Quel avenir possible pour l’Iran ? Quelle alternative ? Comment analyser la faillite économique et idéologique de l’Iran ? Lors de la rencontre L’ACTUALITÉ VUE PAR LA RECHERCHE : des rencontres «TU PARLES CHARLES» co-produites par l’université Paul Valéry et LOKKO, Clément Therme, chercheur associé au laboratoire CRISES de l’Université Paul-Valéry Montpellier a donné des clefs de compréhension d’un pays dont il est un des grands spécialistes.
(Cette rencontre a eu lieu le 16 février, avant le lancement de l’offensive américaine).

Un régime né dans la violence politique
LOKKO : La République islamique vient d’Iran vient de fêter son anniversaire en tirant des feux d’artifice après avoir tué son propre peuple, des milliers de personnes. Ce qui se passe en Iran est aussi tragique que délicat à comprendre. On envisagera avec vous les scénarios qui peuvent s’écrire à partir de la situation actuelle, et finalement cet espoir qui vient contredire une des idées reçues que vous dont vous parlez dans ce livre, selon laquelle le changement de régime est impossible en Iran. Il y a déjà eu de nombreuses révoltes en Iran, moins médiatisé pour certaines, moins réprimées avec autant de férocité. On connaît le mouvement Femme Vie Liberté qui a fait suite à l’assassinat Mahsa Amini, en 2022. Mais jamais la réplique n’avait été aussi sanglante. Pourquoi ?
CLÉMENT THERME : Il y a de la pression depuis le début du régime, en 1979. C’est un régime qui est né dans la violence politique, qui a toujours utilisé la peine de mort comme une forme de gouvernance. Les purges ont démarré dès le premier jour de la révolution visant l’armée impériale de l’ancien régime, à balle réelle. Un système d’exception s’est mis en place, qui a vu la constitution d’une armée idéologique -les Gardiens de la révolution. C’est cette spécificité iranienne d’une révolution cléricale qui a voulu contrôler l’appareil de sécurité en créant une armée idéologique, en plus d’une armée régulière. C’est très rare un pays avec deux forces armées. La violence s’est exercée dès le départ, non seulement contre les membres de l’ancien régime mais aussi contre ceux qui ont participé au mouvement révolutionnaire mais n’étaient pas dans la ligne de l’Ayatollah. C’est ce qu’on n’a pas voulu voir en Occident. Il y a eu un biais cognitif dans notre perception de l’Iran qui était concentré sur la fin de régime impérial. Mais c’était déjà extrêmement violent : on a envoyé des enfants au front pendant la guerre avec l’Irak.
30 000 morts, est-ce que c’est un chiffre qui dépasse tous les autres ou pas ?
Oui. Il y a eu une sidération de la part du régime, terrifié par l’appel aux Iraniens de Reza Pahlavi les encourageant à manifester. C’est la première fois qu’un leader politique de l’extérieur appelait à des manifestations avec un tel effet.
Première fois qu’on utilise des armes lourdes aussi ?
Non, cela avait déjà été fait mais dans les zones kurdes et baloutches, des provinces périphériques. Dans ces zones reculées, le régime avait un sentiment d’impunité du fait des moindres connexions de ces régions, à la frontière entre Pakistan et l’Iran, entre l’Afghanistan et l’Iran, avec le monde extérieur. C’est la première fois, oui, que des armes de guerre sont utilisées dans les grandes villes iraniennes.
« Crimes contre l’humanité »
Comment se fait la vérification des 30 000 victimes supposées ?
Pour l’instant par des sources médicales, les chiffres des hôpitaux, les ONG, les ambassades qui sont encore en Iran. 7000 morts ont été vérifiés par les ONG dont plus de 200 enfants mais les sources médicales parlent de plusieurs dizaines de milliers de morts. L’ampleur de la répression se mesure aussi au nombre de personnes qui sont affectées par un décès et là, on sous-estime à mon avis les chiffres.
Est-ce qu’on peut envisager la qualification de « crimes contre l’humanité » ?
La mission d’enquête après la répression du mouvement Femme, Vie, Liberté a conclu, en mars 2024, à un crime contre l’humanité, dans un rapport de de 550 pages où le guide suprême est mentionné comme en étant l’instigateur. Cette même commission d’enquête a élargi son champ d’investigation à ce qui s’est passé au mois janvier.

Le régime vit une menace existentielle
Avoir tiré sur sa propre population est un suicide. Cela signe la fin de la République islamique. Vous parliez d’espoir au début. On peut le dire car il n’y aura pas de retour en arrière. La légitimité est terminée pour ce régime.
