Figure majeure du théâtre français (*), le metteur en scène et acteur Stanislas Nordey a pris la direction des éditions Espaces 34, une maison spécialisée dans les textes de théâtre à Montpellier. Sous son nom sont publiés, le 5 mars, quatre nouveaux titres. Entretien avec un homme de théâtre radical qui préfère le théâtre de proximité aux grandes « baraques ».
LOKKO : Comment s’est faite la passation avec Sabine Chevallier ? C’est elle qui est venue vous chercher ?
STANISLAS NORDEY : Non, c’était très inattendu pour moi. Tout est parti d’un mail de David Léon, que je connaissais bien pour avoir très souvent mis en lecture ses textes, m’informant que Sabine passait la main. En me demandant : « est-ce que tu aurais des idées de repreneur ? » Pas une seconde, il n’avait pensé à moi. J’ai pris mon répertoire, de A à Z, en cherchant qui pouvait être intéressé. Le lendemain matin, et seulement à ce moment-là, je me suis dit que je pourrais peut-être faire ça.
Qu’est-ce qui vous a décidé alors ?
Je connais bien le monde de l’édition. Ma sœur Garance Dor dirige une maison d’édition de poésie qui s’appelle Vroum; ensuite, je connais très bien ce type d’économie très particulière, de survie. J’ai pris une décision en connaissance de cause de ce point de vue-là. Enfin, depuis 40 ans, j’ai travaillé sur les textes contemporains, quasiment exclusivement. C’est ma passion, et un engagement militant aussi.
C’était celle-là ou aucune
Vous parliez récemment dans un débat de Télérama, de votre «goût pour l’aujourd’hui».
Oui. Et aussi le mélange du poétique et du politique. Il se trouve que la ligne de Sabine est dans cet esprit. Si j’avais eu l’opportunité de reprendre une autre maison d’édition, je ne l’aurais pas fait. C’était celle-là ou aucune. Je connaissais très bien son catalogue. C’est une des rares maisons que j’achète en librairie dans une confiance totale. Par ailleurs, je suis très proche de Claudine Galea, l’autrice-phare de la maison.
Je me savais légitime. Je dois être le mec dans le théâtre qui lit le plus de textes, publiés, pas publiés. En revanche, c’est un métier que je connaissais pas du tout. Je suis un vieux crocodile du théâtre public qui devient un jeune éditeur. Sabine a été étonnée au début, peut-être même un peu sceptique. On a commencé à parler. Je ne voulais pas me lancer sur un coup de tête. Il me fallait sentir que j’avais les épaules. Et que j’aurais aussi la disponibilité. Ce qui m’a décidé enfin, c’est de pouvoir travailler en binôme avec Chantal Regairaz, qui était directrice de la communication puis secrétaire générale au TNS. Nous sommes deux à porter la structure alors que Sabine faisait tout toute seule.

Techniquement, vous rachetez quoi ?
Tous les exemplaires déjà édités et en attente d’être vendus.
Espaces 34, c’est l’outsider
Quelle place a-t-elle cette maison d’édition au regard du marché de l’édition théâtrale ?
On a la chance en France d’avoir une quinzaine d’éditeurs de théâtre. C’est dingue par rapport à l’Italie où il n’y en a plus, par exemple. Il y a des productions adossées à de grandes maisons comme Actes Sud Papiers. Pas mal de petites maisons dont certaines ont grandi, sont devenues importantes, comme les Solitaires intempestifs qui vient d’être rachetée par Gallimard. Dans ce paysage, Espaces 34, c’est l’outsider. Une des seules à publier des textes qui ne sont pas encore joués. La plupart des éditeurs éditent seulement s’il y a une production derrière. Sabine Chevallier avait aussi un dialogue quotidien avec les auteurs et les autrices, peu d’éditeurs font cela. Malgré peu de moyens, par la force de ses choix, c’est un éditeur qui a une vraie place.
