Camille Froidevaux-Metterie : «Nous acceptons les hommes dans le féminisme mais à l’arrière»

Passionnante ultime conférence, le 15 avril, de cette saison de l’Agora des savoirs (*) avec l’une des intellectuelles féministes les plus en vue du moment : Camille Froidevaux-Metterie pour le livre Théories féministes (Seuil). Un essai de référence, publié sous sa direction, qui réunit une centaine de chercheurs.ses, traverse l’histoire et montre que le féminisme est aussi une pensée. Et assomme joyeusement le patriarcat.

Toujours aussi limpide, et offensive, Camille Froidevaux-Metterie est une éminente philosophe et professeure de science politique, venue plusieurs fois à Montpellier à l’invitation de l’Agora des savoirs et de la Comédie du Livre.

Théories féministes, le livre présenté à l’Agora des savoirs -avec Guillaume Bagnolini, chercheur montpelliérain en philosophie, en modérateur- est un essai qui fait date dans le combat féministe : il recense les idées qui l’ont construit des origines à nos jours. 130 articles d’une centaine de chercheurs.ses qui montrent, que, des pionnières médiévales en passant par les mouvements de libération des années 1970 jusqu’aux « propositions intersectionnelles et LGBTQI+ », le féminisme se caractérise par un foisonnement de théories et qu’ « il est aussi une grande doctrine politique ».

Une traversée de l’histoire

Ce livre, a expliqué la philosophe à Montpellier, « né en pleine dynamique féministe, il y a 4 ans » n’est pas « une encyclopédie mais un grand récit, une spirale qui va en s’élargissant à partir de la revendication initiale avec de plus en plus de thématiques et de contributions ».

S’inscrivant dans une perspective historique, il démontre le continuum de la « silenciation », qui est au cœur du projet patriarcal, depuis l’Antiquité, où les femmes étaient « confinées à la sphère domestique », en passant par Jean-Jacques Rousseau et son rêve d’épouse dévouée, et ce, malgré « le renversement de l’assignation patriarcale dans les années 70″, puis la féminisation contemporaine des métiers ou encore #metoo.

Des cycles, des poussées de l’histoire, des sorties de la nuit, des espoirs à atteindre ce que l’historien Damien Boquet appelle « une égalité de génie ».  

Un corps à soi

Camille Froidevaux-Metterie a beaucoup écrit sur le corps féminin notamment dans Un corps à soi (Seuil) et Un si gros ventre-Expériences vécues du corps enceint (Stock). Et beaucoup réfléchi depuis son vécu de la maternité -« Je suis entrée en féminisme par la maternité »-, nourrie de lectures déterminantes, en particulier de l’américaine Iris Marion Young.

S’inscrivant dans le courant de la phénoménologie féministe chère à Simone de Beauvoir, et de sa description des « mécanismes qui privent les femmes de leur destinée de liberté », Camille Froidevaux-Meterrie s’est particulièrement intéressée « à la réappropriation du corps aliéné des femmes ». Dont une séquence majeure s’est ouverte avec #metoo qui a mis à jour « le scandale du corps à disposition, la disponibilité sexuelle étant un implicite indiscutable du patriarcat ».

Penser collectivement

La somme d’analyses sur 750 pages vient dire aussi la singularité de la pensée féministe : « L’histoire de la philosophie est une histoire d’hommes qui pensent seuls tandis que la pensée féministe tient compte de la généalogie de la pensée ». Tout en affirmant un droit à penser pour toutes : « les théoriciennes féministes sont rarement des philosophes, mais des poétesses, des femmes au foyer parfois. C’est une audace de la pensée féministe de produire des penseuses qui ne seraient pas légitimes à penser ».

L‘approche intersectionnelle

C’est un concept central du féminisme : l’intersectionnalité. Ce qu’on appelle aussi la convergence des luttes qui « pense l’entrecroisement des facteurs d’oppression » : « les femmes noires ont été les premières à problématiser les violences sexuelles ». A leur suite, « l’alternative féministe au patriarcat a été mise en œuvre par les personnes queer, LGBTQI+ qui revalorisent l’amitié entre les femmes, par exemple. Elles font trembler le socle ».

Cette « fluidité des combats » permet d’éviter le piège de l’essentialisation. « On fait un contresens total : l’intersectionnalité n’est pas un enfermement, elle a permis au contraire d’internationaliser le féminisme ». Camille Froidevaux-Metterie cite sans surprise Françoise d’Eaubonne, pionnière de l’éco-féminisme dès les années 70. Et accueille avec beaucoup de bienveillance, à la fin de la rencontre, la question d’une jeune femme voilée, en balayant implicitement toute la contradiction du corps féminin musulman.

Pas très optimiste

Aux avant-postes de la pensée féministe, la philosophe regarde en face ses impuissances face à cette « obstination de notre classe politique à ne rien faire », face à la « vague réactionnaire ». « Durant les années 80, le grand virage de la mondialisation néolibérale a fait régresser les droits des femmes, et aujourd’hui, la silenciation est associée à la contre-offensive de mouvements de type fasciste » (notamment le « fémonationalisme » du collectif identitaire Némésis, « qui instrumentalise le projet féministe dans un projet raciste »). Une bifurcation tragique des idéaux alors que les avancées récentes étaient spectaculaires : « durant les années 2015/2025, on a enfin parlé des règles, du clitoris, plus récemment du corps maternel, et actuellement de la ménopause et du vieillissement ».

D’où la nécessité d’éduquer. « Le combat de l’éducation est prioritaire ». « On observe », déplore-t-elle, « un durcissement de la position des garçons avec des discours de la plus pure extraction patriarcale ». Avec son mari, Laurent Metterie, elle produit des documentaires d’éducation au féminisme notamment Les petits mâles, qu’on recommande vivement.

Des hommes à l’arrière

« Théories féministes, la somme qui assomme le patriarcat » a commenté  Libération. Célébrant le pouvoir renversant des idées, la philosophe ne ménage pas le genre masculin, en effet. Dans la droite ligne des travaux de l’historienne Eliane Viennot, qui était d’ailleurs dans la salle, elle s’autorise, constatant une majorité d’autrices au sommaire de Théories féministes, avec seulement 8 contributeurs masculins, à désigner un ensemble de « contributrices ».

« Il y a des femmes qui aiment les hommes, c’est mon cas » a-t-elle précisé. Pourtant, quand un formateur en self-défense a pris, courageusement, le micro devant  un public majoritairement féminin, elle n’a pas réfréné une ironie cinglante face à l’incongruité de l’engagement. Qu’un homme s’occupe d’apprendre aux femmes à se défendre est hors des limites, visiblement non négociables, de l’inclusivité féministe.

Camille Froidevaux-Metterie se revendique d’un « féminisme des alliances » mais en soutenant la possibilité de « la non mixité : un outil féministe important. Les cercles de conscientisation des années 70 se retrouvent dans les nouveaux réseaux féministes aujourd’hui ». « Le séparatisme », a-t-elle expliqué : « il n’y a pas mieux pour se protéger de la violence des hommes. Nous sommes d’accord pour que les hommes soient avec nous dans le féminisme mais en acceptant d’être derrière dans la pensée et l’organisation ». Et à condition de « faire un effort d’auto-éducation », et de « commencer par être féministe dans leur vie privée ».

A bon entendeur…

Théories féministes, sous la direction de Camille Froidevaux-Metterie, Seuil, 750p, 27€. Photo Fanny de Gouville.

(*) 4000 personnes ont assisté de novembre à avril à cette saison de l’Agora des savoirs lors de 11 rencontres.

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