Du grand théâtre sur le traumatisme des ancêtres pour l’ouverture du Printemps des Comédiens

Un monument de psychogénétique théâtrale avec Europa mis en scène par la star polonaise Krzysztof Warlikowski, un Tchekhov sexualisé de l’argentin Guillermo Cacace, les Gaulois de Marion Aubert décevants, et la délicate cérémonie de deuil de Julie Benegmos et Marion Coutarel ont ouvert le Printemps des Comédiens.

Pour franchir la porte du Printemps des Comédiens, on passe par une rangée de tilleuls au parfum enivrant. Revoilà les ampoules de fêtes foraines et une certaine allégresse aussi après l’édition rabougrie de l’an dernier. Evidemment, dans les travées, il est beaucoup question de la future direction du domaine d’O qui sera dévoilée pendant le festival. Et toujours les liens parisiens fidèles du festival descendus pour ce week-end inaugural, les journalistes Florence Aubenas et Fabienne Pascaud, notamment. Pour ses débuts, le festival juxtapose de manière assez inhabituelle grands noms internationaux et scène locale.

C’est un grand et long (3h45) moment de théâtre, d’une extrême noirceur, qui a déclenché les superlatifs. Première pièce jouée de cette 40ème édition : Europa démarre avec la fameuse leçon donnée au collège de France de Wajdi Mouawad (2025). Un texte aussi beau qu’halluciné dit par un dramaturge franco-libanais habité, qui appelle au sacre de la poésie et du verbe comme lampe de poche dans l’obscur «brouillard de la nuance» de notre époque, de sa «brutalité». Aller chercher par la langue le «trésor de son enfance» : une œuvre de salubrité nous dit-il en substance. Enfant de la guerre au Liban, Wajdi Mouawad en porte la trace, mais plus que ça la culpabilité. Une première séquence fulgurante qui finit par un barbouillage de son propre sang, tiré d’une prise de sang réalisée sur le plateau. Un sang d’encre.

A la fulgurance du beau verbe succède le choc d’un théâtre coup de poing, à l’esthétique clinique alliée à la musique stridente de Pawel Mykietyn, qui colle au siège. Sur une scène en format panoramique, à la fois école et camp de rétention grillagé, la star du théâtre européen Krzysztof Warlikowski donne sa version d’un texte de Wajdi Mouawad, Le Serment d’Europe sous le titre Europa. Donné au théâtre d’Epidaure à Athènes, il est nourri de tragédie grecque, ses protagonistes portent des noms grecs, mais se déploie dans le cadre d’une universalité choisie dans un pays fictif, le Hafezstan où a été perpétré le massacre d’enfants. Une enquêtrice de l’ONU, blonde peroxydée trumpienne, la seule à porter un nom qu’on peut relier aux guerres contemporaines -Assia Fethiaga-, veut recueillir le témoignage d’Europa. Femme, témoin et bourreau, jouée par un homme au foulard noir de veuve corse qui a trois filles dont l’une a un enfant violeur et cannibale. En héritier du mal ?

Dans ce théâtre de la disloquation, au croisement du cinéma et du documentaire, certaines images sont limite. Le visage d’un violeur filmé en gros plan, une enfant au regard troué, interprétée par un acteur. Pas un théâtre à l’eau de rose. De l’appel aux consciences, de la violence retournée et surtout ce fil tiré des confessions de Wajdi Mouawad sur le trauma des ancêtres. Quelle part de nos crimes transmettons nous à nos enfants ?

Programmé à sa suite, Les Gaulois de Marion Aubert sont d’un toute autre genre. Malgré le talent de Thomas Blanchard, et Olivier Martin-Salvan, inoubliable dans les célèbres Gros patinent bien et la collaboration de Johanna Nizard, que de beaux noms, la proposition n’a pas entraîné de nette adhésion du public.

Explorant le mythe du gaulois en écho au fascisme rampant, à la violence masculine, à partir d’un texte commandé à la montpelliéraine Marion Aubert, il y a un effet catalogue, une façon d’en dire trop, évoquant Bolloré (Astérix et Obélix étant publié par Hachette) ou les supermarchés Leclerc dans un vrac de références qui ne font pas théâtre malgré la langue redoutablement concise, d’une force atomique derrière sa simplicité, de Marion Aubert. Nos Gaulois homos, «timbrés du fond du bois» livrent de grands moments de burlesque poilu mais d’intensité inégale.  

Même chose pour Julie Benegmos et Marion Coutarel, également montpelliéraines, dont on avait beaucoup aimé Strip au risque d’aimer ça. Suite à deux années d’enquête menée auprès des métiers du funéraire, elles livrent une composition sensible où l’on retrouve leur signature : des objets qu’on déplace, qu’on fait vivre et jouer sur scène, le goût des lumières fragiles dans l’obscurité et des chansons populaires (ici Dalida et Johnny Hallyday). Et tout est rentré dans le désordre relève de cet onirisme documentaire très singulier où l’on apprend que séparer des cendres d’un être cher peut valoir une forte amende, que Gifi a un nouveau rayon funéraire mais où s’énonce aussi la perte d’une proche des deux metteuses en scène venue donner une toute autre dimension au travail en cours. Le public ce week-end a été touché, même si la profusion d’informations se fait parfois au détriment de la tension dramatique.

Des bravos trépidants pour l’argentin Guillermo Cacace, un habitué du festival, bien reconnaissable avec sa coupe en brosse et ses lunettes noires. Vania d’après Oncle Vania est joué dans une cabane au décor chauffé à blanc évoquant le désert d’Atacama, au Chili, en proximité totale avec le public. Une version sensuelle de la folie du clan dysfonctionnel de l’Oncle Vania, patriarche aigri et toxique à souhait. Désir, jalousie, cupidité, révolte : le classique de Tchekhov est donné ici dans une version intense et sexualisée travaillée à partir des propositions des acteurs très engagés de la troupe, que le metteur en scène regarde tendrement depuis la régie, très efficace dans sa montée paroxystique. Et vous tient en haleine.

 

Photos © Magda Hueckel, Martin Argyroglo, Simon Jaulmes, Patricio Báez.

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