Le fascinant procès de la justice de Lorraine de Sagazan

Dénonciation de la comparution immédiate, Léviathan de Lorraine de Sagazan a suscité une standing ovation au théâtre Jean-Claude Carrière, jeudi soir. Une pièce fascinante, nourrie par une immersion dans le monde carcéral, notamment à la prison de Villeneuve-lès-Maguelone, mais loin de tout théâtre documentaire. Entre fantastique et pantomine, ce Léviathan d’anthologie est à voir encore ce vendredi et samedi au domaine d’O.

La cousine de la chanteuse Zaho, 37 ans, trace un sillon très singulier dans le théâtre dont elle est une des coqueluches du moment. Elle appartient à cette nouvelle vague née dans les années 1980 qui interroge les héritages individuels et collectifs, l’intimité prise dans les rouages du système.

Son travail repose sur ce qu’elle appelle la «métathéâtralité» : faire du plateau non pas un simple lieu de représentation, mais un espace d’expérience partagée où spectateurs et acteurs se regardent mutuellement, où la frontière entre témoignage et jeu s’estompe. Elle a longtemps travaillé sur le grand répertoire théâtral (Tchekhov, Ibsen), mais produit désormais des fictions théâtrales nourries des grands sujets contemporains, avec son complice d’écriture Guillaume Poix.

Après La Vie invisible, qui explorait la perception du monde chez les personnes malvoyantes, et Un sacre, cérémonie bouleversante autour du deuil née de centaines de témoignages récoltés pendant le confinement, elle a passé plus de quatre cents heures dans les tribunaux et les prisons, récoltant témoignages de magistrats, avocats, détenus et plaignants. Le sujet de ce Léviathan qui a fait sensation au festival d’Avignon 2024 : la comparution immédiate, cette justice expéditive où des prévenus sont jugés en moins de trente minutes à l’issue de leur garde à vue.

Le titre fait explicitement référence au Léviathan de Thomas Hobbes, ce célèbre essai de philosophie politique où l’État est représenté comme un monstre colossal détenant le monopole de la violence légitime. Sur scène, la gravure de Hobbes apparaît d’ailleurs projetée en fond. Hobbes, c’est le fameux «L’homme est un loup pour l’homme», la fameuse «Guerre de chacun contre tous».

Sous un chapiteau dressé comme un tribunal de fortune, la scénographie conçue par Anouk Maugein crée un espace hybride et troublant : des parois de tissu rosé, mouvantes, évoquant à la fois le cirque, l’église et le prétoire. Le sol est recouvert de terre noire comme du fumier, on suppose, tandis que la fumée brouille les contours.

Deux affaires sont à l’ordre du jour. Un SDF accusé de s’être défendu avec un poing américain, une femme au RSA volant des vêtements. Des êtres déjà fragilisés broyés par la machine judiciaire. Au cœur du dispositif, Khallaf Baraho incarne un témoin-narrateur qui a réellement connu la prison. Brisant le quatrième mur, il interpelle le public : «Vous croyez qu’on entre en prison coupable ? On y entre suspect. On en sort détruit.» Son authenticité, à la limite du jeu acceptable, donne un visage non professionnel et une voix à ceux que le système a brisé.

Ce qui frappe d’emblée, c’est, malgré le thème, l’éloignement radical de tout théâtre documentaire, bien loin du travail de Raymond Depardon, par exemple. Dans cet univers frôlant le fantastique, entre carnaval et pantomine, les représentants de l’institution judiciaire portent des masques hyperréalistes et se meuvent comme des automates, chantant faux, tandis que les prévenus ont le visage étouffé par des bas. Lorraine de Sagazan a beaucoup regardé ses prédécesseurs en particulier Thomas Ostermeier et Romeo Castellucci dont elle a été l’assistante.

Un (vrai) cheval qui fait irruption sur le plateau, les corps très travaillés, en figures circassiennes et oniriques, amplifient l’étrangeté du rituel judiciaire. Le geste scénique vient porter la charge politique qui ne mâche pas ses mots plaidant pour le minimalisme pénal, la «justesse de la justice».

De la même manière qu’ils nous ont observés au début de la pièce, mutiques, les acteurs laissent le mot de la fin à un très long silence, minuté par un chronomètre, au fond du plateau, comme pour nous inviter à prendre le relais de l’indignation. Puissant.

Léviathan, encore à l’affiche les 13 et 14 mars au domaine d’O, ici. Photos Simon Gosselin. 

Parcours Justice, regards croisés, samedi 14 mars, de 15h45 à 18h45.
Dans le cadre des représentations du spectacle Léviathan de Lorraine de Sagazan, un temps de découvertes du système judiciaire est proposé sur la mezzanine. Un temps fort pour sensibiliser au fonctionnement du système pénal contemporain avec des regards croisés entre avocats, magistrats, détenus sur la thématique de la comparution immédiate et l’organisation de la défense. En partenariat avec la Ligue des droits de l’Homme de Montpellier. Avec la participation de Lorraine de Sagazan. Rens, ici. 

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