Le Cinemed 2025 avait posé cette évidence. La vitalité du cinéma espagnol s’incarne à Cannes avec trois films en lice pour la Palme d’Or : Auto-fiction de Pedro Almodovar, un auto-portrait sans complaisance, L’être aimé de Rodrigo Sorogoyen, avec l’impressionnant Javier Bardem, tous deux déjà en salles, et La bola negra, un long métrage du duo queer madrilène Javier Calvo et Javier Ambrossi. Des réalisateurs espagnols qui s’attaquent à la masculinité toxique avec une belle vigueur.
En attribuant son Antigone d’Or, à Alauda Ruiz de Azua pour Les beaux dimanches, le dernier Cinemed avait pris date avec l’essor du cinéma espagnol, dans une édition qui mettait en évidence aussi la jeune catalane Carla Simón. Cinemed qui a aussi particulièrement suivi Icíar Bollaín, la grande cinéaste des violences faites aux femmes.
Exemptions fiscales, financement vertueux à la française (par les chaînes nationales et les grandes sociétés publiques), renouvellement générationnel, féminisation du métier, avec une singulière sororité entre les réalisatrices : l’Espagne crève l’écran.
Davantage de smokings et de mâles dans la sélection cannoise, mais singulièrement déconstruits. Vainqueur à l’applaudimètre du premier week-end cannois, L’être aimé impose Rodrigo Sorogoyen en prodige du cinéma espagnol. Beaucoup l’ont découvert récemment sur Arte dans Los años nuevos, la série si touchante sur 10 ans d’amour en discontinu d’une serveuse, Ana, et d’un médecin, Oscar, largement autobiographique. Avant, il y avait eu le terrifiant As Bestas où Marina Foïs et Denis Menochet étaient la victime de la sourde barbarie de la paysannerie espagnole.

Haro sur le tyran
Vingt minutes de conversation père-fille à une table de restaurant entre Javier Bardem et Victoria Luengo : c’est ainsi que commence L’être aimé (El ser querido), le nouveau film de Rodrigo Sorogoyen. Une séquence inouïe qui restitue la nervosité et les vertiges des retrouvailles entre un réalisateur célèbre avec sa fille, treize ans après l’avoir abandonnée. Face au monstre de charisme qu’est Javier Bardem, l’actrice Victoria Luengo (à l’affiche d’Autofiction de Pedro Almodovar), tient bon dans sa résistance muette. Cette scène filmée en très gros plan, donne des clés sur le passé, et permet de mesurer la douleur de la fille, et le remords du père face à une paternité manquée. Une autre scène, tournée dans le désert des Canaries, dénonce un cinéaste tyran poussant ses acteurs à bout comme incarnation de la virilité toxique longtemps permise au cinéma.
Avec ce film, l’Espagne met la barre très haut, et plus que ça : le meilleur de son cinéma vient renforcer la suprématie espagnole en matière de courage diplomatique, d’essor économique qui se conjuguent avec un positionnement avant-gardiste sur les grands sujets de société. A Cannes, le De Niro espagnol, un bloc de force tranquille et de nuances prodigieuses, a assuré le buzz en ne mâchant pas ses mots sur les hommes couillus et toxiques qui tiennent le monde. En hidalgo bien déconstruit, Javier Bardem a rappelé lors de la conférence de presse, que deux femmes étaient tuées chaque mois en Espagne par leur conjoint.

Un cinéaste au bord de la crise de nerfs
Deuxième par ordre de présentation : Pedro Almodovar. Les deux monstres sacrés du cinéma ont peu joué ensemble, Javier Bardem faisant une apparition dans le mythique Talons aiguilles. Dans Autofiction (Amarga Navidad), Almodovar désormais patriarche d’un cinéma haut en couleur, livre l’histoire d’un cinéaste confronté à l’angoisse de la page blanche qui retrouve le goût d’écrire en s’inspirant des mésaventures de son assistante et pose la question des limites de l’emprunt au réel au cinéma (en salles le 19 mai). Dans son rôle d’alter ego crépusculaire à la liberté encore féroce, l’Argentin Leonardo Sbaraglia est excellent mais ce sont les actrices qui en imposent dans un film féministe : Bárbara Lennie, Victoria Luengo et Aitana Sánchez-Gijón. Peut-être pas le meilleur des films récents du pape de la movida, 76 ans, qui tente pour la 7ème fois de décrocher la Palme d’or.

L’offensive queer
Est aussi attendu à Cannes, le duo composé de Javier Calvo et Javier Ambrossi, auteurs de la fameuse série Las Mesias, qui raconte la bascule d’une mère et de ses enfants dans une secte ultra-catholique. S’inscrivant dans la lignée d’Almodovar, même esthétique pop, même exubérance, Los Javis, comme on les surnomme à Madrid sont en compétition avec La bola negra qui évoque les destins croisés de trois hommes homosexuels, à partir d’un texte inachevé de Federico Garcia Lorca. Avec Penelope Cruz à l’affiche. Un audacieux mélange de la grande histoire et des revendications queer. Sa date de sortie en France n’est pas précisée.