Gisèle Clément : « La recherche-création, grande oubliée des politiques culturelles »

Directrice-fondatrice du Centre International de Musiques Médiévales de Montpellier (CIMM), fragilisé par le retrait de l’État sur la ligne création et par une baisse de 33% du soutien régional, Gisèle Clément, également professeure en musicologie médiévale à l’Université de Montpellier Paul-Valéry, s’interroge sur le sens du désengagement des pouvoirs publics dans un laboratoire coopératif qui fait dialoguer artistes, universitaires, artisans, étudiant·es et publics.

Présenté comme un simple ajustement budgétaire, le désengagement qui met en péril le Centre International de Musiques Médiévales touche en réalité un dispositif rare de recherche-création : un espace où la musique, les sciences humaines et les pratiques citoyennes se co-construisent. En laissant se déliter ces lieux d’expérimentation, les politiques culturelles actent une hiérarchie implicite des savoirs, au détriment de ceux qui se fabriquent collectivement dans les marges.

Ce que les politiques culturelles sont en train de détruire sans le dire

Derrière les discours sur la «transition», la «diversité» et l’«innovation», une autre réalité s’impose dans le champ culturel français : celle d’un tri silencieux, opéré par les arbitrages budgétaires. En Occitanie, la fragilisation brutale du Centre International de Musiques Médiévales (CIMM) -frappé par le retrait de l’État sur la ligne création et par une baisse de 33% du soutien régional- révèle un choix politique clair, mais jamais assumé comme tel : marginaliser les formes de création et de savoir qui échappent aux cadres dominants. Ce qui se joue ici dépasse largement le sort d’une structure spécialisée. C’est l’avenir d’un dispositif coopératif singulier, où artistes, chercheur·ses, artisan·es, étudiant·es et publics fabriquent ensemble des connaissances, qui se trouve mis en cause.

Un laboratoire coopératif art-science-société

Le CIMM n’est pas un «lieu» de plus dans le paysage culturel. C’est un laboratoire coopératif où s’expérimentent, concrètement, les articulations entre art, science et société. Ce modèle, qui fait dialoguer artistes, universitaires, artisans, étudiant·es et publics, est précisément celui dont on vante partout les mérites : transversal, ancré dans un territoire, ouvert aux enjeux contemporains. Les projets se construisent dans la durée, à partir d’un travail de terrain, d’enquêtes, de chantiers partagés.

Ce laboratoire prend la forme de cycles de recherche-création : une question (comment sonne une église romane aujourd’hui ? que fait un mode ancien à nos oreilles contemporaines ? comment transmettre un geste vocal non noté ?) devient le point de départ d’un processus où se croisent expérimentations artistiques, étude critique des sources historiques, réflexion sur le spectacle vivant, démarches pédagogiques et rencontres publiques. Les concerts y sont des hypothèses de recherche autant que des propositions esthétiques ; les ateliers, des espaces d’enquête autant que de transmission.

Loin d’opposer «pratique» et «théorie», le CIMM les imbrique : la voix comme outil d’investigation, le geste comme vecteur de pensée, l’acoustique comme milieu de connaissance. C’est précisément ce type de dispositif, que l’on appelle aujourd’hui «recherche-création» ou «tiers-lieu de savoirs», qui est en train d’être fragilisé.

Des pratiques reléguées parce qu’inclassables Sur le papier, les institutions affirment vouloir encourager ces croisements : programmes «arts et sciences», appels à projets participatifs, rhétorique de l’«innovation sociale». Mais ces orientations restent très largement déclaratives et les structures qui incarnent réellement ces croisements se heurtent à un obstacle constant : elles débordent les cases.

Le CIMM n’entre pas dans les catégories stabilisées. Il n’est ni un centre de recherche académique, ni un simple opérateur du spectacle vivant, ni une structure d’action culturelle au sens étroit. Ses projets se déploient dans l’interstice : un même cycle implique un festival, un laboratoire universitaire, une école d’architecture, une association de quartier, un atelier de facture instrumentale, un chœur amateur ; là où la connaissance se fabrique autant dans l’expérience incarnée que dans l’analyse.

Cette logique de coopération, qui fait travailler ensemble des institutions et des groupes qui n’ont pas l’habitude de se parler, a un coût : temps de coordination, fragilité administrative, difficulté à cocher les bonnes cases dans les formulaires. Et c’est précisément à cet endroit que les coupes budgétaires frappent. Ce qui ne se laisse pas facilement catégoriser devient difficilement finançable. Ce qui ne rentre pas dans les grilles d’évaluation dominantes devient invisible et tend à disparaître.

Une politique de la visibilité contre les écosystèmes coopératifs

Ce qui se dessine aujourd’hui, en Occitanie comme ailleurs, n’est pas un désengagement uniforme, mais une reconfiguration : les moyens se concentrent sur des structures identifiées, labellisées, intégrées dans des circuits de reconnaissance déjà établis. Cette stratégie répond à des impératifs de lisibilité et de pilotage par indicateurs ; elle rassure les tutelles, sécurise des bilans chiffrés.

