Avocate, Agnès Tricoire préside l’Observatoire de la liberté de création. Dans cet entretien donné à LOKKO, en préambule du grand débat de ce 9 avril au CDN de Montpellier -« Liberté de création / Situation et Ripostes »-, elle s’inquiète de la recrudescence d’actes violents contre les œuvres sous toutes leurs formes, souvent le fait de l’extrême droite mais pas seulement, et du fait que « les politiques se mêlent de plus en plus d’art et de programmation artistique ». L’Observatoire a lancé récemment une consultation juridique gratuite pour les artistes et a publié un manifeste qui sera distribué ce jeudi lors du débat.
LOKKO : Sur le site de votre observatoire, vous dites lutter contre toutes les formes de «censure, d’entraves et de vandalisme» touchant les œuvres. Cette triple terminologie résume-t-elle votre combat, ces trois termes renvoyant, on imagine, à des réalités particulières sur plan juridique ? Pourquoi ces trois mots ?
AGNES TRICOIRE : Quand nous avons fondé l’observatoire -qui au départ était un groupe de travail de la Ligue des droits de l’Homme et qui est désormais une organisation indépendante réunissant organisations professionnelles et experts-, nous nous sommes d’abord intéressés à la censure. La censure au sens propre du terme, c’est quand la loi permet à l’administration d’empêcher une œuvre d’accéder au public. En droit, la définition est donc plus restreinte que dans le langage courant. Par exemple, aucun film ne peut sortir en salle sans obtenir une autorisation du ministre de la culture. Ce qu’on appelle un visa. On a là un système de censure, au sens propre. Nous avons ensuite décidé d’adjoindre toutes les lois pénales qui permettent, une fois que l’œuvre est sortie, de réprimer celui qui diffuse l’œuvre ou son auteur.
Ce que vous appelez les entraves ?
Non, cela s’appelle de la répression. La notion d’entrave renvoie à des personnes privées, et non à des interdictions juridiques fondées sur un article de de la loi. Ce qui nous a intéressé alors -et que nous avons traité dans le guide de l’observatoire-, c’est le distinguo entre censure au sens propre et répression des œuvres, puis se sont ajoutées au fur et à mesure de notre travail, depuis 2003, d’autres expériences.

Un phénomène nouveau nous a interpellés : l’irruption de personnes qui ne se contentaient pas d’aller demander au tribunal l’interdiction de telle ou telle œuvre, mais tentaient aussi d’empêcher qu’elle soit en contact avec son public, se mettant parfois devant les salles de spectacles pour empêcher les gens d’entrer etc.
La violence est allée pendant toutes ces années en croissant, jusqu’au vandalisme des œuvres, une façon de se donner raison à soi-même, de manière plus ou moins anonyme d’ailleurs. Un vandalisme qui est souvent le fait de l’extrême droite, on y reviendra sûrement. Raison pour laquelle, avec la loi de 2016 qui a reconnu l’existence de la liberté de création et de diffusion des œuvres, a été créé un délit d’entrave.

Vous confirmez que les choses sont allées en s’aggravant ces dernières années ?
Oui. Une aggravation très réelle. On voit de plus en plus de violence contre les œuvres. Ce constat nous a amené à rédiger un manifeste (ndlr : qui sera distribué lors du débat LOKKO du 9 avril), accessible sur le site. Cette recrudescence, nous la constatons à la fois dans le discours et dans les actes contre les œuvres. Parmi les premiers actes de vandalisme repérés, il y a eu l’attaque contre les photos sur l’homoparentalité de Olivier Ciappa, en 2015, à Toulouse, et auparavant, en avril 2011, les attaques, par les catholiques intégristes, contre le Piss Christ d’André Serrano à la collection Lambert à Avignon, dégradé à coups de marteau (les photos ci-dessus). On peut citer aussi, le vandalisme (ndlr : par des jets de peinture et des tags christiques) contre une œuvre d’Anish Kapoor à Versailles, en 2015 (ci-dessous). Ou, un peu plus tard, en 2023, Ma pensée sérielle sur la guerre entre l’Ukraine et la Russie, de l’artiste suisse Miriam Cahn, qui a fait l’objet d’un recours en interdiction devant le Conseil d’État par un certain nombre d’associations défendant soi-disant les enfants. Je dis soi-disant car je ne vois pas bien le lien entre le fait de s’en prendre à un tableau et de défendre les enfants. C’est d’ailleurs ce que le juge des référés a dit dans cette affaire. Cette œuvre que le Conseil d’État a refusé d’interdire a été, quelques jours après son délibéré, vandalisée par un militant âgé du RN venu l’asperger de peinture.

