Farid Chilah : le vétéran du breakdance devenu chercheur en anthropologie

À plus de 40 ans, Farid Chilah, alias B-Boy Fafou, figure historique des groupes montpelliérains R de Rue puis Furies, a fait évoluer sa pratique vers une démarche d’artiste-chercheur en anthropologie qui met en évidence la complexité des processus d’institutionnalisation de sa discipline. Il donne une conférence ce samedi 9 mai à la halle Tropisme, dans le cadre de Tribe Tales, un événement de référence du breaking, programmé par le Festival HYPERACTIVE à la halle Tropisme.

Loin des projecteurs olympiques dont il a été l’un des juges officiels lors des tournois de qualification, Farid Chilah déploie aujourd’hui une pédagogie sensible auprès des publics vulnérables : détenus, seniors en EHPAD ou jeunes en situation de handicap. Il a soutenu un Master 2 à l’université Paul Valéry (photo) avant de se lancer dans un projet de thèse recherche-action sur le thème « Breakdance et médiation : anthropologie du corps et pédagogie sensible ». Pour LOKKO, il revient sur son parcours, de la découverte du break aux Beaux-Arts jusqu’à ses travaux de recherche.

 

LOKKO : Avant d’aborder tes recherches en anthropologie sur le breakdance, peux-tu nous dire comment tu as découvert cette discipline ?

FARID CHILAH : Vers 1997, mes parents m’avaient inscrit à l’école arabe aux Beaux-Arts, à Montpellier. On y prenait des cours d’arabe et un peu de religion. Comme je travaillais bien, ils m’ont mis avec les « grands », et ces grands-là, c’étaient en fait les Original Breakers, un groupe de Montpellier. Quand on sortait de la mosquée, on allait à pied jusqu’au Triangle [passage abrité devenu le lieu de ralliement historique et nocturne des b-boys et b-girls montpelliérains pour l’entraînement, NDLR]. Je me rappelle, sur la route, ils commençaient déjà à bouger, ils faisaient du « boogaloo ». Je trouvais cela à la fois bizarre et fascinant !

« On est un peu forts quand même »

Au début des années 2000, avant l’aventure Furies, tu finis par avoir ton propre groupe, R de Rue. Quels souvenirs gardes-tu de cette période ?

Je garderai toujours en mémoire une battle à Sète qui avait son importance à l’époque dans le Sud. On a fini en quarts. On débutait. On est rentrés à la maison et là, on s’est dit qu’on allait s’entraîner sérieusement. Pendant un an, on s’est entraînés tous les jours, mais vraiment tous les jours : Noël et jour de l’An compris. On faisait le training au P4 [étage du parking du centre commercial Polygone, spot de repli historique des breakers, NDLR] et sur le chemin du retour on s’arrêtait au Rockstore... pour poursuivre l’entraînement !

L’année suivante, on arrive à cette même battle, on commence à faire les cercles et là, je dis à Samir, un de mes acolytes : «Tu sais, en vrai, on est un peu forts quand même comparé à tout le monde.» On ne s’était même pas rendu compte qu’on avait autant progressé. On a ensuite fait le BOTY [Battle Of The Year France, NDLR] en 2002, énormément de shows dans la rue, des créations avec Montpellier Danse grâce au soutien de Jean-Paul Montanari. On était jeunes, on voyageait tout le temps ensemble. C’était une époque où le break avait encore ce côté cool, libre, un peu moins institutionnalisé qu’aujourd’hui. C’est vraiment avec R de Rue que je suis devenu un b-boy.

Furies : une danse sans concession 

Tu as ensuite co-fondé Furies, crew emblématique de Montpellier. Vous avez remporté à deux reprises BBOYFRANCE en 2016 et en 2017, et avez été finaliste du BOTY en 2018. Là aussi, une sacrée aventure ?

Oui. Furies, c’est surtout l’histoire de la relève. On était les « petits » de R de Rue et on voulait notre propre identité. J’ai trouvé ce nom en référence aux « Baseball Furies » du film The Warriors, qui incarnent cet esprit de clan combatif. Plus que les titres, notre victoire au Battle de la seconde chance contre Smokemon a été notre vrai détonateur. On a porté cette « dalle » montpelliéraine : une danse brute, sans concession, où tout le monde devait être au front sur scène.

En parlant du BOTY, dans ton mémoire, tu dis que la quasi-totalité des subventions consacrées au breakdance à Montpellier sont destinées à l’association Attitude (organisatrice de l’événement). Selon toi, cela contribue davantage à la mise en lumière de la ville qu’à un réel soutien à la communauté. Peux-tu nous en dire davantage ?

C’est un constat que j’ai fait en analysant l’écosystème montpelliérain. Il y a une véritable concentration institutionnelle des subventions vers l’association Attitude. C’est une stratégie de valorisation qui privilégie un événement parce qu’il fait briller Montpellier à l’international. Mais la réalité, c’est que ce choix politique n’a que très peu d’impact sur la structuration des pratiquants d’ici.

Une politique d’image  

On est dans une logique de « vitrine ». La ville utilise le Breakdance pour son image de marque, mais on constate des inégalités flagrantes dans l’accès aux ressources matérielles. Par exemple, mon enquête a révélé que pendant des années, la municipalité n’a mis des salles à disposition que pour les pratiquants du quartier de la Mosson. C’était une politique d’encadrement basée sur des présupposés sociogéographiques -on cible les « quartiers sensibles » pour faire de l’intégration sociale- alors que la majorité des breakers vivaient au centre-ville et devaient continuer à s’entraîner dehors, au Triangle. En tant qu’artiste-chercheur, je vois bien que ces actions servent souvent plus les politiques elles-mêmes que les publics qu’elles prétendent aider.

