MUNICIPALES
Le théâtre, autrefois outil de partage collectif, s’est transformé en une culture de l’excellence, de l’art pour l’art, au pire en « arme touristique » ou objet de consommation. Le metteur en scène Julien Bouffier appelle à le réinventer en imaginant des écosystèmes régénératifs et transgénérationnels qui s’inspirent du vivant, à l’image de sa Maison de la Culture Populaire (MaCPop).

« Ce que j’aime dans les villes ce sont les arbres qu’elles contiennent » (*)
L’héritage figé de la décentralisation
La décentralisation théâtrale française ne s’est pas construite sur une simple volonté de diffusion géographique, mais sur une utopie de l’émancipation. À la Libération, les pionniers comme Gabriel Monnet à Bourges ou Jean Dasté à Saint-Etienne ne cherchaient pas la reconnaissance parisienne. Issus des mouvements d’éducation populaire et de la Résistance, ils inventaient des modèles au plus proche des citoyens, en régions, fondés sur l’idée que l’école ne suffisait pas à repousser les obscurantismes.
Aujourd’hui, cet héritage semble s’être figé. Le théâtre, autrefois outil de construction du « corps commun », s’est parfois transformé en une culture de l’excellence, de l’art pour l’art, au risque de devenir une « arme touristique » ou un objet de consommation. Dans nos institutions, le centre de gravité s’est déplacé : là où les budgets étaient autrefois sanctuarisés pour que la création soit majoritaire, les coûts de fonctionnement administratif et technique absorbent désormais jusqu’à 80 % des ressources. Ce n’est pas qu’une crise financière ; c’est une crise de l’usage. Laquelle a conduit à des cathédrales de silence là où nous avions besoin de foyers incandescents.
Semer plutôt que disposer
Face à ce constat, il ne s’agit pas de revenir à un âge d’or nostalgique, mais de poser une question sociétale : comment l’institution publique peut-elle aujourd’hui recréer des moments collectifs d’accès à l’imaginaire dans une société fragmentée par les écrans ? Notre proposition tient en un concept : la permaculture de la recherche-création. À la logique de « diffusion » – qui consiste trop souvent à faire venir, (re)présenter, repartir -, il s’agit de préférer celle de l’ancrage et de l’accompagnement. La permaculture culturelle, c’est concevoir des écosystèmes régénératifs et transgénérationnels qui s’inspirent du vivant. Il ne s’agit plus de travailler en vase clos, mais de semer des graines sur un territoire, de transmettre et de partager les ressources et les savoirs entre artistes, chercheurs et citoyens.
Un prototype en acte : la MaCPop
La Maison de la culture populaire (MaCPop) est la mise en œuvre concrète de cette vision. Elle n’est pas un projet ex nihilo, mais l’aboutissement de 25 ans d’un parcours artistique articulé à la porosité des formes, à des expériences pour aiguiser avec les citoyennes et citoyens notre regard critique. C’est un « laboratoire de recherche-création indiscipliné » qui vise à transformer la crise du modèle institutionnel en un espace d’agilité.
Après avoir habité le Hangar-Théâtre (lieu de recherche de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art Dramatique de Montpellier) en 2024 et 2025, nous choisirons d’implanter en 2026 ce prototype dans un centre d’éducation populaire, en partenariat avec les CEMEA Occitanie, autour de trois axes :
–L’École Permanente : Un espace transgénérationnel où des penseurs et des jeunes gens s’écoutent (tels que Pascal Ory, Pascale Goetschel, Marjorie Glas, invités d’honneur aux éditions précédentes) pour réinterroger l’histoire de la décentralisation, non pas comme un dogme, mais comme un levier pour « construire son héritage ». La recherche s’anime autour de thématiques par rendez-vous (numéro 1 en 2024 : « Les pionniers de la décentralisation » ; numéro 2 en 2025 : « La bascule des politiques culturelles en mai 68 » ; en 2026, « le retour à l’enthousiasme de l’incarnation proposée dans les créations partagées et les escape game »).
–Chantiers de Création : Accueil d’équipes artistiques en résidence. Ici, le processus de création devient un espace perméable où le public est invité à repenser le dialogue avec l’artiste.
–Innovation et Gaming : en collaboration avec le Laboratoire RiRRA 21 de l’Université Paul Valéry (Montpellier), conception d’un prototype de jeu pour expérimenter d’autres échanges entre les artistes et le public.
De la fleur coupée à l’arbre
A l’image des villes qui replantent des arbres, pourquoi continuerions-nous à défendre la politique de la fleur coupée ? Pourquoi continuer nos bouquets éphémères de spectacles aussitôt installés, aussitôt repartis ? Pourquoi ne pas choisir le parti des racines noueuses, souterraines, de leurs fruits et de leurs graines qui ensemencent les sols ? Ne faut-il pas préférer l’eau du puits à celle des bouteilles en plastique ?
Défendre une singularité liée à une formation, à une Histoire, à une géographie, pour mieux habiter ensemble artistes et citoyens, pour que le théâtre redevienne un lieu d’accueil et de ressource pour les vivants, à l’écoute de son territoire, et résolument tourné vers la joie du partage des connaissances, des questions et des expériences.
A l’approche des élections municipales, l’enjeu est clair : voulons-nous des structures figées ou des lieux ressources capables de réinventer l’hospitalité ? La MaCPop préfigure ce que pourrait être un pôle de recherche innovant d’un établissement culturel du futur : un espace qui ne se visite pas comme un monument, mais où chacun s’autorise à participer, à créer et à se dépasser.
* de Jean Giono In L’Homme qui plantait des arbres, dans lequel le protagoniste s’appelle Elzeard Bouffier…