Rhany Slimane : « A Montpellier, les grands opérateurs laissent des miettes aux petites mains de la culture »

4ème de la liste de Nathalie Oziol, Rhany Slimane est celui qui porte le dossier Culture au sein de La France Insoumise à Montpellier. Depuis des années, cet ancien danseur de breakdance laboure le monde culturel, affûte ses positions. Sa grande idée : faire des Maisons pour Tous des lieux de spectacles, pour mettre fin aux « territoires zéro culture » de la ville, avec comme tête de pont un MOCO, ouvert aux cultures « populaires ». 

On étouffe avec cette doctrine Frêche 

LOKKO : Vous avez écouté le podcast de LOKKO avec le Maire sortant ?

RHANY SLIMANE : Je lis très régulièrement LOKKO et, effectivement, le podcast du Maire sortant a attiré mon attention. Je n’ai pas été surpris de ce qui a été développé. Il est dans la continuité d’une doctrine en matière de politique culturelle qui sévit depuis 50 ans maintenant, et qui fait de la culture un élément de la métropolisation. La culture à Montpellier est une des pièces de la grande machine de l’attractivité. Ça a été théorisé par George Frêche qui disait : ”Je fais une saison culturelle pour que les ingénieurs d’IBM viennent à Montpellier.

Une métropolisation qui concentre les richesses de tous les actifs dans un espace délimité, induisant donc des disparités territoriales très fortes au sein même de la ville. On étouffe avec cette doctrine. En tant qu’amoureux de la culture et même ancien artiste, je me pose des questions sur le fait d’utiliser la culture à ces fins, à cet assujettissement au capital. Parce que l’idée, c’est quand même de se servir de la culture pour attirer des investisseurs. Ce n’est pas ma vision de la culture. 

Si on vous comprend bien, la culture comme levier de développement produit paradoxalement des disparités urbaines et sociales ?

C’est ça. C’est contre-intuitif. On voit bien que la sélection des grand opérateurs culturels relève de cette politique d’attractivité, souvent des noms «ronflants», et ça se fait au détriment de cultures populaires comme le hip hop d’où je viens. J’ai été de ces danseurs de rue qu’on voit sur la Comédie et également danseur en compagnie. Ces cultures là ont un droit de cité seulement si elles sont intégrées dans l’institution, seulement si elles font partie de cette politique d’attractivité.

Votre analyse rejoint celle du sociologue Fabrice Raffin qui pense qu’une grande partie de la population demeure à distance de l’offre culturelle tandis que beaucoup d’institutions continuent d’agir comme si leurs propositions s’adressaient à tout le monde.

Les institutions font au mieux pour attirer des nouveaux publics. J’ai des amis qui travaillent à ça. Mais c’est un système.

Pour vous ça ne suffit pas ?

Les institutions émanent des politiques publiques, les exécutent. Moi, je parle de l’instrumentalisation libérale de la culture.

 
ZAP : Zone artistique permanente et populaire 

Que faire alors ? Quel est votre projet ?

Nous voulons faire autrement. On cherche à provoquer un effet de contraste. Nous avons deux propositions dans cet esprit : les ZAP et la réforme des Maisons pour tous. Au lieu de mettre de gros moyens sur un après-midi avec les ZAT (Zone artistique temporaire), on vient en rupture avec la ZAP, la zone artistique permanente et populaire. Au lieu de convoquer des moyens exceptionnels qui oublient souvent les artistes locaux, on fait une offre permanente à hauteur de chaque bassin de vie et pas des choses qu’on viendrait leur imposer en termes d’esthétisme.

Il y a un outil formidable, complètement sous-exploité à Montpellier : les Maisons pour tous. Alors, ça peut paraître un peu candide de parler d’accès car ce sont quand même des endroits où on vient pratiquer les sports ou les arts amateurs.

Justement, ça marche bien les Maisons pour Tous, c’est un réseau vivant, proche de l’éducation populaire.

Mais on peut faire mieux. L’activité sociale des Maisons pour tous est importante –avec peu de moyens, le personnel a d’ailleurs fait grève pendant ce mandat- mais on propose qu’elles deviennent des lieux de diffusion pour combattre les «territoires zéro culture» dans les quartiers. L’idée, c’est d’étendre les horaires et d’aménager des petites scènes partout pour aider à structurer des scènes émergentes et en faire des lieux de vie culturels dans les quartiers-dortoirs de la ville.