Il y a toujours eu un soutien institutionnel, me semble-t-il.
Oui, venant de la région et du CNL. Il y a quelques années, sur 12 parutions annuelles, 8 ou 9 livres étaient aidés. Actuellement seulement 3 ou 4 sont soutenus. C’est très précieux mais cela reste une économie tellement fragile. Seulement 100 librairies en France ont un rayon théâtre. Dans beaucoup de maisons, il n’y a aucune marge. Je suis bénévole d’ailleurs. Mais être minoritaire est toujours à la fois problématique et formidable. On a une liberté éditoriale totale. Je ne pense pas qu’Espaces 34 doit devenir Gallimard.
Changer de nom ?
D’ailleurs vous gardez ce nom ?
Je m’interdis d’y penser pour l’instant pour ne pas être tenté…
Le siège reste montpelliérain ?
Il est important de rester à Montpellier, qui est le siège historique, où se fait tout un travail avec les compagnies régionales. Et donc, nous y aurons un bureau. Il faut que ces textes soient joués, qu’ils soient le plus possible en lien actif avec les compagnies, les professeurs, les lieux de diffusion.
La Baignoire, notamment (**).
Formidable !
C’est une grande aventure pour vous alors ?
Je suis confiant. Vu mon parcours dans le théâtre public, je sais que si j’envoie des livres, ils seront lus. Dans la diffusion aux professionnels, ce sera un +. Je peux ouvrir plein de portes.
J’ai tout lu, c’est vrai
Vous avez tout lu d’Espaces 34, paraît-il ?
J’ai tout lu, c’est vrai. 300 livres, 80 auteurs et autrices. J’allais rencontrer Samuel Gallet ou Gwendoline Soublin, il fallait bien que je comprenne dans quel chemin s’inscrivait leur texte. Il fallait absolument que j’ai une visibilité comme si c’était moi qui les avait tous édités. Cela m’a pris 3 mois, l’été dernier. Dans l’intégralité, et pas en diagonale… Je voulais aussi rassurer les auteurs et les autrices qui ont été accompagnés pendant 10,15,20 ans par Sabine Chevallier. Je pouvais imaginer leurs questions.
Vous avez dit quelque part: «le vrai créateur du théâtre, c’est l’auteur». Ils ou elles ne devaient pas avoir beaucoup d’inquiétude à vous voir arriver.
Oui, mais ils pouvaient se dire : je ne suis pas sa came ! Je vais faire rentrer bien sûr des nouveaux auteurs et des nouvelles autrices, mais je suis venu à Espaces 34 pour son catalogue. J’ai rencontré les auteurs et les autrices un par un et une par une. Toutefois, je ne dirai pas oui à tout. Etre éditeur, c’est aussi être capable de refuser des textes.
Le titre fétiche de Sabine Chevalier était Je reviens de loin de Claudine Galea. Quel serait le vôtre ?
Je ne peux pas dire ça, mais les quatre premières publications sont deux textes de Claudine Galea et deux de Gwendoline Soublin, qui sont vraiment des figures de la maison (***). Une manière de m’inscrire dans la continuité. En lisant le catalogue, j’ai fait une découverte : William Pellier qui a quatre textes dans Espaces 34. Découvrir cette écriture-là a été une bombe à fragmentation.
Peut-il y avoir une forme de conflit d’intérêt entre l’éditeur et le metteur en scène ?
L’année prochaine, je vais mettre en scène et jouer Munitions d’amour de Claudine Galea. Je ne m’interdis rien mais en même temps, je ne vais pas me mettre à jouer uniquement des auteurs et autrices de la maison.

Une nouvelle collection : Les Introuvables
Qu’allez-vous apporter de neuf ?