De nombreux tirs visaient des jeunes, souvent entre les yeux et dans les parties génitales dans une stupéfiante gradation de de l’horreur ? Comment l’expliquer ? Dites-nous ce que c’est le «droit de la balle». Les Iraniens qui ont voulu récupérer le corps d’un proche ont dû débourser 6000€.
Le régime estime qu’il a dû dépenser de l’argent pour éliminer des «terroristes». C’est en ces termes qu’il parle de la population iranienne qui s’est soulevée. C’est encore une spécificité de ce régime théocratique : considérer ses opposants comme des ennemis de Dieu. Il faut bien comprendre qu’ils ont créé une vérité alternative. Pour eux, c’est un front intérieur en lien avec les mercenaires d’Israël, de l’Occident, des États-Unis. Ils s’inscrivent dans un combat anti-impérialiste. Alors que, croyez-moi, si ces manifestations avaient été organisées par le Mossad, elles n’auraient pas été aussi sanglantes. Les manifestants étaient complètement désarmés. C’est la meilleure réponse, je crois, aux théories complotistes.
Cette révolte est liée à la crise économique du pays qui est évidemment très sévère. Ce géant pétrolier et gazier est exsangue économiquement. La vie est chère en Iran. Un œuf peut valoir 10 fois son prix en un mois. Dans le pays où il y a le plus grand nombre de barrages au monde, l’aridité est préoccupante. On le voit d’ailleurs dans les films de Jafar Panahi. Le régime accuse le Grand Satan américain alors qu’il a quand même des leviers, en contrôlant l’économie nationale via des holdings aux mains des Gardiens de la révolution. Comment expliquer un tel désastre économique ?
Ce sont surtout des choix idéologiques qui sont en cause. Ce qu’on a appelé «la seconde révolution islamique», c’est à dire la prise d’otage, en 1979, de 52 diplomates américains (durant 444 jours) a entraîné la rupture des relations avec les États-Unis. Cet acte fondateur de la politique étrangère de la République islamique a conduit à en réaction à des sanctions qui se sont accumulées contre l’économie iranienne. C’est un facteur important.
Une mauvaise gestion ?
Après, il très difficile de mesurer ce qui relève des sanctions, de la corruption, ou de la mauvaise gestion dans cette faillite économique. La République islamique est-elle objectivement une victime de l’impérialisme américain ? Ce n’est pas le sentiment des Iraniens, eux-mêmes, qui accusent le régime de mauvaise gestion. En voulant développer l’auto-suffisance -par exemple produire tout le riz consommé par les Iraniens en Iran-, on a accéléré les problèmes hydriques. Il y a eu des constructions sauvages de barrages dans tout le pays. Un autre facteur est d’ordre démographique. La population iranienne est aujourd’hui de 92 millions d’habitants contre 30 à 40 millions d’habitant avant la révolution.
Sur le numérique, les Iraniens ont du talent. Cela vient contredire aussi quelques idées reçus sur une société qu’on voit de loin comme étant traditionnelle. On le verra plus loin mais l’Iran a une société très évoluée avec beaucoup de compétences. C’est aujourd’hui un laboratoire extraordinaire de la surveillance digitale. Ce que les Russes n’ont pas réussi à faire en Ukraine, l’Iran l’a fait en brouillant Starlink.
La République islamique a une expertise depuis plusieurs décennies dans le brouillage. Ils ont d’abord lutté contre la télévision par satellite dans les années 90, alimentée par des journalistes en exil. Les télévisions en exil sont très regardées par les Iraniens. Ce sont elles qui fabriquent l’opinion. L’internet a ensuite pris le relais du satellite. Ils sont rusés, c’est vrai, mais cette technologie défensive a un coût. On parle de plusieurs centaines de millions d’euros. Ce n’est pas soutenable pour le régime de maintenir ce niveau de contrôle. Donc, là aussi, c’est une prophétie autoréalisatrice. C’est-à-dire que plus ils enferment leur population, plus c’est un suicide économique et plus les gens ont envie de s’informer à l’étranger n’ayant plus confiance dans le récit officiel.
Une population désenchantée
On a l’impression, à vous lire, que la jeunesse, celle que vous appelez la génération Z, vient pulvériser le récit idéologique.
La société est moderne en Iran. C’est un des paradoxes de la République islamique dont la population est très désenchantée par rapport à l’islam politique. C’est très difficile de le comprendre en Occident. L’opinion publique en Iran est très différente de des opinions publiques que l’on va trouver dans le reste de la région. La jeunesse est éduquée.
60 % de la population a moins de 30 ans.