Des faits qui paraissent émaner d’individus isolés au nom d’une idéologie. Est-ce bien le cas en majorité ?
Il existe de nombreux groupes de pression à droite et à l’extrême droite, mais on voit apparaître depuis quelques années des groupes venus de la gauche. Nous tentons d’expliquer à ceux qui défendent des valeurs que nous partageons, comme le féminisme ou l’antiracisme, que c’est une bien mauvaise idée de promouvoir la censure ou l’entrave, car cela peut se retourner contre toute la culture, comme on peut le voir aux USA actuellement.
Comptez-vous les attaques «écologistes» contre des œuvres qui se sont multipliées récemment et ont été lourdement sanctionnées comme l’a montré une enquête de LOKKO ?
C’est un sujet au sein de notre équipe de l’observatoire. Nous en avons beaucoup parlé. Nous avons peu communiqué là-dessus car nous ne sommes pas tous d’accord. Cela nous arrive. Nous cultivons le dissensus productif… Personnellement, il me paraît important de souligner qu’aucune œuvre n’a été abîmée par les militants climatiques. Ce sont seulement des cadres et des vitres qui ont été détériorées.
Cela fait juridiquement une différence ?
Oui, cela fait, à mes yeux, une différence. Cette façon d’attirer l’attention a fait l’objet de nos débats mais pour nous, le plus important était que les œuvres n’étaient pas atteintes. Cela étant, le vandalisme, même portant sur des cadres ou des vitres, est punissable, et les juges n’aiment pas qu’on s’en prenne, même symboliquement, au patrimoine artistique, à des monuments de la peinture.
Vous avez parlé du Rassemblement national. Peut-on dire que cette formation est la championne de ce type d’atteintes visant des œuvres d’art ?
Il y a de nombreuses organisations satellites du Rassemblement national qui demandent la censure des œuvres. Le Rassemblement national, en tant que tel, est monté au créneau contre l’œuvre de Miriam Cahn, en l’occurrence Caroline Parmentier puis Marine Le Pen, à l’Assemblée nationale. Le parti s’était déchaîné contre Rima Abdul Malak, alors Ministre de la culture, quand elle a défendu son soutien à cette œuvre jugée «pédophile » par ses détracteurs (ndlr : Intitulée Fuck Abstraction !, l’œuvre représente une personne aux mains liées, contrainte à une fellation par un homme puissant sans visage. Pour ses détracteurs, la victime est un enfant, ce qu’a démenti l’artiste / ci-dessous).

On sait qu’il y a aussi des atteintes du côté des institutions culturelles elles-mêmes, parfois des collectivités locales. Certains théâtres n’osent plus programmer certaines formes ? Comment analysez-vous cet aspect-là ?
C’est la forme de sanction la plus difficile à analyser d’autant que nous soutenons la liberté de programmation. Quand on programme, on fait toujours des choix et on en a parfaitement le droit. On voit des Zénith s’en remettre à des préfets pour interdire Dieudonné alors qu’ils ont parfaitement le droit, en amont, de ne pas le programmer. Dans ce registre, nous sommes souvent alertés de pressions que reçoivent les institutions culturelles de la part des politiques qui les financent.
Parfois à gauche.
Plutôt à droite. Mais nous avons connu des censeurs de gauche aussi… Il y a de plus en plus de directions de cinéma ou de théâtre municipaux qui sont en proie à des demandes politiques de plus en plus intrusives. C’est nouveau. Les politiques se mêlent de plus en plus d’art et de programmation artistique. C’est très inquiétant. Si cet interventionnisme servait de débat, il n’y aurait pas de problème. C’est, hélas, rarement le cas. Quand ils font pression contre une œuvre, les politiques s’en tiennent au sujet de l’œuvre elle-même, sans toujours l’avoir vue, en la considérant non pas pour ce qu’elle est mais pour la façon dont elle peut interagir dans le débat public. On aborde d’ailleurs rarement la forme artistique. Or, une œuvre, c’est d’abord une adresse particulière au monde, subjective. Il est essentiel de s’en souvenir et de le préserver et de cesser l’instrumentalisation.
C’est un glissement vertigineux de la liberté de création.
Oui, et les juristes en sont en partie responsables : les œuvres sont protégées par l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’Homme, qui soutient la liberté d’expression de façon générale en englobant les œuvres en tant qu’elles véhiculent des idées. C’est un problème. Les juges devraient savoir qu’une œuvre n’est pas qu’un véhicule d’idées ou alors cela s’appelle de la propagande. Il y a un déficit de pensée de l’œuvre par le droit de façon générale.
Les œuvres sont protégées par le droit d’auteur (article L 111-1 du code de la propriété intellectuelle). Les auteurs sont, vous l’avez dit, protégés par la liberté d’expression (article 10 de la convention européenne des droits de l’Homme et du Citoyen). Les destructions ou dégradations d’œuvres portant atteinte au droit de l’auteur constituent une infraction pénale (article 322-1 et suivants du code pénal). La loi française est riche. Vous demandez quand même des abrogations des changements dans cet arsenal juridique ? Pourquoi ?
De nombreuses personnes n’osent pas mobiliser la loi de peur de perdre leur poste ou leurs acquis. Un maire peut parfaitement imposer la programmation d’un film dans son cinéma municipal. On ne peut pas s’y opposer si facilement. Et donc, nous travaillons à favoriser le débat, à faire de ces questions des questions citoyennes où la discussion prend le pas sur l’anathème.

