Les Boutographies entre âpreté documentaire et intelligence artificielle

Jusqu’au 31 mai, au Pavillon populaire, Les Boutographies explorent de nouvelles voies vers le sensible, le personnel, en mettant à contribution nouvelles techniques numériques et intelligence artificielle pour témoigner de la vitalité de la photographie européenne, en particulier la série Cherry Arlines du photographe belge Pascal Sgro (photo).

Vingt-cinq ans après leur création dans le quartier Boutonnet, les Boutographies, après un détour, l’an dernier, aux Echelles de la ville, ont retrouvé le Pavillon populaire rénové. «Un espace ainsi conçu pour la photographie, c’est rare», se félicite Peter Vaas, le président de Grain d’images, l’association organisatrice. Les Boutographies se déploient aussi dans huit autres lieux (*). Jusqu’au 31 mai, un nouveau panorama de la photographie européenne est ainsi proposé. Au Pavillon populaire, 19 photographes sont mis en valeur, par 8 accrochages ou 11 projections.

Des clichés de l’intime  

Les Boutographies gardent le cap de la découverte de la nouvelle photographie européenne, avec des contributeurs en provenance notamment d’Allemagne, de Belgique, d’Espagne, d’Italie… et de France. Elles affichent une double ambition : montrer des «situations contemporaines» et illustrer des «questionnements perpétuels». La photo documentaire, portée par une démarche personnelle, voire intime, a sa place, en particulier avec Seize et demi, le regard d’Alexandre Bagdassarian (photo ci-dessus) sur les détenus du centre pénitentiaire pour mineurs de Meyzieu (Rhône) ou avec Ardha, exploration par Anouchka Renaud-Eck (photo ci-dessous) des mariages arrangés dans le Kérala (Inde).

L’esprit de questionnement 

Là où Les Boutographies intriguent et interpellent c’est par la photo de création, activée par la recherche d’expressions inédites qui, à leur manière, racontent le monde et, de manière frontale, interrogent les codes de représentation. Ainsi , avec Beyond Coral White, Marie Lukasiewicz décrypte le business du corail dans une enquête visuelle qui bouscule les consommateurs et Hannens Jung (photo) donne à voir Men don’t Cry : dans de grands formats gris très doux, les stigmates des violences sexuelles subies par ces hommes, dans les années quatre-vingt-dix, pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine.

L’esprit de questionnement de la photographie par les Boutographies est manifeste avec Cherry Arlines, photos de Pascal Sgro, réalisées avec l’aide de l’intelligence artificielle. «Le passage à l’IA est une forme de rupture dans la continuité de l’évolution des techniques numériques», indique Christian Maccotta. Le directeur artistique analyse : «Pour les photographes, avant tout des artistes, la fonction, le projet, l’intention pose question. Par définition, l’IA, c’est la normalisation généralisée. Donc, elle s’oppose au projet d’un artiste : aller là où c’est moins clair, moins confortable, là où c’est questionnant, où l’on veut, justement, sortir du sens commun, de tout ce qui, finalement, nivelle les représentations et les jugements.» (1)

Déstabiliser le regard

Avec une compagnie aérienne fictive, Cherry Arlines Pascal Sgro, 28 ans, photographe belge, s’est inspiré des publicités des années cinquante et soixante en produisant des images qui semblent réelles, mais créent une sorte de trouble : «Le malaise naît de cette précision excessive. La nostalgie m’intéresse parce qu’elle est ambivalente, à la fois réconfortante et trompeuse. J’essaie de me situer à cet endroit-là, entre attraction et distance critique. Ces esthétiques véhiculent une forme de promesse, de confort, de progrès, de stabilité, mais elles sont aussi profondément liées à des normes sociales, à des exclusions, à une certaine mise en scène du bonheur. La nostalgie devient alors un outil. Elle permet d’attirer le regard, puis de le déstabiliser.»

Pascal Sgro a procédé en quatre temps : production par IA d’images inspirées de l’imagerie aéronautique d’il y a soixante-dix ans, images plausibles, qui pourraient appartenir à la mémoire visuelle ; « shooting sans  appareil» : sélection et cadrage de ces images ; transfert sur diapositives, support analogique qui introduit «une perte, une texture, une instabilité» ; numérisation des diapositives, un nouveau déplacement : l’image redevient numérique, mais porte les traces de son passage matériel. Pascal Sgro résume sa démarche : «Le va-et-vient entre génération artificielle, incarnation physique et re-numérisation est au cœur de mon projet. Il produit des images sans origine unique, qui oscillent entre archive, fiction et document. Ce processus me permet de questionner la manière dont les images construisent des récits et fabriquent une mémoire, même lorsqu’elles ne renvoient à aucun événement réel.»

Nouveau : la «promptographie»

Pascal Sgro va poursuivre son travail sur Cherry Arlines, une démarche pendant plusieurs années, comme pour sa précédente série, Jardins de lunch. Avec l’IA ? «Pourquoi pas ? C’est un outil qu’il faut s’approprier. L’IA n’est donc pas une finalité, mais un point de départ dans un processus plus large de fabrication d’images.»

Christian Maccotta, lui, parle de «production d’images» en précisant «en général, les artistes photographes viennent sur ce terrain, pour dévoiler, pour mettre le doigt où ça fait mal quant à ce que produit l’intelligence artificielle. Ils sont les premiers à ne pas appeler ça de la photographie». Boris Eldaxen, un photographe allemand qui a beaucoup réfléchi sur cette question, a proposé qu’on dise «promptographie». Le prompt, c’est la commande à l’IA, élaborée par un humain.

 

En savoir +, ici.

(1) A écouter dans Racontez-nous votre Montpellier, sur Divergence.

(*) De nombreux autres espaces d’exposition accueillent la sélection parallèle et celle «Hors les murs» : Orangerie du Jardin des plantes, Faculté des Sciences, hôtel du Département Pierre Vives, Maison de HeidelbergLe Mur Rouge, les vitrine d’ACB&CO (place de Thessalie), la galerie UP/ SIDE TOWN et le Bar à photos.

 

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