C’est une donnée importante de de l’Iran d’aujourd’hui. Ceux qui ont fait la révolution sont d’ailleurs la cible de nombreux reproches par les nouvelles générations. Il y a une nostalgie pour l’ancien régime qui a été perçue très tardivement en Occident où le débat se résume à la guerre d’influence entre interventionnistes et colombes. La machine à réprimer est en place depuis 1979. Et donc, pour ceux qui sont à l’intérieur du pays, il n’y a pas beaucoup de solutions pacifiques dans le cadre de ce régime prêt à tuer pour rester au pouvoir.
Un narratif sous contrôle
Vous parlez souvent des biais cognitifs sur l’Iran, de la «politisation de l’accès» à ce pays.
La «politisation de l’accès», c’est une stratégie de contrôle exercée par le régime iranien sur les chercheurs et les journalistes étrangers souhaitant se rendre dans le pays. Pour obtenir l’autorisation d’entrer en Iran, on est contraint de traiter uniquement certains sujets validés par le pouvoir, tandis que d’autres thématiques sont strictement taboues. L’objectif du régime est de contrôler le récit médiatique et scientifique produit sur l’Iran en Occident.
Beaucoup de jeunes partent. La fuite des cerveaux est l’une des plus importantes au monde, écrivez-vous.
Le taux de suicide en Iran est élevé, la drogue très présente. Et le désir d’exil, ne concerne pas les jeunes seulement. Même les personnes plus âgées veulent partir. La République islamique dépense beaucoup d’argent pour éduquer mais les meilleurs étudiants veulent partir. Les Iraniens ne sont pas seulement privés de liberté politique comme sous l’ancien régime mais aussi de liberté individuelle. Si on ajoute la crise économique et la crise environnementale, on voit qu’il est difficile de se projeter dans l’avenir.
Les femmes ont joué un grand rôle dans ces contestations. Ce sont elles, en refusant de porter le voile, qui ont porté un coup de grâce au régime.
Le régime a simplement suspendu la mise en œuvre de la loi en permettant à un président modéré de l’assouplir. Il est tenaillé entre la surenchère permanente de ceux qui sont vraiment endoctrinés et la majorité de la population. On voit qu’il ne parvient plus à concilier les uns et les autres. Voilà pourquoi je considère que ce régime est bien arrivé à sa fin car il n’a pas de solution pour les problèmes du pays. Nous, en Occident, nous avons basculé lors du mouvement FVL. L’image du pays a commencé à changer avec ces révoltes de femmes.
Il n’y a pas d’arme nucléaire
Faut-il prendre au sérieux la menace nucléaire des Iraniens ?
C’est le chantage nucléaire. Un outil de manipulation des chancelleries occidentales. C’est-à-dire qu’à chaque fois qu’il y a une crise nationale, on organise des négociations nucléaires pour se relégitimer sur la scène internationale. Les Iraniens savent que les occidentaux sont obsédés par le nucléaire iranien alors que c’est un projet de l’ancien régime. Quand la République islamique est arrivée au pouvoir, Khomeini a dénoncé tous les accords nucléaires avec la France.
Les Iraniens ont-ils l’arme nucléaire ?
Non, c’est une arme qui n’existe pas. Si on fait des sondages auprès des Français pour savoir combien pensent que l’Iran a déjà la bombe, une majorité en sera persuadée. S’ils le décident, ils l’auront. Mais c’est une question de coût/bénéfice. Ils ont été tellement infiltrés, même au plus haut niveau de l’État, par les services de renseignement occidentaux et israéliens qu’ils seront très vite démasqués. Et ce sera la fin de la République islamique. Au contraire de ce qu’on imagine souvent, fabriquer des armes nucléaires accélèrerait leur fin.
Quel est l’enjeu de la crise actuelle ? Un enjeu de survie ? Mais est-ce qu’il n’est pas trop tard pour la République islamique ?
Pour la République islamique, il y a un enjeu existentiel : la survie du régime est aussi menacée de l’intérieur. Il s’agit d’éviter la guerre, de gagner du temps. Avec, pour la première fois, le risque d’une guerre régionale. C’est à dire la mort de milliers de soldats dans les bases américaines de la région, menacées par 2000 missiles iraniens. Vous voyez, on ne parle pas de nucléaire. Le déploiement militaire massif des États-Unis veut créer un rapport de force pour les éviter justement.
Très risqué pour le président américain
C’est très risqué pour le président américain à quelques mois des élections de mi-mandat. Ce qu’il faut comprendre c’est que pour les Américains, il s’agit d’abord d’une question de politique interne. Le président Trump veut entrer dans l’histoire. Une victoire sur le régime iranien serait un acquis sur la scène politique nationale tant la prise d’otage de 1979 a marqué les esprits. A l’heure actuelle, les positions sont trop éloignées pour que des négociations aboutissent mais l’escalade militaire est risquée. Aucun acteur n’a de bonnes solutions.