Globalement, il existe quand même des zones grises. La loi n’est pas assez protectrice pour le délit d’entrave. L’établir requiert des conditions qui sont très difficiles à réunir. Autre exemple : il y a des articles dans le code pénal qui, s’ils étaient appliqués à la lettre, permettraient de vider entièrement les bibliothèques, les musées etc. Enfin, a on a une loi de 1949 pour les publications pour la jeunesse complètement aberrante et absurde. Avec un confrère, nous tentons d’en soulever l’inconstitutionnalité à la suite d’un arrêté d’interdiction d’un livre pour les adolescents, prononcé par Gérard Darmanin, il y a 2 ans au motif qu’il contenait des passages qualifiés de pornographiques (Bien trop petit, Manu Causse aux éditions Thierry Magnier /ci-dessus).
Il y a beaucoup de travail législatif encore à faire pour conforter la liberté de création et de diffusion des œuvres. On ne peut pas s’en arrêter à des principes mais quand on en parle au ministère, on nous rétorque que ce n’est «pas le moment politiquement». Je pense, qu’au contraire, il faut agir vite. Dans un an, si le RN arrive au pouvoir, il sera trop tard.

Parmi les affaires qui sont évoquées dans notre débat du 9 avril, il y a un dossier que vous avez suivi : le saccage de l’exposition de Kamille Lévêque, Benzine Cyprine avec des photos couvertes de sexes d’hommes par une personne entrée dans la galerie nîmoise Negpos par effraction, en avril 2025 (ci-dessus).
Oui, mais c’est confidentiel. Nous avons soutenu cette artiste. Ce qui est arrivé est inadmissible mais nous ne communiquons pas sur les dossiers que nous suivons. J’en profite pour dire que nous avons lancé des consultations juridiques gratuites également protégées par la confidentialité. Il faut le signaler aux professionnels qui peuvent aussi faire des signalements sur le site pour nous saisir de cas concrets.
Justement, l’Observatoire a quitté le giron de la Ligue des droits de l’Homme pour pouvoir ester en justice. Donc vous accompagnez les artistes jusqu’au procès ?
C’était aussi pour pouvoir conclure une convention avec le Ministère de la culture qui nous soutient très concrètement. Nous accompagnons gratuitement les artistes, et de façon générale les professionnels de la culture, d’où la mise en ligne toute récente de nos consultations. D’ailleurs nous recrutons actuellement des juristes stagiaires. Au-delà, nous n’avons pas encore les moyens de financer des avocats en cas de procédures. Notre appel à don est ouvert sur le site.
LIBERTÉ DE CRÉATION : SITUATION ET RIPOSTES
Artistes, syndicalistes, dirigeants de lieux culturels, représentants de l’état, public, réunis pour ce grand débat LOKKO sur la liberté de création, le 9 avril à 14h30, au Centre dramatique national de Montpellier.
Avec :
MURIEL PALACIO, directrice artistique du festival Ex-Tenebris Lux, dont la soirée Halloween, le 31 octobre 2025, a été au coeur d’une polémique menée par l’extrême droite et des catholiques extrémistes [relire l’article LOKKO]
KAMILLE LÉVÊQUE JÉGO, artiste photographe dont l’exposition féministe « Benzine Cyprine », dans la galerie Negpos, à Nîmes, a été saccagée, des sexes masculins tracés à la bombe recouvrant les photos (photo ci-dessus).
NATHALIE GARRAUD, co-directrice du Centre dramatique national-Théâtre des 13 vents.
SANDRINE MINI, directrice du Théâtre Molière à Sète, Scène nationale Archipel de Thau et co vice-présidente du Syndeac (Syndicat national des entreprises artistiques et culturelles).
BERNARD SALANIÉ, référent Liberté de création à la DRAC Occitanie, chargé de l’observation culturelle et des dossiers transversaux.
ERIC VILLAGORDO, professeur d’arts plastiques et sociologue de l’art, directeur-adjoint du laboratoire RIRRA21 de l’Université Paul Valéry à Montpellier.
Entrée libre.
Photos : portrait de Agnès Tricoire ©Audoin Desforges. Photos des oeuvres ©France 3, collection Lambert, France Info, Radio France, Actualitté, galerie Negpos.