La diva catalane Rosalía a donné le premier concert de sa tournée mondiale Lux, du même nom que son dernier album, à l’Arena de Lyon, le lundi 16 mars. L’écrivaine Anne Bourrel y était. Retour sur un concert grandiose entre pop et opéra.
La musique de Rosalía arrive aux oreilles du monde en 2018 avec l’album El mal querer, qui révolutionne le flamenco. Déjà, l’année précédente, Los Ángeles laisse entrevoir ce que va devenir cette toute jeune chanteuse, née le 25 septembre 1992, près de Barcelone, dans la ville des Chupa Chups.
Son talent ne cesse de se confirmer avec le joyeux Motomami en 2022.
En février dernier, LUX.
Un premier morceau sort quelques mois auparavant, intitulé Berghain, mêlant de manière radicale musique classique et musique urbaine. Björk chante aussi, Yves Tumor, musicien expérimental, termine le morceau. C’est du jamais entendu.
L’album puise dans la liturgie, la musique sacrée, les traditions populaires, et fait remonter une spiritualité sans dogme, très physique, où le corps, la voix et le collectif deviennent des lieux de passage.
Des figures de saintes traversent l’album. Sur le vinyle, deux phrases se répondent : El amor no es consuelo, es luz et Ninguna mujer pretendió nunca ser Dios. Entre philosophie européenne et mystique soufie, quelque chose se relie.
J’écoute LUX pour la première fois la nuit de sa sortie, dans un hôtel madrilène, casque sur les oreilles.
C’est un moment de grâce que je tiens à prolonger.
Lundi 16 mars, à Lyon, quelque chose a lieu qui dépasse le simple concert. Ce que je vois relève d’une forme totale. C’est un opéra pop -et plus encore. Rosalía n’entre pas sur scène : elle ouvre un espace.
Nous sommes des milliers venus pour la première d’une longue tournée à travers le monde. Le public, d’abord jeune et féminin, arrive de partout. Robes et foulards blancs, costumes en clin d’œil : la fête commence dès la file d’attente.
Dans la salle, le noir se fait.
La transe des fans, déjà.

Un orchestre classique vient se placer dans la fosse, au milieu du public. Sur scène, des danseurs aux corps sculptés apportent une boîte géante, l’ouvrent. Première image : Rosalía en tutu rose, en quatrième position comme une danseuse de Degas.
Elle monte sur pointes, tourne, est portée, micro à la main. Ses bras ondulent : le cygne du lac.
Elle change de costume, passe du blanc au noir. Les tableaux se succèdent : Goya, la Joconde. Elle explore tout -les sons, les images, alors qu’un encensoir géant se balance au-dessus du public offrant lumière dorée et fumée blanche.
Rosalía n’a pas de frontières, pas de limites. Elle avance guidée par une énergie de vie, immédiatement communicative.
Et puis la voix. Capable de passer d’une plainte très haute à une attaque brute, de glisser d’un souffle flamenco à une précision pop, de monter dans les hauteurs lyriques. Une voix qui tient l’ensemble, qui relie. On comprend, en l’écoutant, que son éclectisme n’est pas une posture mais une nécessité intérieure. Quelque chose de baroque -au sens d’un art qui accumule, transforme, déborde (ici, avec les danseurs de La Horde).
Des écrans donnent les paroles dans toutes les langues qu’elle traverse : Rosalía est mondiale. Nous chantons avec elle.
Chaque séquence a sa couleur, sa tension, son souffle. Rien n’est décoratif. Tout agit. Elle danse, trace des lignes, coupe l’air. Les danseurs qui l’accompagnent sont sa meute ; nous sommes sa meute.
Le concert de Lyon marque l’ouverture d’une tournée de quarante-trois dates. De Lyon à Barcelone, de Londres à Buenos Aires, en passant par Tokyo, nous formons un peuple rassemblé autour d’une idée retrouvée : faire du beau, faire du bien, jouer ensemble, rire et pleurer.
Les images de ce premier concert circulent sur les réseaux, reprises et commentées. Les journaux s’en emparent. Il y a là plus qu’un succès : une construction d’univers.

Elle chante en treize langues. Ce n’est pas un détail. C’est une manière de refuser l’enfermement, de faire circuler les formes, les sons, les imaginaires. Dans un moment où les frontières se durcissent, où les identités se crispent, Rosalía propose autre chose : une jeunesse ouverte, curieuse, traversée. Une jeunesse qui tient ensemble tradition et modernité, dans une tension fertile.
Dans cet univers d’une richesse sans fin, je lis une réponse aux replis contemporains. À la brutalité, à la simplification. La force de vie qui anime Rosalía, et que nous partageons avec elle, ouvre une autre possibilité. Nous ne sommes pas un bloc. Nous sommes un tissu de langues, de sons, d’images. Une pensée complexe. Une abondance de différences.
Rosalía, c’est de la joie pure.
Ce que l’on voit à Lyon, et ce que prolongent déjà les images de Paris, c’est peut-être cela : l’espoir. Ce n’est pas un mot abstrait, mais une sensation concrète. Celle d’un monde encore capable d’inventer des formes communes, de faire dialoguer les héritages, de déplacer les lignes.
Un concert, mais surtout une promesse d’ouverture.
Et de respiration.

Née à Carcassonne, ANNE BOURREL vit à Montpellier. Entre ses deux villes, beaucoup de voyages et de résidences d’écriture, en France comme à l’étranger. Romancière, nouvelliste, dramaturge, elle écrit aussi de la poésie et propose des performances de lecture accompagnée par divers musiciens dont M.O.I. Formée à la danse butô et surtout au tango, la danse constitue pour elle, une source intarissable d’inspiration. Elle se considère avant tout comme Méditerranéenne ; ce qui lui offre une identité flottante et colorée.
Déjà lauréate de six récompenses littéraires, elle a reçu le prix du Cabri d’or pour L’invention de la neige et le prix de la meilleure pièce de théâtre du festival de Cognac pour Voyez comme on danse. Willows house (Égypte) publie ses romans en arabe et un recueil de nouvelles Superstition en français et en anglais (autotraduction). Anne Bourrel est aussi l’autrice de deux pièces de théâtre, de quatre romans publiés à La Manufacture de livres dont le tout dernier Le Roi du jour et de la nuit.
Photos Live Nation pour Rosalía, Rawley Paul-Eli pour Anne Bourrel.