On parle beaucoup de l’Apache Line dans tes recherches. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec le milieu, c’est quoi exactement ?

L’Apache Line est une pratique qui aurait vu le jour au début des années 1960 dans les terrains vagues à l’écart des habitations, on peut voir une mention de cette pratique dans le film The education of Sonny Carson  sorti en 1974 mais dont l’action en question se situe dans les années 60. À cette époque sa formalisation prenait la forme d’un corridor que les candidats devaient traverser d’un bout à l’autre en se faisant ruer de coups. On était alors face à une sorte de rituel où l’intégration du candidat reposait essentiellement sur sa capacité à résister au coups, il n’y a donc au départ aucun lien entre Apache Line et danse. Aujourd’hui l’Apache Line est une pratique où la dimension danse est prégnante, les pratiquants s’affrontent en musique et en face à face dans une sorte de duel où la violence des coups est devenue purement mimétique (ici, en 2024 à la halle Tropisme).

L’Apache Line, danse contre-hégémonique

L’Apache Line est-elle une réaction à la codification excessive des compétitions actuelles ?

Les grosses compétitions sont devenues extrêmement codifiées en effet. On est dans une logique de performance sportive, de « points », de critères de jugement très rigides pour que ça rentre dans les cases des institutions, comme aux J.O. Il y a une concomitance temporelle entre les processus de régulation de ces compétitions de breakdance et l’essor de l’Apache Line, une pratique qui elle se focalise essentiellement sur une gestuelle dont le caractère subversif ne saurait être en conformité avec l’éthique du CIO.

On peut considérer que l’Apache Line contribue à la mise en avant d’un breakdance savamment sauvage, car elle conjugue une forme de brutalité et en même temps une sophistication technique et cognitive.

Comment expliques-tu que ce terme d’Apache Line surgisse seulement depuis peu, alors que personne n’en parlait dans les années 90 ?

La promotion de l’Apache Line contribue à une patrimonialisation au sens anthropologique d’une certaine forme de breakdance. Celle-ci ne peut être envisagée que dans une optique contre-hégémonique car, elle doit nécessairement s’effectuer indépendamment des institutions d’État. En effet, la non-accaparation institutionnelle et la non-conformation à la pratique régulée du breakdance sont les deux socles qui contribuent autant à la spécificité qu’à la légitimité de l’Apache Line.

Les pièges de l’institutionnalisation 

On voit que ces événements se réapproprient le béton en réaction aux scènes institutionnelles. Mais n’est-il pas paradoxal de revendiquer une pratique « sauvage » tout en dépendant parfois de subventions publiques pour ses créations ?

C’est tout le paradoxe de notre situation : une négociation permanente entre autonomie et dépendance. En réalité, c’est une stratégie de survie. On utilise l’argent des subventions pour financer un espace où l’on peut justement préserver cette identité sauvage. Le vrai combat, c’est de refuser que l’argent public transforme notre pratique en un spectacle policé qui ne servirait uniquement à mettre en valeur les acteurs institutionnels. Si on demande des subventions c’est surtout pour qu’on puisse nous même continuer à définir et à s’interroger sur notre pratique. La conformation des b-boys aux cadres institutionnels, n’est en réalité qu’une conformation de façade, elle n’a que très peu d’incidence sur ce qu’ils sont intrinsèquement car ils conservent toujours leur agentivité (ici, Tribes Tales, événement de référence autour du breaking, ce week-end à la halle Tropisme) .

Le breakdance en prison

Au-delà des battles, tu travailles sur le breakdance comme outil de médiation en prison ou en milieu médical. Tu expliques que là aussi, l’institution pose problème en exigeant souvent un spectacle de « restitution ». En quoi cela entrave-t-il ta pédagogie ?

Le problème, c’est que l’institution confond l’outil et la finalité. Quand on me demande de produire un spectacle en seulement une semaine avec des détenus ou des personnes âgées, toute l’attention se déplace vers la performance alors qu’on devrait être dans l’humain. Cette injonction transforme mon atelier en une course contre la montre pour que le public soit « présentable » sur scène.

Pour moi, la vraie réussite doit concerner en premier lieu les publics en direction desquels je dispense mes ateliers. En milieu carcéral, par exemple, la restitution est impossible pour des raisons de sécurité. Dans ce contexte, je me sers de la dimension cathartique du breakdance, car elle s’avère être est un excellent moyen d’extérioriser sa violence intérieure, sa folie et sa rage. Elle permet d’exprimer des émotions et de rendre possible l’expression de quelque chose de réprouvée par l’institution car contenue dans une sorte de filet évitant des débordements. Si on veut que le breakdance soit un levier de transformation réelle, il faut arrêter de vouloir en faire un produit de démonstration et laisser place à l’expérience vécue par les participants eux-mêmes.

Pour découvrir l’énergie de la scène locale et approfondir les réflexions de cet entretien, ne manquez pas ces prochains rendez-vous :

-Dans le cadre de la 3ème édition de Tribes Tales, événement de référence autour du breaking organisé par le collectif Breakersqui rassemble danseurs, artistes et publics (8, 9 et 10 mai 2026), conférence / interview de Farid Chilah, le samedi 09/05 de 16h15 à 17h15 à la Halle Tropisme. Il y décryptera son travail de chercheur sur l’Apache Line. Renseignements : https://tropisme.coop/agenda/tribe_tales_Chapitre-III-Ritual

-Pursuit of Freshness Jam : les 26, 27 et 28 juin 2026. Un événement phare pour s’immerger dans l’esprit de la « Jam » et de la transmission. Renseignements : Instagram @pursuitofreshness

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