Les femmes sur le fil de Christine Masduraud

C’est une broderie différente, réassignée, qui est à voir à l’espace Dominique Bagouet, issue du travail de l’atelier de l’artiste et psychanalyste Christine Masduraud avec des femmes venues de loin, persécutées, violentées. Une broderie d’indignation, de résistance et de sororité. 

Ostéopathe et psychanalyste de profession, Christine Masduraud s’est lancée depuis 2010 dans une nouvelle pratique artistique consacrée au textile, en particulier à la broderie, apprise auprès de ses grand-mères brodeuses et tricoteuses du Limousin. La broderie est «à l’intersection de tout ce que je suis, depuis la petite fille qui brodait avec ses grand-mères jusqu’à la femme qui a écouté des histoires toute sa vie».

 

Les pouvoirs du fil 

Dans «Baltimore, lever du jour», au Centre chorégraphique national, en 2021, exposition d’un onirisme fascinant, elle avait brodé ses propres rêves. Cette séquence autofictionnelle énonçait déjà ce qu’elle appelle «les effets du fil», posait l’hypothèse des multiples pouvoirs du fil. Elle a voulu ensuite passer l’aiguille à d’autres femmes «en situation d’exil» pour qu’elles parlent de leurs propres rêves. «J’ai dû revoir mon projet. Elles ne rêvent plus, ayant surtout des besoins au présent».

Ces quelques mots tissés sont le fruit de 4 ans d’atelier. «Là où commence la mue» raconte la réparation qui s’opère dans l’atelier de Christine Masduraud, qui a patiemment créé les conditions d’une confiance et d’une sororité un peu miraculeuse, autour du thé, des gâteaux et des rires. Un «espace safe, un cocon, un abri, un temps à part». 

 

Lève toi sœur

Où que tu soies

Quelle que soit ta couleur

 

Des visages-monde

C’est une réalité sans filtre qui est donnée à voir, loin de l’érudition littéraire et psychanalytique de sa précédente exposition personnelle. Qu’on prend en pleine face, comme un coup de poing, cueilli par des visages en surimpression de cartes des pays d’origine, des visages-monde.

Au-delà de la dimension sociale et inclusive, ce qui frappe d’emblée c’est la réassignation de la broderie, geste ancestral et manuel, auquel sont associées des vertus très genrées, de féminité, de douceur et de transmission. D’ailleurs, à rebours des idées reçues, la plupart ne brodent pas. A côté des grands portraits, sur de modestes bouts de tissus, l’aiguille se souvient, témoigne et pique. 

 

 
Fatima, Astou, Musu, Soumaya, Adebola, Anisa, Maryam.

Une d’entre elles a été esclave sexuelle au Sénégal. Dans toute ces mémoires, il est question de viol conjugal, de rêves brisés de faire des études de droit, au lieu de ça, des ménages puis la prostitution. Une femme frappée a accouché d’une enfant sourde. Une des exposantes est une Afghane, recherchée par les Talibans pour s’être engagée pour les droits des femmes, en fuite après plusieurs tentatives d’assassinat et d’enlèvement. La jeune femme soudanaise est la seule rescapée d’une famille brûlée dans la cadre de cette grande guerre oubliée du Soudan (ici avec l’artiste à droite de la photo).

 

 

I left my country because

I was persecuted for my sexual orientation

 

Mais «Là où commence la mue» aborde aussi le vertigineux pouvoir sémantique du fil. Le fil recoud, crée du lien. Des liens qui libèrent. Des femmes qui retrouvent de la force sur le chemin d’un fil tendu entre tous les morceaux de leur histoire, entre toutes les histoires.

De grandes pièces personnelles de Christine Masduraud, toute en élégance minimaliste, viennent en contrepoint de ces œuvres issues d’une passion partagée, s’inscrivant pleinement dans cette passionnante résurgence de l’art textile.

« La ou commence la mue » de Christine Masduraud et de l’association b comme bombyx jusqu’au 5 avril 2026 à l’espace Dominique Bagouet, esplanade Charles de Gaulle. Entrée libre.

Photos Marie Clauzade

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