Les œuvres culturelles subissent des attaques de plus en plus fréquentes. Du jamais vu. Une réplique institutionnelle s’organise mais un débat LOKKO sur la liberté de création, organisé le 9 avril au Centre dramatique national de Montpellier, a mis en évidence l’angoisse des artistes. Des attaques qui sont souvent le fait de l’extrême droite, il faut le dire. A LOKKO, nous souhaitons nous engager durablement sur ce sujet, en portant une série de débats.
Le licenciement d’Olivier Nora, patron de Grasset par Vincent Bolloré -et la destruction inédite en quelques heures d’une grande maison d’édition française-, la décision du Festival international du Film de Carcassonne de retirer sa demande de subvention à une mairie désormais dirigée par le Rassemblement national, l’annulation d’une exposition de photos par le nouveau maire RN de Vauvert qui va sans doute obliger l’éditeur Au Diable Vauvert à quitter ses locaux historiques appartenant à la municipalité : autant d’événements récents qui ont montré la pertinence d’une telle initiative.
Voici une retranscription synthétisée du premier débat animé par Alain Doudiès.

Liberté de création : situation et ripostes
Le facteur déclenchant de ce débat a été un travail de trois sénatrices sur la loi de 2016 qui protège la liberté de création. La ministre de la Culture de l’époque s’est emparée du rapport pour mettre en œuvre des dispositifs nationaux, avec une haute fonctionnaire dédiée, Juliette Mant. L’Observatoire de la liberté de création, présidé par Agnès Tricoire, a également produit un « Manifeste pour un débat éthique » comptant 25 principes (relire notre ITV LOKKO).
Les invité.es :
–Muriel Palacio, directrice artistique du festival Ex-Tenebris Lux, dont la soirée Halloween, le 31 octobre 2025, a été au cœur d’une polémique menée par l’extrême droite et des catholiques extrémistes.
–Kamille Lévêque Jégo, artiste photographe toulousaine dont l’exposition féministe « Benzine Cyprine », dans la galerie Negpos, à Nîmes, a été saccagée, en avril 2025, des sexes masculins tracés à la bombe recouvrant les photos (photo ci-dessus).
–Nathalie Garraud, co-directrice du Centre dramatique national-Théâtre des 13 vents à Montpellier.
–Sandrine Mini, directrice du Théâtre Molière à Sète, Scène nationale Archipel de Thau, co-vice-présidente du Syndeac, principal syndicat des structures culturelles subventionnées.
–Bernard Salanié, référent Liberté de création à la DRAC Occitanie, chargé de l’observation culturelle et des dossiers transversaux.
–Eric Villagordo, professeur d’arts plastiques et sociologue de l’art, directeur-adjoint du laboratoire RIRRA21 de l’Université Paul Valéry à Montpellier.
–Sandrine Piq, conseillère musique de l’ONDA (Office national de diffusion artistique)

Les gens d’en face sont extrêmement organisés
LOKKO : Muriel Palacio, vous êtes administratrice de production de « What the Fest », à Montpellier. En novembre 2025, un concert d’Halloween à la Maison des Chœurs a été la cible de détracteurs (photo ci-dessus). Que s’est-il passé ?
Muriel Palacio : Nous organisons le festival Ex Tenebris depuis huit ans. Cette année, nous avons eu de gros soucis pour des concerts dans une ancienne chapelle désacralisée appartenant à la Ville. Des milieux catholiques intégristes ont estimé qu’Halloween était blasphématoire. Grâce au soutien d’Agnès Robin, élue à la culture, l’événement a pu se maintenir, mais l’information a été relayée par l’extrême droite.
Un lundi matin, mon téléphone a crépité : une vidéo des « Servants du Christ » (enfants de chœur de la cathédrale) était devenue virale sur TikTok, affirmant qu’un événement sataniste allait se tenir. Cela a été partagé 800 000 fois. Mon numéro personnel a été divulgué, ainsi que les noms de dessinateurs proches de nous. Le soir même, nous avions un comité d’accueil de 60 catholiques chantant des psaumes, suivis de 30 identitaires avec une banderole (relire l’article de LOKKO sur le sujet).
