Samedi 28 mars, l’Opéra Berlioz n’était plus seulement une salle de concert ; il s’est mué, à la faveur d’une halte du Soul Tour, en un temple du groove où le temps n’a plus de prise. À l’aube de ses 80 ans, Michel Jonasz a offert une performance d’une vitalité insolente, prouvant que si le corps se régénère au contact de la scène, l’âme reste ancrée dans ses racines les plus pures.
Le partage d’abord : une « Dream Team » d’emblée saluée
Dès les dernières notes du morceau d’ouverture, L’air que l’on respire, le ton est donné. Là où beaucoup attendraient le rappel pour saluer leurs partenaires, Jonasz prend immédiatement le temps de présenter sa garde rapprochée avec une chaleur contagieuse.
Le plateau est exceptionnel : l’imperturbable Manu Katché à la batterie, le complice historique Jean-Yves d’Angelo aux claviers, Jérôme Regard à la basse et Jim Grandcamp à la guitare. Pour porter ce souffle rythm and blues, une section de cuivres incandescente : Michel Gaucher au saxophone ténor, Eric Mula à la trompette, Pierre D’Angelo au saxophone baryton et ténor. Et les voix habitées des choristes Eric Filet et Jean-Marc Reyno.
L’alchimie du trio Katché-D’Angelo-Jonasz
Ce spectacle est le prolongement d’un travail d’orfèvre réalisé sur l’album Soul sorti fin 2024. Avec Katché et d’Angelo, Jonasz a puisé dans sa discographie pour extraire les morceaux possédant l’ossature naturelle de cette musique américaine qu’ils chérissent tant, pour en proposer une relecture classieuse. Ce retour aux sources est aussi scellé par la pochette de l’album, signée par le célèbre street-artist C215 : un portrait au pochoir qui fait un clin d’œil visuel saisissant à son tout premier opus de 1974.
Le deuxième titre du set, l’imparable Minuit sonne, en est l’exemple parfait : les arrangements ont été épurés pour laisser place à un groove organique où chaque instrument respire. Magnifié par le trio de cuivres, le morceau (au pont harmonique très « stevie wonderien ») installe une complicité totale. Sur scène, l’artiste s’amuse, esquisse des petits pas de twist avec un déhanché presque intact, tandis que ses choristes lui rendent la pareille. Leur mise en scène, puisée dans la tradition de la vocal choreography des Temptations, apporte une élégance visuelle et un dynamisme qui traversent tout le show.
Face à une telle énergie, l’envie de quitter son siège était irrépressible. C’est d’ailleurs le seul regret du concert : l’absence d’une fosse au Corum où le public aurait pu s’exprimer pleinement (une groupie -malgré les rappels à l’ordre du service de sécurité- ne s’est pas gênée pour autant). Car sur des titres comme Les wagonnets, l’imparable La FM qui s’est spécialisée funky, ou le classique Joueur de blues, rester immobile relève quasiment de l’impossible.
Nos sièges ont été a contrario bien utiles pour apprécier, scotché, l’interprétation de la chanson Les Fourmis Rouges, un sommet d’émotion brute (le plus grand morceau de soul à la française de l’histoire ?). Où notre héros est passé pour l’occasion derrière le Fender Rhodes.
Extrait de Soul : la nouvelle version de Minuit sonne (initialement sorti en 1983 sur l’album Tristesse)
L’art du « Stand-up » et de la malice
Mais au-delà de la virtuosité, c’est le « personnage » Jonasz qui finit de conquérir la salle. Entre deux envolées vocales, il se mue en conteur, maniant une autodérision délicieuse sur l’âge de son public. Avant d’entamer la relecture de Lucille (que Jonasz a clôturé par un solo de mélodica), il lance avec malice : «Y a-t-il des couples dans la salle qui attendent un enfant ?». Face au silence poli témoignant d’un auditoire majoritairement composé de baby-boomers, il rebondit instantanément : «Bon… Y a-t-il des parents dont les enfants sont en couple et attendent un enfant ?». Suscitant les rires.
Cette capacité à jouer avec son propre mythe se retrouve dans ses anecdotes fétiches, comme celle mettant en scène sa mère. Cette admiratrice de la première heure, d’origine hongroise, maniait parfaitement le français mais avait quelques lacunes en anglais. Soucieuse de la vie sentimentale de son fils et convaincue de la portée strictement autobiographique de ses textes, elle crut déceler l’arrivée d’une âme sœur dans son répertoire : elle était persuadée que Michel dédiait un titre à une mystérieuse «Laura» qu’il remerciait, quand il chantait en réalité Lord Have Mercy.
Nouvelle version de Lord Have Mercy, extraite de Soul.
Une quête de filiation : de Piaf à l’école de la sueur
L’un des autres moments marquants de la soirée est survenu lorsqu’il a interrogé les spectateurs qui avaient eu la chance de voir Édith Piaf sur scène, ainsi que Ray Charles et Otis Redding. À travers ce dialogue, Jonasz désigne ses maîtres, son ADN musical.
S’en est suivi un « blind test » improvisé autour de son saxophoniste, Michel Gaucher, ancien des Chaussettes Noires. Jonasz a testé la mémoire du public : «Quel autre membre des Chaussettes Noires -le chanteur- est encore de ce monde ? » ou «Qui était le chanteur des Chats Sauvages? Celui des Médiators ? Des Cyclones ?».
Mais par une humilité rare, il a passé sous silence sa propre contribution au mythe du Golf-Drouot des années 60. Il n’a pas rappelé qu’il fut l’artisan de cette époque incandescente, d’abord au sein des Lemons accompagnant aux claviers Vigon (le soulman de Rabat), puis avec les King Set, groupe avec lequel il entama sa carrière en tant que chanteur. C’est dans cette école de la rigueur et de l’énergie brute qu’il a forgé cette identité qui transforme aujourd’hui chaque mesure en une machine à groove implacable. Machine qui s’est terminée ce soir-là une première fois par une standing ovation méritée avant de revenir en grâce avec une version feutrée de Je t’attends ( piano-voix avec Jean-Yves D’angelo), puis d’exploser à nouveau avec le tube de toujours La Boîte de Jazz.
Extrait de l’INA du King Set.
Gardien du groove hexagonal
Comme Nougaro l’a fait pour la musique de Louis Armstrong, Jonasz a bâti une œuvre où la langue française ne subit pas le rythme, elle l’épouse et le crée. Et en la partageant à son public, il lui offre une parenthèse face à la grisaille du monde. Un autre de ces apartés malicieux a été ce proverbe indien: «Si tu vois tout en gris, déplace l’éléphant !». Une pirouette poétique pour rappeler que le bonheur est souvent une affaire de perspective. Ce soir-là au Corum, derrière cette élégante légèreté, l’artiste a prouvé qu’il reste le gardien d’un feu sacré : celui d’un groove hexagonal qui n’a décidément pas pris une ride.