Affluence record à la Comédie du livre cette année (*). Une maturité explosive pour le salon littéraire montpelliérain dont la 41ème édition a été très politique.
Malgré la chaleur, la foule a tenu bon dans des queues interminables, sous des tentes caniculaires et c’est un nouveau défi qui se pose aux organisateurs de cette manifestation sous le cagnard du Peyrou en plus de la gestion du succès populaire nettement confirmé en 2026. Des chiffres sont attendus (*) mais cette année est celle d’une maturité explosive. On y a vu beaucoup de monde, de très vieux montpelliérains mais aussi des très jeunes filles en robes à manches ballons tout droits sorties d’un livre de romance. L’effet des juxtapositions de genres et d’audiences, de l’essai politique aux littératures de l’imaginaire, et de la gratuité.
En résistance
«Une forme de résistance s’affirme ici» : la Comédie du livre a amplifié une éthique de la résistance sur le front culturel devenue la marque du deuxième mandat de Michaël Delafosse, en invitant à un voyage engagé de Gaza à l’Ukraine.

La manifestation a démarré à l’Opéra-Comédie avec la romancière et journaliste Sofia Andrukhovych qui a confié que la guerre avait été «un accélérateur de la prise de conscience que la société ukrainienne était adulte et capable de penser». L’Ukraine a eu ce soir-là le visage d’une femme magnifique théorisant brillamment la question de la mémoire de son peuple. Et s’est terminé, dimanche, par la drôlerie paradoxale d’un savoureux duo de grands ambassadeurs de la paix, le palestinien Elias Sanbar et l’israélien Elie Barnavi, dans le même Opéra-Comédie, dans un discours strictement à l’unisson sur le «suicide collectif» de l’Etat d’Israël, peut-être pas audible pour tous («parmi les Juifs français, beaucoup ne m’aiment pas beaucoup»).

Toute une carte du monde de la dissidence dont Montpellier a été le point de ralliement avec le dissident russe Mikhaïl Chichkine, dont les livres sont interdit en Russie, Andreï Kourkov, l’écrivain ukrainien le plus connu dans le monde, le turc Ahmet Altan, grand opposant au régime du président Erdogan.
Un front anti-Bolloré
Dans le podcast de LOKKO, son directeur Régis Penalva avait tranché : «Si la littérature disparaît au profit d’un agenda idéologique, on se passera des éditions Bolloré». Au plan national, la manifestation s’est inscrite à un autre endroit de dissidence, dans cette fronde anti-Bolloré qui prend de l’ampleur.

« Il faut qu’on s’organise, c’est le même mal ». Présent dans de nombreux esprits : le danger de l’extrême-droite, bête noire de Salomé Saqué, l’offensive journaliste économique paraissant un peu effrayée par son succès, qui a provoqué une file impressionnante pour la dédicace de Résister, et une cohue au moment de sa rencontre avec la lanceuse d’alerte Camille Etienne (photo). La journaliste de Blast évoquant son combat pour « l’information vérifiée » a rappelé s’être inspirée des travaux de l’historien de référence sur le nazisme Johann Chapoutot, également présent à Montpellier, lequel a comparé Jordan Bardella à Arturo Ui, le fasciste de la pièce mythique de Brecht.
Les féminismes en avant
Au confluent des combats passés et des dynamiques qui le nourrissent : le féminisme. Montpellier s’impose avec des autrices absolument passionnantes comme Valérie Manteau, et son livre Entre chiens et loups, sur les viols de Mazan. Gisèle Pelicot, justement, était là. Salle Rabelais, un grand moment, une standing ovation et l’humilité imperturbable de cette femme «sans haine, ni colère» qui appelle son ex-mari et agresseur «Monsieur Pelicot», dans un étrange mélange de distance et de respect, et se veut plus «éveilleuse» que «icône».

L’imaginaire en force
Si on excepte les bavardages de Aurélie Valognes, on a pu entendre toute une série de remarques subtiles sur ce que c’est écrire, si on fait un plan, si on se fâche avec sa famille etc… Sur la fabrique du roman, la palme revient à Laurent Mauvignier, une des super stars de la Comédie du Livre, présent à Cannes le lendemain pour une adaptation d’un de ses livres. Un faux-modeste hilarant qui s’est plaint du refus d’obtempérer de ses personnages fictifs. Et une palme collective à la force de la littérature de l’imaginaire avec un Grand Prix, le plus ancien du genre en France, remis pour la 3è fois à Montpellier, cette année à Aatea, le deuxième roman d’Anouck Faure, publié aux éditions Argyll, un bijou de littérature surnaturelle. Présence notable d’un maître de la SF, l’américain Ray Nailer dont La Montagne dans la mer a connu un succès mondial.

Un bémol : les changements de programme au dernier moment. Pas de Javier Cercas pour la rencontre avec le cubain Leonardo Paduro, le vendredi, pas de Lydie Salvayre pour la rencontre avec Claudine Galea, le même jour, pas de Céline Minard pour une rencontre avec la romancière Lucie Heder (en grande partie à cause de retards de train).
Sauver le monde ?
Des coups de cœur ? La restitution des textes de détenus du SAS, structure d’accompagnement à la sortie de Montpellier, dans le cadre d’un atelier d’écriture de Guillaume Aubin. La rencontre avec deux voix émergentes de la littérature, tous deux montpelliérains : Dimitri Rouchon-Borie et Victor Malzac, auteur dont on parle beaucoup, et sa percutante performance, au Gazette Café, sur la détestation des origines : «Rien n’est possible à Juvignac !».
Et pour cette croyance collective dans le pouvoir des mots, aussi naïve soit-elle. «L’amour, c’est puissant et même surpuissant» s’est exclamé un jeune auteur de la table ronde sur les imaginaires médiévaux. «Se demander si la littérature peut sauver le monde, c’est juste bête !» a cinglé l’intellectuel et traducteur du russe André Markowicz. Mais « il n’y a jamais eu une telle production de poètes à Gaza» s’est réjouit Elias Sanbar. Une production majoritairement féminine».
(*) Un calcul, en cours, sur la base du chiffre d’affaires des libraires et de la fréquentation des rencontres. Il serait en hausse par rapport à l’an dernier où l’on comptabilisait 60 000 personnes.