Qu’appelez-vous les territoires « zéro culture » ?

Je peux vous citer plein de quartiers de Montpellier sans offre culturelle. Par exemple, la cité Saint- Martin où j’habite. À partir d’une certaine heure, il est impossible de descendre de chez soi pour prendre un verre et socialiser. Il y a des quartiers entiers qui sont des quartiers-dortoirs, alors que le centre-ville concentre les grandes structures comme l’Agora de la danse ou le MOCO.

 
On peut revoir le cahier des charges des « grandes machines »

Du coup, que faites-vous des «grandes machines» ? Vous les fermez ?

Non, on ne ferme pas. Ni l’opéra, ni le CDN, rien. En revanche, il faut se poser des questions.

Mais vous leur enlevez des moyens, alors.

Sur cette question des budgets culturels, il faut déjà savoir que, quand vous n’êtes pas aux commandes, c’est très opaque. On a seulement les grands chiffres, en particulier quand on est dans l’opposition. Il y a des soucis de gestion à l’opéra, avec un loyer versé au Corum beaucoup trop élevé. C’est un exemple. Une piste de réflexion. Je ne cible pas une institution en particulier, mais on doit quand même prendre conscience qu’on a de très gros opérateurs à Montpellier, dont on peut revoir au moins le cahier des charges pour qu’ils favorisent encore plus la production locale. Des opérateurs qui captent l’essentiel du budget -100 millions d’euros pour la Ville, 70 millions pour la métropole-, laissant des miettes aux petites mains de la culture. La question, c’est comment on affecte l’argent pour faire en sorte qu’il y ait une démocratie culturelle. 

Dans son programme national, le point 16 intitulé «La bifurcation des arts et de la culture», qui demande que soit garanti le 1 % du PIB à la culture, et qui veut améliorer le statut des intermittents, la France Insoumise envisage la totalité des musées gratuits. Est-ce que c’est le cas pour votre projet à Montpellier ?

Sur la gratuité des musées à Montpelier, cela demande quand même un investissement financier important de la métropole qui a un budget plus que mal en point à cause du mandat précédent, il faut donc être prudent et ne pas promettre ce qui n’est pas forcément réalisable à cause de la mauvaise gestion socialiste.

Ce qui est important pour nous, c’est la capacité à soutenir l’émergence d’une scène artistique. Je suis municipaliste, un communaliste. Pour moi la ville, c’est l’échelon immanquable de la démocratie. Une ville doit être capable de susciter par elle-même, pas pour l’extérieur, pas pour l’attractivité, des courants et des scènes. C’est dans les Maisons pour Tous que peuvent se repérer les talents. On avait une belle scène électro dans les années 90. C’est fini. C’est dommage. Les musiques actuelles doivent être soutenues et ce n’est clairement pas le cas aujourd’hui.

 

Il faut faire participer les gens à la décision culturelle

Un des reproches, récurrents, du côté de LFI à Montpellier, c’est ce que vous appelez «les cousinades» ou ce qu’on appelle aussi le népotisme.

J’aurais aimé que ce soit que moi qui, dans ma grande méchanceté politique, dise quelque chose qui n’existe pas. Sauf que tout le monde l’a vu lors de la nomination problématique de monsieur Hambursin au MOCO. Idem pour Monsieur Dubourg qu’on a essayé d’imposer à la direction de l’Agora de la danse. Avec notre candidate Nathalie Oziol, nous souhaitons que la population soit consultée dans les décisions culturelles.

Comment vous faites pour construire une gouvernance plus collégiale de la culture ?

Il faut sortir du fait du prince, sortir de la culture florentine. Il faut voir dans les statuts des grands établissements si on peut intégrer de l’intervention populaire.

Faire entrer la société civile dans les conseils d’administration ?