Pour nous, la leçon à en retenir : les gens d’en face sont extrêmement organisés pour répandre de fausses informations. Ils utilisent TikTok et des influenceurs comme « Servants du Christ » pour faire vriller des milliers de gens en quelques clics. Face à ce combo chrétien-intégriste et extrême droite, nous sommes démunis et pas assez soudés. Il faut se fédérer et enclencher une riposte au lieu de s’excuser.
LOKKO : Deuxième témoignage, celui de Camille Lévêque Jégo, artiste photographe à Toulouse, pour des faits s’étant déroulés à Nîmes.
Kamille Lévêque Jégo : Dans mon cas, ce n’était pas une attaque organisée mais le résultat d’une réaction bigote et viscérale, favorisée par l’isolement des artistes. Mon travail « Benzine Cyprine » est un documentaire sur un gang féminin, mettant en valeur la virilité chez la femme, pour sortir des clichés de passivité.
L’exposition se tenait à la galerie Negpos, à Nîmes, un lieu déjà fragilisé par un incendie accidentel. Une fenêtre était restée ouverte pour aérer, ce qui a permis deux effractions. Quelqu’un n’a pas supporté de voir des femmes fières soutenir son regard, ce qui a dû atteindre sa « masculinité fragile ». Les cadres ont été cassés, piétinés, et des dessins de pénis ont été ajoutés sur les photos. C’est l’appel au viol constant pour nous faire peur et nous invisibiliser.
Nous avons alerté la presse locale, ce qui a fait un effet boule de neige jusqu’à Libération et Beaux-Arts Magazine. Des réseaux, comme « LUX » ou « Diagonal », ont pris position, ce qui aide face aux algorithmes haineux des réseaux sociaux. C’est toujours sur le corps des femmes que ces schémas d’oppression se reproduisent. Pour mon livre, l’éditeur a fait le choix — par autocensure — de ne pas demander de subvention à la région PACA de peur que le sujet ne bloque politiquement.
Une bascule anthropologique sur la perception de la représentation
LOKKO : Qu’évoquent pour vous ces témoignages ?
Sandrine Mini : Ils font écho à mon expérience dans une salle municipale près de Lyon. À l’arrivée d’une municipalité proche de Laurent Wauquiez, on a voulu programmer à ma place. C’est une violence systémique. On se sent très seule quand la puissance publique, censée protéger la liberté de création, vous attaque. J’avais la presse avec moi, mais l’avocat me conseillait le « devoir de réserve ». Au final, j’ai dû partir. La « fachosphère » est très rapide, nous avons besoin d’outils juridiques.
Nathalie Garraud : Sur le devoir de réserve, il n’y a pas de sujet : nous dirigeons des institutions labellisées par l’État et protégées par la loi. Notre mission de respect des principes démocratiques est claire. On doit affirmer frontalement qu’il y a une loi. Ce que je constate actuellement, c’est l’autocensure notamment chez les enseignants qui n’osent plus emmener des élèves voir certains spectacles, par peur des réactions des parents.
Bernard Salanié : On assiste à une montée des sensibilités où l’on rejette le fond d’une œuvre sans prendre en compte le médium artistique ou la fiction.
Nathalie Garraud : Une artiste irakienne, Tamara Al Saadi, s’est vue « fortement conseiller » de ne pas lire un texte sur Gaza à la fin de son spectacle par des coproducteurs craignant des réactions politiques en région PACA. Elle a fini par se taire, puis a regretté cette autocensure. Nous travaillons sur des protocoles pour affirmer que le plateau appartient aux artistes du début à la fin de la représentation, saluts compris.
C’est une bascule anthropologique sur la perception de la représentation. On demande aux œuvres d’être neutres. L’autocensure est aussi budgétaire : comme on évalue les lieux au remplissage, on finit par proposer des œuvres qui ne vont ni déranger ni ennuyer.
Éric Villagordo : L’affaire d’Halloween à Montpellier m’en rappelle une autre. En 2000, à Bordeaux, une exposition sur l’enfance a été attaquée par une association catholique pour « pédophilie », ce qui a mené à dix ans de procédures judiciaires avant un non-lieu.