Une nouvelle collection qui s’appellera Les Introuvables. Il y a énormément de textes de théâtre importants, intéressants, d’auteurs français, européens et du monde, qui ne sont pas édités en France. Pour vous donner un exemple : on va éditer un texte de Pier Paolo Pasolini, totalement inédit en France, qui est une traduction/adaptation de L’Orestie d’Eschyle que Vittorio Gassman lui avait commandé dans les années 60. Egalement un inédit de Didier-Georges Gabily, un auteur vraiment important, oublié maintenant, de la même génération que Lagarce et Koltès. Enfin, je veux développer les écritures jeunesse, qui offrent un espace de liberté d’invention que ne s’autorise pas toujours le théâtre «adulte». Je passerai des commandes à des auteurs de théâtre qui n’ont jamais écrit pour la jeunesse.
Vous devenez un acteur du territoire. Allez-vous vivre à Montpellier ?
Je vis pour l’instant entre Paris et l’Italie et, dans un premier temps, j’essaie d’investir ce vaste territoire d’Occitanie, à y développer quelque chose qui puisse avoir du sens. Je travaille à un partenariat avec Émilie Capliez et Matthieu Cruciani, les nouveaux directeurs du théâtre de La Cité à Toulouse ainsi qu’avec Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, qui dirigent le Centre dramatique national de Montpellier.
Et puis tout un travail s’engage de maillage du territoire avec les petites compagnies qui sont -c‘est un paradoxe-, les plus grandes consommatrices de textes de théâtre contemporain, bien plus que les grandes institutions qui montent beaucoup de répertoire.
Soutenir le tissu théâtral local
Quand vous êtes venu, en juin 2025, pour une rencontre dans le cadre de la maison de la Maison de la culture provisoire de Julien Bouffier, vous avez dit des choses très tranchées, sur la décentralisation, qui est «une vieille dame», sur les institutions culturelles «mortes», et les théâtres «fermés à double tour». Donc une position assez désenchantée.
La décentralisation démarre officiellement en 1945. J’ai donc traversé la moitié de ce temps. Et j’ai vu la difficulté des grosses institutions à se réinventer. Je ne dirais pas que je suis pessimiste. Je préfère parler d’un optimisme du courage à changer les choses, à réinventer les modes de production. Quelque chose s’est tari. Pourquoi ne pas le dire ? Qui fait le théâtre ? Les artistes. J’ai longtemps été directeur d’écoles de théâtre et j’ai toujours vu le même appétit, la même gourmandise, la même exigence. Ce sont eux qui font le théâtre et pas le système construit pour les grandes baraques. Il y a en France une aristocratie du théâtre qui ne me paraît pas produire les espaces d’invention que l’on trouve dans le milieu rural, dans les prisons, ou dans les appartements ! Le ministère de la culture, ou ce qu’il en reste, s’est focalisé sur les grandes institutions. Pour moi, il faut soutenir le tissu théâtral local. C’est la même chose que le manger local, une sorte de circuit court. Ce qui se joue dans les territoires de proximité me donne beaucoup d’espoir.
Quand j’étais jeune étudiant au Conservatoire à Paris, ce qu’on m’a mis dans la tête, c’est que j’aurai réussi ma vie d’acteur seulement en jouant à l’Odéon. C’est horrible ! J’ai toujours parlé à mes élèves d’une infinité de théâtres. Du théâtre d’objets, de marionnettes, du théâtre de jeunesse. Il faut réouvrir le regard.
Qu’avez-vous pensé du départ de Jean Varela au domaine d’O ?
Jean Varela fait partie des personnalités que j’aime bien dans le théâtre français. De ceux que j’appelle, de façon tendre, « les flibustiers », c’est-à-dire qui ne font pas les choses exactement comme on l’attendrait. Il a eu le mérite de créer du bouillonnement. Le Printemps des Comédiens, sous son impulsion, a été comparé au festival d’Avignon. L’institution ne tolère pas qu’on déborde, ce qui est en totale contradiction avec le geste artistique.