Oui. Il faut faire participer les gens à la décision culturelle, créer les conditions d’une participation. La démocratie demande des moyens. Rien de simple. Quand vous êtes une femme seule avec trois gosses et que votre principale préoccupation, c’est de remplir le frigo, vous n’allez pas aller au CA de l’opéra comme ça. Nous réfléchirons à faire de la culture, quelque chose de concret et populaire. Les élus n’ont pas à tout décider dans leur coin en particulier au niveau communal. Si on ne fait pas la démocratie à cette échelle, on ne la fera jamais ailleurs. Cette vision de la démocratie directe, c’est un vrai différent politique avec Michaël Delafosse qui ne croit qu’en la démocratie représentative.

Comment avez-vous construit une proposition adaptée à Montpellier ? Comment a-t-elle été pensée ?

On l’incarne à plusieurs. Dans notre liste, il y a des artistes. Marilane Carneiro Di Mario, traductrice, militante dans le secteur de la culture, Romain Prélot, engagé pour le droit des salariés de la culture, Gaëtan Vergeot, développeur de jeux vidéo et Anghjula-Maria Casanao, comédienne.

J’ai d’ailleurs été particulièrement intrigué lorsque monsieur Delafosse a expliqué dans votre podcast que le fait qu’il n’y ait pas d’artiste sur sa liste n’était pas un problème. J’ai en tête une parole de Mandela qui dit que ce qui est fait pour vous mais sans vous est fait contre vous. C’est ce genre de phrases qui m’a fait m’engager en politique, moi qui viens d’un quartier populaire, sous-représenté dans le domaine politique et culturel. Mais je vois qu’il est assez difficile pour les artistes de s’engager par peur des représailles. Vous l’avez rappelé dans votre podcast et c’est triste. Certains artistes montpelliérains auraient aimé nous rejoindre publiquement mais n’ont pas osé. Dans ce programme, il y a également tout le travail qui a été fait par Cause commune et Alenka Doulain que j’ai assistée dans son travail d’opposition à la Ville et à la Métropole, toutes ces années.

Montpellier est quand même citée en exemple parmi les villes qui soutiennent la culture, une ville de «résistance» qui protège la culture.

A Montpellier, je ne dirais pas que le monde culturel se sent «protégé». J’ai rencontré énormément d’artistes, de techniciens, d’administratifs dans une grande précarité. La plupart m’ont parlé de cette captation des ressources par les gros opérateurs. Je l’ai beaucoup entendu. Il n’est pas question de s’enfermer, que l’art montpelliérain soit fait par des Montpelliérains, mais la proportion faite à l’émergence des artistes locaux est en deçà de ce qu’elle devrait être.

   
Je suis populiste

Vous connaissez les pièges de ce genre de raisonnement, tout un répertoire de la préférence locale qui est aussi celui du Rassemblement national. Entre culture populaire et populisme, la différence est parfois fine.

Peu de gens sont nés à Montpellier. Même le maire. Et tant mieux, si les Montpelliérains viennent de partout. La question, c’est juste la place des artistes locaux dans cette politique. C’est comment on peut faire mieux en développant des infrastructures pour tous. Je suis populiste.

C’est à dire ?

Le populisme c’est quoi ? C’est penser la politique à partir des affects légitimes du peuple. La démagogie, c’est au contraire de prendre ce qui paraît vrai mais qui est ontologiquement faux pour essayer de drainer derrière soi. Ma pensée politique sur les affaires culturelles, elle est consistante, elle est cohérente, elle est conséquente. Elle est populaire oui, démagogique jamais. La seule question que je pose est celle-ci : est-ce que le système culturel actuel de notre ville convient aux gens ? Aux artistes, aux gens qui travaillent autour des artistes et au peuple, aux citoyens, à nos voisins. Je pense que non.

 
Nous ne sommes pas d’infâmes barbares 

On a beaucoup parlé de votre projet pour le MOCO que vous voulez transformer en 104, ce lieu parisien très ouvert et bouillonnant. Vous le fermez ? Vous le transformez ?

On le transforme. Nous ne sommes pas d’infâmes barbares qui veulent détruire Rome. L’Hôtel des collections à la gare, c’est un musée sans collection permanente. Donc en fait c’est un bâtiment vide.

C’est la définition d’un Centre d’art.

