Signataire de la pétition «Stop à la censure culturelle par le RN à Vauvert», Marion Mazauric la directrice du Diable Vauvert décrit la gravité de la situation du monde du livre, au cœur de la guerre idéologique en cours. Deux de ses auteurs sont présents à la Comédie du livre (*).
Quitter notre maison ?
A sa création, en 2000, le Diable Vauvert s’est installé dans une ancienne école qui appartient à la commune de Vauvert. En mars dernier, Nicolas Meizonnet (Rassemblement national) a été élu maire. Depuis, il a annulé une exposition de photos et supprimé le soutien au festival de jazz. En tant que locataire, êtes-vous inquiète ?
Pas spécialement. Pour mettre fin à des propos mensongers selon lesquels nous serions hébergés gratuitement, mettons les choses au point. Nous avons un bail commercial 369 tout à fait protecteur. Les éditions du Diable Vauvert payent 8 000 € de loyer par an, plus 3 000 € d’électricité. L’association des Avocats du Diable a un loyer annuel de 6 000 euros par an et touche une subvention de 2 000 euros.
Stop à la censure
Après l’annulation de l’exposition de photos de Sylvain Brino, en raison de ses prises de position, sur Facebook, en faveur de Jean-Luc Mélenchon, vous avez cosigné une pétition «Stop à la censure culturelle par le RN à Vauvert».
Avec les 4 000 autres signataires, je pense que juger de la valeur d’une œuvre de culture en fonction des opinions de son auteur n’est pas acceptable. Les gens ont pris conscience qu’on pouvait censurer sur les opinions d’un artiste, de façon complètement arbitraire. Ils ne l’acceptent pas. Nous sommes en France, un pays construit dans des valeurs tout à fait fondamentales : «liberté, égalité, fraternité».
Quelques jours plus tard, OIivier Nora est évincé de la direction des éditions Grasset.
Une maison ni d’extrême-gauche ni révolutionnaire, une des plus importantes pour la littérature française a été attaquée. Elle a publié toutes sortes d’écrivains, de toutes opinions. Pour les gens de l’édition, du livre, c’était un patrimoine intouchable. Et voilà la violence avec laquelle on licencie un directeur littéraire et éditorial, un grand éditeur. Quand un auteur rejoint une maison, c’est beaucoup pour la personnalité de l’éditeur. Ce n’est pas l’actionnaire qui les motive, mais une ambiance, une âme et des équipes, pas seulement l’éditeur, mais aussi les attachés de presse, la direction commerciale.
Le choc Grasset a été très violent
Comment analysez-vous la mobilisation qui s’est produite et qui se prolonge
Le choc a été très violent. Beaucoup, quelle que soit leur faveur politique, ont pris conscience qu’on ne rigole plus, que Vincent Bolloré n’est pas un actionnaire comme un autre, qu’il a décidé d’utiliser les sociétés qu’il a acquises, dans les médias, l’édition, pour peser idéologiquement. Il l’a dit ainsi. Ce coup a été d’autant plus fort que beaucoup ne voulaient pas se rendre compte de ce qui se passait dans l’édition et dans l’information : un énorme mouvement de concentration. Avec quelques milliards, il est très facile d’acquérir des médias et des pans entiers de l’édition française.
Un autre aspect est peu connu : la constitution de filières complètes du livre qui vont jusqu’à la commercialisation finale, avec les Relay, dans les gares, qui appartiennent à Vincent Bolloré.
Pour avoir une vue complète de la situation du livre en France, il faut être conscient d’un phénomène extrêmement grave. Il s’est développé dans les dix, vingt dernières années. On avait vu le capital industriel rentrer dans l’édition, par exemple à travers Jean-Luc Lagardère. Mais, il n’avait pas de volonté, comme Bolloré, de façonner idéologiquement les catalogues des éditeurs et la ligne rédactionnelle des médias. La grande nouveauté, c’est la mainmise sur les médias français par quelques oligarques, Bolloré et d’autres, qui ont développé leurs possessions, donc la chaîne de prescription, avec les médias, puis dans la chaîne de vente. Des milliardaires veulent acheter des librairies indépendantes, pas pour qu’elles soient rentables, mais pour maîtriser les livres qu’on vend aux Français.