Mais elle affaiblit ce qui fait la richesse réelle d’un territoire : les écosystèmes coopératifs où se tissent des liens entre disciplines, institutions et publics autour de questions de fond. Le CIMM est précisément l’un de ces nœuds : il relie des conservatoires, des universités, des ensembles professionnels, des lieux patrimoniaux (églises, cloîtres, sites historiques), des collectifs citoyens. Chaque coupe n’affecte pas seulement une «structure», mais l’ensemble de ce maillage.

Les musiques médiévales et modales, telles qu’elles y sont travaillées, ne sont pas un simple patrimoine figé à conserver. Elles servent de terrain expérimental pour interroger des enjeux contemporains : comment notre corps réagit à des espaces sonores non standardisés ; comment une communauté s’organise autour de l’écoute ; comment la mémoire d’un lieu se rejoue dans l’acoustique d’aujourd’hui. Elles ouvrent des perspectives qui touchent aux questions écologiques, urbaines, sociales.

Marginaliser ces dispositifs, c’est appauvrir la capacité d’invention du champ culturel. C’est aussi fragiliser une autre manière de faire de la politique culturelle : à partir des usages, des coopérations, des savoirs situés.

La recherche-création comme enjeu de justice épistémique

Ce déplacement des priorités révèle une hiérarchie implicite entre les formes de savoir. Les connaissances qui circulent dans des formats stabilisés -articles, rapports, labels- bénéficient d’une reconnaissance automatique. Celles qui se construisent dans des processus de recherche-création, dans la durée, par des pratiques partagées, peinent à être considérées comme des connaissances à part entière.

Or le CIMM est l’un des rares lieux où cette recherche-création n’est pas un slogan, mais une méthode : une même expérimentation implique un protocole musical, une documentation écrite, des captations sonores, des entretiens, des retours de publics. Les résultats ne sont pas seulement des œuvres ou des textes, mais aussi des transformations de pratiques, des manières nouvelles de se tenir dans un espace, de chanter, d’écouter. Le travail du CIMM repose justement sur ces formes là : la voix comme lieu de savoir, le geste comme vecteur de transmission, l’acoustique comme milieu de connaissance. Là où l’on croise, dans une même salle, une chanteuse, un luthier, une doctorante, un chœur amateur et des collégien.nes, ce ne sont pas seulement des œuvres qui circulent, mais des manières différentes de comprendre et de relier.

Ne pas soutenir ces démarches, ce n’est pas seulement fragiliser une structure ou un champ musical. C’est entériner l’idée que seuls certains types de savoir -abstraits, désincarnés, institutionnellement codés- méritent d’être reconnus et financés. À l’inverse, les formes de connaissance qui se fabriquent collectivement, dans le contact avec des lieux, des corps, des langues, sont reléguées au rang de «supplément» esthétique et entérinent une forme d’injustice épistémique.

L’angle mort des politiques culturelles

L’Occitanie pourrait être un territoire exemplaire pour ces approches. Son histoire, ses langues, ses traditions musicales, la densité de ses lieux patrimoniaux et universitaires en font un terrain idéal pour expérimenter des dispositifs coopératifs art-science-société.

Pourtant, les choix récents vont dans une autre direction. Ils manifestent une difficulté persistante à reconnaître la valeur de ces modèles hybrides : gouvernances partagées, co-financements croisés, temporalités longues, résultats en partie immatériels. Ils éclairent le décalage entre les ambitions affichées -innovation, participation, transversalité- et les instruments réellement mobilisés : appels à projets standardisés, concentration des moyens, logique de filières, obsession des labels.

Ce décalage n’est pas seulement technique. Il dessine les contours d’une politique culturelle qui privilégie le pilotage par dispositifs sur le soutien à des communautés de pratique ; qui valorise les structures clairement identifiables plutôt que les dispositifs de coopération ; qui finance plus volontiers des vitrines que des laboratoires.

Ce qui disparaît quand on ne regarde plus

La fragilisation du CIMM n’est pas un accident. C’est le symptôme d’un processus plus large : à force de concentrer les moyens sur des entités bien cadrées, on laisse se déliter les lieux où s’inventent de nouveaux langages communs. À force de demander aux structures de «simplifier» leur identité, on décourage les expérimentations qui prennent au sérieux la complexité du réel.

Or ce sont souvent ces dispositifs coopératifs qui permettent de penser autrement la culture, non comme une offre à distribuer, mais comme un espace de recherche partagé sur nos manières de vivre ensemble et notre rapport au monde.

Dans un contexte marqué par des crises multiples -écologiques, sociales, démocratiques, épistémiques-, la question n’est pas seulement de savoir combien de spectacles seront encore programmés dans cinq ans. Elle est de savoir quels types de lieux continueront à fabriquer des expériences, des récits, des savoirs communs.

C’est précisément ce que portent des structures comme le CIMM. Leur disparition ne ferait pas seulement perdre une diversité esthétique. Elle réduirait notre aptitude collective à expérimenter d’autres formes de coopération, de création, de connaissance et de vie commune. C’est un choix politique. Il peut être assumé ou contesté.

 

Gisèle Clément, directrice-fondatrice du CIMM-Centre International de Musiques Médiévales (et professeure des universités en musicologie médiévale, Université de Montpellier Paul-Valéry) qui organise le festival Les Marteaux de Gellone à Montpellier et Saint-Guilhem-le-Désert du 21 au 30 mai (ateliers, résidences, concerts, colloque).

S’abonner
Notification pour
guest

0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

Articles les plus lus

0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x