Publié: 9 janvier 2018, 21:27 CET
Nous republions ce reportage de l’universitaire Fabrice Raffin sur le Teknival du 30 avril 2017 près de Tours publié dans The Conversation sous le titre : « 1 000 BPM, ou l’expérience esthétique paroxystique des rave parties et des Teknivals » (1). Analyse instructive sur ces jeunes teufeurs d’origine modeste « à qui les politiques culturelles ne s’adressent qu’à la marge », après la réaction gouvernementale d’une grande sévérité contre la free party de Cornusse, près de Bourges, sur un site militaire. Un durcissement qui anticipe les effets de la future loi Ripost contre ces manifestations ainsi que les rodéos urbains, examinée ce mois-ci au Sénat (2).
Les photos sont celles de la free party à Cornusse de ce week-end.
Sur le terrain
Le périmètre est bouclé, toutes les routes sont coupées, le Teknival se mérite. «C’est à 5 km !» nous répondent trois gendarmes en gilets fluorescents, plutôt affables et rieurs d’ailleurs. Derrière eux, j’aperçois l’imposant PC sécurité : deux semi-remorques, rouge pour les pompiers et bleu pour les gendarmes ; le ronron du groupe électrogène est baigné de lumière éblouissante.
Avec Véronique et Fatna, nous marchons sur une petite route où se succèdent, entre les piétons, les véhicules de gendarmerie, de pompiers et de la sécurité civile. Après 30 minutes de marche, nous arrivons dans un champ, au cœur d’un bocage, en lisière de forêt. Sous l’hélicoptère de la gendarmerie qui tourne en permanence stationne l’avant-garde des teuffeurs, ceux qui ont déjoué la surveillance policière le premier jour et qui ont pu s’installer à proximité directe des «murs de sons». Au milieu des voitures, des camions et des bus de travellers aménagés, on aperçoit des dizaines de tentes Quechuas. Depuis plusieurs minutes déjà, nos cœurs et nos corps ont commencé à vibrer sous l’intensité du beat, des basses et des infrabasses. Nous sommes le 30 avril 2017, et environ 40 000 personnes, plutôt jeunes, se sont retrouvées pour danser dans ce champ de la commune de Pernay près de Tours.
Culture des abîmes
Depuis Malraux, l’idée que la culture nous élève selon une perspective quasi religieuse s’est imposée en France. Pour le dire avec les mots d’Henri Bergson, la culture est vue comme un «supplément d’âme», selon une mystique positive et noble, une culture de la grandeur qui se fait l’apôtre de la réflexion et de la distance avec les contingences matérialistes de nos mondes contemporains.
Pourtant, les usages sociaux de la culture sont bien plus variés que ce que laisse entendre cette incantation normative. Les précédentes chroniques exploraient ainsi des pratiques culturelles inattendues à portées ludiques, éducatives, urbaines, politiques, mais avec les Teknivals, les rave parties et autres free parties nous entrons dans une dimension encore différente. Les pratiques culturelles y présentent des aspects parfois peu chatoyants. Elles frayent moins avec le «supplément d’âme» qu’avec ses tréfonds, plutôt ses abîmes que son élévation. L’expérience culturelle ou esthétique emprunte alors des chemins interlopes plus tortueux, voire dangereux, dont certains ne reviennent pas.
«La fête cette hantise» écrivait déjà Jean Duvignaud, la fête comme besoin social essentiel qui porte ces milliers de jeunes en cette nuit glaciale. «C’est ma dixième» me déclare Sylvain qui se réchauffe près d’un feu à même le sol. Il a la trentaine, il est magasinier. Il me parle avec la défiance de celui qui viendrait quels que soient les obstacles.
Dans ce champ perdu près de Tours, il est question de liberté. Déjà Maspéro regrettait la disparition des espaces urbains en trois dimensions, parcs, cours et jardins, lieux cachés de la ville, où l’on pouvait vivre ses premières expériences à l’abri des regards inquisiteurs. Il reste la campagne, parfois les usines abandonnées. Fuir les gendarmes, leur échapper, comme une quête qui paraît d’autant plus importante pour des jeunes sous contrôle constant, à qui l’on répète depuis leur enfance de faire attention, d’être prudents, de se méfier des autres ou de «manger cinq fruits et légumes par jour». Une somme de prescriptions étouffantes qu’il est ici question de bousculer quelque peu. Alors aller danser relèverait d’une recherche quasi anthropologique de sensations, d’exploration de liberté, une quête doublée d’apprentissages.

Une expérience physique
Il ne faut pas sous-estimer néanmoins la dimension esthétique de cette expérience teknival, ici construite comme nulle part ailleurs. Elle se distingue par sa corporalité. De 125 à 145 BPM, battements par minute, le rythme électronique binaire des musiques technos est un rythme d’endurance sportive. Comme si la musique pouvait se fondre avec le cœur humain. Une régularité des rythmes, qui n’est pas sans rappeler la pulsion esthétique élémentaire, telle que G. Simmel la définit, «une construction systématique qui enserre les objets dans une image symétrique». Degré inférieur de la pulsion écrit-il en un jugement de valeur qui correspond parfaitement au but recherché par les danseurs. Une expérience totale impliquant tout leur être.
Devant les enceintes hautes de deux à quatre mètres, l’espace commun est construit par la verticalité des sons, le temps transposé dans la musique s’estompe. Effort physique, endurance, exubérance, durant trois jours pour les plus tenaces, musiques binaire et danses qui souvent accélère, scansions régulières aux styles néanmoins variés : 125-145 BPM, minimal, doomcore, techno, trans, house, 145-200 BPM, ghettotech, drum and bass, hardcore, 200-500 BPM, speedcore, plus de 1 000 BPM, extratone.