La propriété des livres, une vraie question
Un grand nombre d’auteurs et d’autrices avancent des propositions pour une réorganisation majeure des relations avec les maisons d’édition. Notamment avec la mise en place d’une clause de conscience, en cas de rachat d’un éditeur se traduisant pour un changement brutal de la ligne éditoriale. Que pensez-vous de ces revendications de nouveaux droits de la part des auteurs et autrices ?
Elles sont justifiées, évidemment. Il y a eu un rééquilibrage des contrats. Au Diable Vauvert, nous l’avons fait il y a vingt ans. Il y a une dizaine d’années, ils ont été généralisés dans l’édition française. Ils sont un peu plus transparents et fixent un peu plus de contraintes de l’éditeur pour informer l’auteur. Mais le grand déséquilibre, c’est la durée des contrats signés en France pour une durée de la propriété littéraire artistique de 70 ans après la mort de l’auteur. Ca ne lui permet absolument pas, notamment en cas de rachat, de reconquérir sa liberté. Au Diable, nous faisons des cessions de droits de 20 ans, renouvelables.
Un éditeur a besoin de temps pour construire un catalogue. Le Diable a 26 ans. Son fonds a commencé à marcher vraiment et à devenir rentable au bout de vingt ans. Notre catalogue, c’est notre patrimoine. Sans lui, nous n’existons plus. Les auteurs revendiquent le droit de reprendre leur contrat. C’est une vraie question. Je pense que plus nous portons la propriété des œuvres, plus, finalement, nous les protégeons contre un risque de basculement de l’édition dans des logiques plus du tout éditoriales, mais politiques, commerciales ou purement financières. En travaillant avec des éditeurs indépendants, les auteurs contribuent à rééquilibrer l’édition française.
Plus de la moitié de non-lecteurs en France
Les études du Centre national du livre montrent que les Français lisent de moins en moins et que les jeunes passent dix fois plus de temps sur leurs écrans qu’à lire des livres. La vente de livres neufs est en baisse.
C’est la première des questions, celle des lecteurs, Il y a quarante ans, il n’y avait que 15 % de non-lecteurs en France. Aujourd’hui, on en est à plus de la moitié. On voit très bien les inégalités de l’accès à la culture. On a vu reculer la lecture et surtout, devenir l’apanage des populations qu’on appelle «privilégiées». Ainsi est nourrit le vote Rassemblement national et le mépris pour ceux soi-disant cultivés. Aujourd’hui, les gens perdent les mots, l’orthographe. La lecture recule et la compréhension du monde dans lequel nous vivons est de plus en plus complexe. Ca nourrit l’exclusion. Une part croissante de Français ont vraiment l’impression qu’ils ne comptent plus.
La Grande Librairie : une émission bourgeoise
C’’est grave, alors que le livre est un objet pas cher, accessible à tous. La lecture en France, c’est une question de démocratie. Il y a tellement de gens qui se sentent humiliés, niés. Regardez la culture littéraire à la télévision. La Grande Librairie, c’est une émission bourgeoise, avec des bourgeois. Je comprends très bien les gens qui disent «Tous ceux-là nous méprisent». La lecture, c’est beaucoup d’autres choses, beaucoup plus populaires. Ce n’est jamais ce qui est mis en avant. Regardez le hip-hop. Tout le monde connaît le hip-hop, c’est une des poésies françaises contemporaines. A-t-on déjà donné un prix littéraire à Oxmo Puccino ?
(*) A la Comédie du Livre, le Diable Vauvert accompagne deux auteurs : Fabrice Capizzano pour Une Salamandre à l’oreille -l’histoire d’un auteur désespéré devenu apiculteur- et Stefan Platteau, auteur belge du cycle de fantasy Les Sentiers des Astres, pour son livre Habiter le monde.
Photo Luc Jennepin.
La pétition «Stop à la censure culturelle par le RN à Vauvert», ici.