Depuis 20 ans, la compagnie franco-catalane, fondée par Camille Decourtye et Blaï Mateu Trias, implantée en région toulousaine, trace une route singulière dans les écritures scéniques. Qui som ? entre danse, cirque, arts plastique et théâtre porte une énergie et une poésie politique très jubilatoires. 4 soirées mémorables au théâtre Jean-Claude Carrière, co-produites par l’Agora de la danse et le Domaine d’O, à guichets fermés.
Dans Qui som ? (Qui sommes-nous ? en catalan) qui a triomphé au festival d’Avignon 2024, des êtres couverts d’argile arpentent la scène, avec l’air de vieux enfants, perdus dans ce monde, abîmés, mais encore capables de le défier. Du cirque, Baro d’evel a les clowns, les pitreries, en particulier Camille Decourty, grande et touchante bavarde avec laquelle le cirque prend la parole. Le texte prend une place déterminante à sa manière : foutraque, phrases inachevées, éloquence brouillonne et désarticulée. Il y a du Beckett chez ces êtres qui «attendent la suite», mais laquelle ? « Se battre pour la douceur / On est tous un peu perchés / Ne pas laisser la peur prendre toute la place / Garder le oui ».
Choc pour les amateurs de danse : la troupe enfarinée qui avance vers l’avant-scène comme un seul corps rappelle le mythique May B de Maguy Marin, elle-même inspirée de la maladresse métaphysique de Beckett. Mais au jeu des influences, on peut aussi parler de Paso Doble de Joseph Nadj et Miquel Barceló ou encore des performances d’Olivier de Sagazan.
C’est pourtant un spectacle qui ne ressemble à aucun autre. Du cirque fait de petits riens, de trouvailles nées du travail du collectif : un mini-chien sur le dos, un jeu de miroirs de jumeaux se faisant face, la tentative de modeler une forme en céramique qui va prendre la forme d’un pénis, un corps entravé dans un sac en toile. L’argile est la matière constituante de tout le spectacle, comme symbole d’une humanité, casquée de pots de terre mous, qui peut toujours se remodeler. Même si, quand on trinque, c’est un liquide noir comme un poison de fin du monde qui est avalé.
«Nos mondes intérieurs, nos territoires intimes sont le terreau des paysages sociaux à venir. Alors si la suite est déjà là, à l’intérieur de nos corps, qu’elle est déjà en train de se fabriquer en nous, nous cherchons à mettre en lumière ce qui maintient la joie, le désir, ce qui résiste chante et danse en nous pour toujours, pour se donner le courage de se voir et de ne pas oublier le pire» ont co-écrit l’autrice et dramaturge Barbara Métais Chastanier et Camille Decourtye.

Sur le plan narratif, on peut perdre le fil, d’un chaos initial, accouchant d’une dictature, jusqu’à la grande scène finale d’une mer de bouteilles en plastique, alignant les thèmes, voire les poncifs de l’apocalypse. C’est un travail qui cherche à créer de «beaux gestes» selon le titre d’une publication de la troupe, notamment des corps noyés dans un somptueux rideau de franges couleur cendres. Les ressorts comiques du clown conjurent toute la solennité d’un manifeste pourtant éminemment politique, qui célèbre la joie comme acte de résistance. Une sorte de cirque modeste à large portée.
On ne se lasse pas de la découverte de cette esthétique à part qui a poussé loin l’hybridité, désormais célèbre dans les plus grandes scènes européennes, et même au-delà puisque la troupe s’est envolée pour une tournée en Asie, laissant un peu de leur énergie vitale irrésistible, face au désastre en cours, à un public amoureux. Heureux de voir ce joyau d’Occitanie, rare à Montpellier. Implantée à la Grainerie à Balma, près de Toulouse, Baro d’evel s’installe actuellement, avec artistes et animaux, dans une grande ferme du Tarn.
On se quitte sur un final en fanfare qui met du baume aux cœurs à la suite d’un formidable monologue de Camille Decourtye nous glissant, à la manière de Jankélévitch : «Tout ce qui est à faire reste à faire».
« Il y a toujours un petit coin ou reprendre son souffle ».
Photos Christophe Raynaud de Lage et François Passerini.
Le site de la compagnie, ici.