Stanislas Nordey, le dynamiteur généreux
(*) 40 mises en scène. Un acteur à succès : il a joué presque 200 fois La clôture de l’amour de Pascal Rambert (photo), un compagnon de route au casting duquel il se trouvait pour Les Conséquences, donné cet hiver au théâtre de la Ville à Paris. Stanislas Nordey, 59 ans, a dirigé aussi quelques grandes maisons mais en dynamiteur de l’intérieur. Il n’est pas à Montpellier en terre inconnue. C’est une « ville de cœur » où réside son parrain en théâtre, Jean-Claude Fall, ancien directeur du Centre dramatique national.
Fils du cinéaste Jean-Pierre Mocky et de l’actrice Véronique Nordey, Stanislas Nordey crée sa compagnie en 1988, en collaboration avec sa mère. Il se fait ensuite remarquer par des mises en scène innovantes, en particulier sur des textes de Pier Paolo Pasolini (Bêtes de style en 1992 au festival d’Avignon, Porcherie, etc.) ou de Werner Schwab, puis se lance dans la mise en scène d’opéras.
De 1991 à 1994, il est artiste associé au Théâtre Gérard Philipe-Centre dramatique national de Saint-Denis (TGP), aux côtés de Jean-Claude Fall, puis, de 1994 à 1997, associé à la direction du théâtre Nanterre-Amandiers à l’invitation de Jean-Pierre Vincent. De 1998 à 2001, il codirige avec Valérie Lang le TGP de Saint-Denis dont il quitte la direction à la suite d’une grave crise financière. Il répond sur cet échec et revient sur l’aventure de ce «Théâtre citoyen» dans un ouvrage d’entretiens avec Yan Ciret et Franck Laroze, Passions civiles, édité en 2000 par La Passe du vent.
De 2000 à 2012, il est le directeur pédagogique de l’école supérieure du Théâtre national de Bretagne (TNB). Un deuxième livre d’entretiens revient sur son parcours, ses créations, sa co-direction du TGP et son activité pédagogique : Le Locataire de la parole, vol. I, réalisé avec l’auteur Frédéric Vossier, paru en 2013 aux éditions Les Solitaires intempestifs.
En 2008 il reçoit à Londres le prix Laurence Olivier Awards pour l’opéra Pelléas et Mélisande.
En 2013, il est l’un des deux artistes associés de la 67e édition du festival d’Avignon (avec l’auteur, acteur et metteur en scène Dieudonné Niangouna).
De 2014 à 2023, il est directeur du Théâtre national de Strasbourg (TNS), auquel il associe de façon paritaire, 4 puis 5 auteurs, 10 puis 12 metteurs en scène et 10 acteurs. Il y démultiplie les actions en faveur de tous les publics. Dans la continuité du programme Ier Acte, créé en collaboration avec Stéphane Braunschweig au Théâtre national de la Colline, il initie un profond renouvellement des profils sociaux et culturels des élèves.
En 2025 est publié le 2e volume du Locataire de la parole (éditions Les Solitaires intempestifs) qui revient sur ces années strasbourgeoises.
Le 1er juillet 2025, il succède à Sabine Chevallier à la direction de la maison d’édition de théâtre qu’elle avait fondée en 2005 : Les éditions Espaces 34.
(**) Présentation de la nouvelle ligne éditoriale et de la nouvelle collection des éditions Espaces 34, le 8 avril à La Baignoire à Montpellier, à 19h30.
(***) Les 4 premiers textes choisis par Stanislas Nordey sont en librairie le 5 mars. Il s’agit de Seuls dans la nuit et /T(e)r:::r/ie:::r (coll. Jeunesse) de Gwendoline Soublin et Tango et Leur coeurs se balancer (coll. Jeunesse) de Claudine Galea.
Photos © Jean-Louis FERNANDEZ.
Très bel article que je vais directement partager et longue vie à cette belle maison d’éditions. E.MARIE
Très bel entretien