Oui notre centre d’art est un bâtiment vide… On le voit comme le vaisseau amiral, la tête de pont du réseau des Maisons pour Tous où l’on vient pratiquer librement, gratuitement comme au 104 à Paris. On peut y faire venir des artistes du cirque, de théâtre, du chant, etc. mais à côté des arts plastiques, sans renoncer à cette activité de diffusion. Mais en faire autre chose qu’un lieu où l’on parle doucement, très cérémoniel, comme dans les lieux de culte. Moi pendant des années, j’ai dansé au Triangle. Qu’il pleuve, qu’il fasse froid, on y était. J’ai des amis circassiens qui vont répéter à la plage. Voilà de quoi je parle, un lieu qui accueille les arts et les artistes librement.

Allez-vous développer le hip hop ?

Les danseurs seront les bienvenus dans le nouveau MOCO ! Pour les cultures urbaines, Montpellier ne brille pas spécialement. On a été le centre du monde, avec le Battle of the year mais c’était il y a longtemps déjà. Il y a toujours du dédain en fait. On n’est pas sorti de là. Le hip hop est juste acceptable quand il est récupéré par l’institution et qu’il se plie à la logique d’attractivité et qu’il est non revendicatif, en tout cas qu’il ne sorte pas des lieux communs. C’est tuer le hiphop que le considérer de la sorte, c’est une culture insoumise et il faut qu’elle le reste.

 

Un gouffre de désaccord sur la laïcité

Est-ce que vous supprimez la charte de la laïcité pour les associations culturelles ?

Nous avons là-dessus un désaccord majeur avec monsieur Delafosse. Je n’ai rien contre la confrontation politique, je connais ma gauche et ma droite mais j’en suis arrivé à un stade où ça me peine de voir le maire de Montpellier accompagner la politique macroniste autour de ces questions là, flirter avec le Printemps républicain, une officine réactionnaire dont les positions sont glaçantes. Et ce qui me fait encore plus mal, c’est quand il explique que nous serions contre la laïcité. Sa charte de la laïcité affaiblit la laïcité, en sous-entendant que la loi de 1905, qui est pour moi la loi la plus intelligente, la plus équilibrée qui ait été faite, n’est pas suffisante. Imposer sa charte a été un mauvais coup politicien. Il y a vraiment un gouffre de désaccord avec le maire sortant sur ces sujets. 

 
Ça fait 40 ans que j’entends dire qu’on parle trop fort

Dernière chose : comment vous faites dans cette campagne pour porter les valeurs de la culture, comme artiste, comme militant, alors que la France insoumise est accusée de nourrir une certaine culture de la violence ?

La brutalité, on la subit… Nous assumons une certaine manière de faire de la politique qui est conflictuelle. Nous assumons le dissensus politique dans la cité, au vrai sens du terme. La politique, c’est de prendre conscience qu’il y a des intérêts divergents au sein de l’espace public. Il faut que ces idées se confrontent de manière très tranchée, de manière très claire pour aller vers une concorde civile. Quand tout le monde est d’accord, ça s’appelle le fascisme. Nous avons subit une campagne de dénigrement hors du commun de la part de l’empire Bolloré à laquelle a cotisé le parti socialiste et en particulier Michaël Delafosse. A l’heure de la montée du fascisme, c’est irresponsable.

Mais la Jeune Garde que vous soutenez, est au-delà de la conflictualité civique.

C’est autre chose. La Jeune Garde, c’est un mouvement antifasciste. Ce n’est pas la France soumise.

Mais vous êtes solidaire.

Oui je suis solidaire du combat anti fasciste. Hélas, on est arrivés à un stade où être antifasciste est problématique. C’est grave. On parle de la violence de mon parti, qui est inexistante, mais je peux vous dire que quand on a grandi dans un quartier populaire, la violence, on la subit de multiples manières. Je connais ce discours bourgeois qui nous dit : «Vous parlez trop fort, vous êtes violent». C’est une forme de violence de venir nous reprocher notre forme de barbarisme. Ça fait 40 ans que j’entends dire qu’on parle trop fort. Que notre musique fait du bruit. Je me suis engagé pour ces raisons là. Que Jean-Luc Mélenchon ait le verbe haut, ça parle à des gens comme moi qui ont envie qu’on les entende et tant pis si les réactionnaires sont outrés, car je n’ai pas fini de parler.

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