qui est un indicateur à peu près fiable, a tendance à décliner.
Beaucoup de bleu dans les rues
A la fois, il faut reconnaître les difficultés françaises en matière de petite délinquance avec un taux de réponse pénale de 10 %. Pour pallier le sentiment d’insécurité induit, on a mis beaucoup de bleu dans la rue, des patrouilles. Il n’y a jamais eu autant de Policiers dans la rue. Le sociologue Laurent Muchielli a montré que la tolérance à la violence baissait plus vite que la violence elle-même.
En pour le centre-ville de Montpellier ?
En réalité, il y a peu de Voisins Vigilants dans les centres-villes où la sécurité se gère en partie par la vidéosurveillance, par la privatisation partielle de la surveillance (avec des vigiles).

Better than the State
Vous avez parlé de «peur de l’ennemi» tout à l’heure. Dans bien des cas, cet ennemi est souvent fantasmé.
Cette peur de l’autre, ce désir de fermer des espaces de vie, un quartier, embrasse tous les militants. De ce point de vue, je ne vois pas de spécificité du RN ni dans les méthodes ni dans les objectifs.
En vous lisant, on pense inévitablement à Ice, qui ne relève en rien du vigilantisme, selon votre définition.
En effet, car Ice est une agence fédérale, émanation de l’état américain, et totalement souveraine. En revanche, il y a eu de vrais groupes vigilants à la frontière mexicaine depuis une vingtaine d’années. Des vétérans qui font des patrouilles avec des drones, des jeeps, armés. C’est un vigilantisme paraétatique, dont parle le politiste allemand Thomas Schmidt-Lux, qui se veut «better than the State», meilleur que l’État pris en défaut de mal faire son job. Les militants antimigrants relèvent de cette catégorie, à mon avis (ici, le long de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, les « Minutemen » qui forment un corps armé de défense civile, se répartissent pour empêcher les migrants de franchir le territoire des États-Unis).
Ice, c’est de la violence d’état, beaucoup plus importante tout simplement parce que l’État a toujours un beaucoup plus grand potentiel de violence que les acteurs non étatiques.
L’insécurité sociale
A ce stade, comment répondre à la question posée dans votre livre : pourquoi le vigilantisme est-il aussi vivant dans les sociétés sécuritaires ?
Face à l’impossibilité de financement de l’état social, inacceptable pour les marchés financiers, sans alternative, en termes d’emploi, de santé, de revenus, de logement, il y a dans nos sociétés une très forte demande de sécurité. Le sociologue Robert Castel parle d’ «insécurité sociale », expliquant que l’insécurité physique et la délinquance sont d’autant plus intolérables que l’on a le sentiment d’une évolution bloquée de la société. Le philosophe Hobbes parle dans Le Léviathan : «d’une guerre de tous contre tous».
Une sorte de marge ou d’antidote à nos impuissances ?
Voilà.
La question des migrations est-elle une des clés de compréhension de ce vigilantisme ?
Je dirais plutôt que c’est une des clés de compréhension de cette dimension de sécuritisation.
L’immigration, dans ses aspects les plus récents, est d’essence économique. On fait venir des travailleurs pour développer l’économie des pays riches. Le politiste Didier Bigo en a parlé : avec le tournant sécuritaire, les migrations sont perçues comme une menace. C’est à dire que les immigrés peuvent potentiellement constituer une atteinte à l’État même. On va occulter les dimensions économiques et humanitaires des migrations pour se concentrer sur l’aspect sécuritaire.
Un ennemi indéfini
Vous parlez d’ennemi théorique. Une figure floue, fantasmée, incertaine. C’est ce qui traverse tout le livre.
On a peur de l’autre, y compris dans les quartiers où on ne risque rien mais sans trop savoir qui il est en fait. On se sent menacé par une forme de présence indéfinie qui pourrait attaquer à tout instant.
Tous les mouvements dont vous parlez paraissent plus souvent plus réactionnaires que révolutionnaires, souvent centrés sur la défense de leurs intérêts. Est-ce que le vigilantisme est un mouvement social ?
Oui, le vigilantisme est un mouvement social. Il veut aussi changer les contenus de la loi, définir ce qui est acceptable ou ne l’est pas. On a beaucoup parlé du spectre politique mais le vigilantisme peut prendre d’autres formes. Par exemple, l’IRA, un mouvement socialiste en Irlande du Nord, met en place des sanctions parallèles très dures avec une gradation, contre les trafiquants de drogue dans leur quartier. Cela commence par un avertissement : une lettre contenant une balle, un avertissement avec tabassage, tabassage simple, tabassage avec mutilation… jusqu’à la mort.
Justement, il y a pas mal de récit de violence dans ce livre. Le vigilantisme entre-t-il dans la définition du terrorisme ?
A priori non. Le terrorisme, c’est la production d’acteurs non étatiques qui visent une influence disproportionnée sur l’opinion publique par des actes ciblés. Le vigilantisme se veut autre. On peut cependant rappeler que des groupes comme l’OAS ont fait œuvre de vigilance tout en adoptant des tactiques terroristes.
Une dimension genrée
On l’a dit, le vigilantisme est un monde d’hommes. Est-ce qu’on peut dire que c’est une forme extrême de la masculinité dominante ?
Clairement oui, on peut parler d’une dimension genrée et masculine très importante dans beaucoup de groupes même si le vigilantisme ne se limite pas à la masculinité. Il y a en Inde des groupes de femmes d’extrême droite qui s’organisent en milices exclusivement féminines.
Nous sommes en pleines élections municipales. Les question de sécurité paraissent centrales dans les débats. Certains des Voisins Vigilants ont-ils des visées politiques localement ?
Oui, tous les référents que j’ai rencontrés voulaient entrer en politique, certains étaient déjà conseillers municipaux, d’autres projetaient de monter une liste municipale. C’est très intéressant pour un candidat de s’allier avec les Voisins Vigilants, en leur proposant de la sécurité en échange de leur vote. Tous on un lien fort avec la politique municipale.
Y a-t-il un lien particulier entre les Voisins Vigilants et les listes en présence dans le cadre des Municipales à Montpellier.
Pas que je sache.