LOKKO : A Vauvert, le nouveau maire a annulé une exposition au motif que le photographe serait « mélenchoniste ». Comment affronter cette complexité où certains invoquent leur propre « liberté d’expression » pour entraver celle des autres ?
Sandrine Piq : Il faut distinguer la critique (un droit fondamental) de l’entrave (qui empêche la programmation). Ce qui est saillant actuellement, c’est l’état de sidération des équipes face à la violence organisée sur les réseaux sociaux.
Eric Villagordo : Je distinguerai, pour ma part, la critique d’art (« Je n’aime pas cette pièce« ) du mensonge diffamatoire (« Ce sont des satanistes« ). Ce dernier mène à l’entrave et parfois à l’appel à la violence, comme pour Samuel Paty. Il y a aussi une méconnaissance du public sur la précarité des artistes, perçus à tort comme des nantis subventionnés.
Sandrine Piq : Il y a aussi des entraves invisibles, comme les pressions orales. Un conseil : après un rendez-vous où une menace s’exprime sur votre œuvre, votre travail, faites un mail récapitulatif le lendemain pour construire une preuve écrite des échanges.
Bernard Salanié : L’article 431-1 du Code pénal prévoit un an d’emprisonnement et 15 000 € d’amende pour entrave à la liberté de création. La difficulté est que le délit demande deux composantes cumulatives : des menaces et une concertation. Le ministère encourage donc à documenter chaque fait par écrit ou photo pour constituer des dossiers de plainte solides.
Sandrine Mini : Le SYNDEAC a mené une enquête : si la loi LCAP est comprise par les élus, le « pacte républicain », qui est de de faire vivre et de transmettre les principes et les valeurs de la République, lui, est plus fragile. L’an dernier, j’ai été attaquée par une lettre virulente pour avoir pris la parole sur la baisse des financements du département de l’Hérault. On m’a accusée de « prendre le public en otage ». Il faut que la peur change de camp.
Sandrine Piq : Beaucoup de partenaires nous disent qu’ils ne présentent plus leur programmation aux élus. Ils la font « valider », ce qui est un glissement sémantique grave. Le principal risque aujourd’hui est l’autocensure pour « prévention d’éventuels troubles ».
Éric Villagordo : Dans une municipalité, l’élu n’est pas toujours spécialiste et peut réagir sous la pression d’un « téléphone relationnel » ou d’intérêts locaux.
On n’a pas le temps d’attendre 2027
LOKKO : Des organismes se mobilisent pour outiller et protéger des entraves. Des réponses existent, comme les consultations gratuites de l’Observatoire de la liberté de création. Qu’en pensez-vous ?
Éric Villagordo : Il faudrait que se mette en place une action interministérielle sur ces sujets, incluant l’Éducation nationale, car des professeurs sont attaqués par des parents pour avoir montré un nu de Botticelli.
Sandrine Mini : Le CESE propose aussi d’accompagner matériellement et moralement les victimes, comme les comédiennes de Rebecca Chaillon qui ont subi des insultes racistes à Avignon. Mais la précarisation du secteur précarise aussi la pensée et la lutte contre les populismes.
Bernard Salanié : La loi LCAP de 2016 dit que « la création artistique est libre« . Le ministère a créé un poste de haute fonctionnaire (Juliette Mant) et des référents en région pour sortir les gens de la solitude. C’est une politique publique nouvelle qui se met en place car nous avons des signalements quasiment tous les jours.
Sandrine Piq : L’ONDA est engagé sur ces sujets et propose une boîte à outils en ligne.
Éric Villagordo : Il faut s’organiser et préparer la « guerre culturelle ». Le tissu associatif et le service public ont une capacité de résistance.
Kamille Lévêque Jego : L’opinion publique doit se rendre compte des droits dont on la prive. Il faut quantifier les bénéfices de la culture pour que les gens comprennent que c’est un laboratoire qui nourrit tout, même les séries Netflix.
Muriel Palacio : On n’a pas le temps d’attendre 2027. Il faut passer en « mode guérilla » sur les réseaux sociaux car en face ils sont super prêts. Personnellement, je n’ai toujours pas porté plainte car je ne savais pas à qui m’adresser ni si j’en avais les moyens.
Vous pouvez écouter l’enregistrement intégral, ici.