Le volume sonore est tellement élevé que la communication ne passe plus par les mots. Le dispositif musique-drogue éclipse les modes de sociabilités verbales, faire corps avec la musique, se couler dans le rythme. Une foule en capuche et treillis militaire, au quasi corps à corps, transpire, se frôle, se touche parfois. Il n’est plus d’identité ici que celles des êtres dansants, éprouvant d’un même allant, corps et sons, hors du temps.
Le dialogue des corps et son corollaire, l’expérience des limites corporelles : mon corps, jusqu’où tient-il ? Apprendre à se connaître, mener un combat physique contre soi-même, passer à l’âge adulte, faire partie d’un groupe : tout se conjugue et se confond ici à travers l’expérience musicale partagée.
C’est aussi un lieu où l’on apprend les limites de la sexualité, dans un contexte particulier, où, plus qu’en «boîte de nuit» par exemple, la tentative d’égalitarisme entre homme et femme est prise très au sérieux. Les violences sont très rares, les jeunes hommes peuvent comme les jeunes filles s’installer dans des jeux et des provocations sans risques, tester certaines limites, bien loin des harcèlements que connaissent les femmes en «boîte».
Toutes choses que ne laisseraient pas soupçonner l’amusement juvénile, tour à tour rigolard ou béat, lisible sur les visages. La fête rejoint ici les hantises existentielles de ces générations, trop souvent contraintes par la normativité éducative. Elles vivent ici des expériences qui paradoxalement les responsabilisent, parce que justement, la liberté la nuit, dans un environnement étranger qui comprend une part de risque, exige de l’attention, de la discipline, de l’anticipation et de la solidarité.

Une échappatoire politique
La force de l’expérience du Teknival est par ailleurs accentuée par les conditions sociales que connaissent les teuffeurs. Il y a des exceptions, mais pour la majorité, ils appartiennent à des milieux plutôt modestes. Étudiants précaires ou jeunes salariés, employés au smic ou juste au-dessus. Des profils laborieux qui ne peuvent se permettre d’excès, et surtout pas pour les loisirs et la culture payants.
La rave-party prend sur ce point un sens plus politique qui ne relève pas d’un discours et d’une idéologie radicale ou révolutionnaire, mais plutôt d’une tactique échappatoire comme l’aurait dit Michel de Certeau. Certes, cette tendance radicale existe dans le milieu des travellers, dont les membres se réfèrent à des formes d’anarchisme et de lutte anti-capitaliste. Ils sont minoritaires ici, bien qu’ils puissent jouer un rôle actif et central dans l’organisation générale du Teknival. Ces travellers peuvent vivre dans le milieu techno à l’année et y avoir construit un mode de vie et une économie dont de nombreuses recherches ont pu faire état
Mais pour la plupart des jeunes teuffeurs, le Teknival est une occasion d’échapper à la routine et aux hiérarchies professionnelles. Dans ses excès, l’événement est aussi une façon de redynamiser le quotidien par rapport au contexte périurbain qu’ils connaissent : zones pavillonnaires, bâtiments résidentiels, résidences étudiantes, où plus que la poésie règne ce que Richard Sennett a appelé le «de la stérilité» des aménageurs. Pour certains, c’est quasiment l’unique moment de loisir culturel qu’ils peuvent se permettre financièrement. Et de déclarer, quand on les interroge : «Nous, on n’a pas les moyens d’aller en boîte». A la confiscation économique de la fête, aux quadrillages aseptisés et sécuritaires de la ville, ils répondent par l’illégalité, par un petit moment de liberté volée… avant de retourner travailler, lundi, fin de la récréation.
Les gendarmes avaient l’air sympathiques à l’entrée de la route, bien sûr il y eut quelques arrestations, mais ils étaient moins là pour interdire que pour protéger les jeunes. Ils ont laissé faire, comme on laisse s’échapper la vapeur d’une cocotte minute pour ne pas qu’elle explose. L’intérêt public est évident et justifie peut-être les quelque 150 000 euros que coûta dit-on la mobilisation des forces de sécurité pour le Teknival.
Et si c’était là un minimum pour des jeunes à qui les politiques culturelles ne s’adressent qu’à la marge et à qui la fête est largement confisquée par l’industrie du loisir ?
(1) Attention, faire la différence entre la free party, qui relève d’une organisation collective, souvent improvisée, en plein air ou dans des lieux abandonnés, gratuite et souvent autorisée, et la rave party, une manifestation professionnelle dans des clubs, salles de concert, payante et légale.
(2) Sur la base d’un rapport cosigné par la sénatrice MoDem Isabelle Florennes et le sénateur socialiste de l’Hérault Hussein Bourgi, LA LOI RIPOST est examinée ce mois-ci au Sénat. Dans ce projet, émanant du ministère de l’intérieur, et voté à l’Assemblée nationale en avril, l’organisation d’une free party devient un délit puni de 2 ans de prison et 30 000 euros d’amende. Un délit de participation à ces événements est en outre créé avec possibilité d’établir une amende forfaitaire délictuelle d’un montant de 300 euros (150 euros aujourd’hui pour participation à une manifestation interdite)
Cet article a été publié en licence libre par The Conversation.
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Curieux que ne soient pas évoqués les festivals pop des années 1960-70 où se rencontraient quasiment les mêmes problématiques.