La France redoute une guerre régionale
Quel rôle la France peut-elle jouer ? Elle est très en retrait.
La ligne de la France, c’est : «pas de mauvais accord sur le nucléaire», c’est-à-dire un accord qui ne prendrait pas en compte la dimension politique, mais elle s’inquiète aussi d’une éventuelle guerre régionale. Elle peut tenter de s’assurer d’une transition dans l’ordre. Il y a eu une rencontre à Münich avec le ministre de l’Europe et Reza Pahlavi ce qui est sans précédent. Longtemps la France a refusé d’accorder une protection policière au Prince. Aujourd’hui, la France envisage la fin du régime ce qu’elle a longtemps été incapable de faire, traumatisée par l’expérience syrienne. S’il y a des représailles à une intervention américaine, cela peut avoir des effets systémiques sur l’économie mondiale et les prix du pétrole. La France le redoute.
Vous l’avez écrit : on est à un point de bascule historique. Le régime islamique iranien peut-il disparaître ?
C’est la question de l’acceptabilité des pertes. On voit que la République islamique est prête à sacrifier sa population. C’est d’autant plus sensible que les installations militaires sont installées au milieu des centres de population. Les membres des forces de sécurité habitent au cœur des villes. Donc, il y aura des conséquences humanitaires à des frappes. Ce qu’il faut comprendre, c’est que le régime ira jusqu’au bout, on le sait. C’est une idéologie mortifère. La mort fait partie de son projet.
L’arbitrage ne se fera pas à Paris, de toute façon. Il y a deux options aux USA : on sort définitivement de ce cycle de répression, depuis 47 ans, avec des risques calculés, ou bien -et les Maga américains et le vice-président J.D. Vance sont dans cette perspective-, on ne se lance pas dans une autre guerre sans fin. L’Iran, on ne s’en mêle pas.
Une opération militaire, ce n’est pas de la politique
Vous parlez de l’élimination ciblée du Guide suprême comme probabilité mais est-ce que cela sera suffisant pour renverser le régime ? Quels sont les scénarios de l’après ?
Une opération militaire, ce n’est pas de la politique. L’option militaire, si elle est choisie par le président Trump, en combinant la force aérienne avec les opérations de commando au sol, peut créer un état de sidération, permettre d’éliminer tous les responsables pour éviter que cet endoctrinement conduise au massacre. Voilà le défi d’une opération réussie…
Quels sont les scénarios politiques en Iran ? Vous parlez d’un nationalisme « polysémique » ? D’une unité nationale difficile à imaginer ? On entend ce mort d’ordre : Ni Shah, ni Mollahs. Il y a l’hypothèse Reza Pahlavi. Comment voyez-vous les choses ?
Ni Shah, ni Mollahs, c’est la gauche et ses multiples combats. Elle a connu la prison sous le Shah d’Iran, a participé à la révolution de 1979 pour être ensuite écartée. Sa trajectoire est tragique. Son expérience historique traumatisante explique ce double rejet. Cette gauche parle de révolution «volée», elle veut une revanche, mais elle n’est pas perçue comme une force de sécularisation.
Reza Pahlavi, une hypothèse
L’attrait pour la figure impériale repose aussi sur une comparaison de la violence d’État. Bien que le régime du Shah ait été autoritaire, la répression actuelle est sans commune mesure : là où le Shah avait refusé de mettre en place une junte militaire pour éviter un bain de sang avant son départ, le régime islamique tire à l’arme lourde sur sa propre population. Ce contraste renforce l’image du prince comme une alternative plus humaine et stable pour l’avenir de l’Iran. 30 à 40% de la population le soutiendrait. Les jeunes d’aujourd’hui rêvent devant les images de l’Iran des années 70 avec des femmes en maillot de bain au bord de la mer Caspienne.
J’entends tout le temps qu’il n’y a pas d’alternative. Cela fait partie aussi des éléments de langage sur l’Iran. Tous les peuples sont divisés. Vous avez parlé de la diversité ethnique mais les Français sont aussi divers. Tous les enfants, une fois qu’ils vont à l’école parlent la même langue en Iran. L’Iran est un «état-civilisation». C’est cela qui peut rendre optimiste sur l’après République islamique.
Clément Therme, spécialiste du monde iranien, est chercheur associé au CETOBAC (EHESS), à l’Institut français des relations internationales (Ifri) et au laboratoire CRISES de l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. Il est également non-resident fellow à l’Institut international d’études iraniennes (Rasanah). Il est l’auteur des ouvrages « Idées reçues sur l’Iran. Un pouvoir à bout de souffle ? » (Le Cavalier Bleu, 2025 et « Téhéran-Washington 1979-2025 : Le Grand Satan à l’épreuve de la Révolution islamique » (Hémisphères, 2025).