Québec, si proche, si lointain : ce que les Français ne voient pas

La francophonie et un pan de l’histoire en partage lient la France et le Québec certes. Cependant il s’agit de visions du monde bien différentes entre la France, à fortiori le Sud, et le Québec. Les malentendus culturels sont légion et peuvent coûter cher, pour les projets communs comme pour les humains. À l’heure où Montpellier entend tisser des liens économiques et culturels avec le Québec, en accueillant un forum économique Cap sur le Québec (*), destiné à renforcer les échanges entre entreprises, chercheurs et institutions des deux territoires, un détour par l’interculturel s’impose.

Il existe un fantasme tenace, et éculé, que partagent de trop nombreux d’entrepreneurs français (en art ou le business), d’artistes en quête d’expansion et d’expatriés en partance : celui de croire que le Québec, parce qu’on y parle français, serait un cousin éloigné de la France. Cette conviction, aussi ethnocentrée que dangereuse, est à l’origine de la plupart des échecs que l’on observe dans les partenariats franco-québécois. Et le premier enseignement que délivre l’interculturel, c’est précisément celui-ci : la proximité apparente est le piège le plus sournois.

Trop souvent réduite à ses manifestations visibles -les arts, la gastronomie, les festivals, le cinéma de Xavier Dolan- la culture est, au fond, un iceberg. Ce que l’anthropologue Edward T. Hall appelait le « contexte caché » représente l’essentiel : les valeurs implicites, les rapports à l’autorité, la gestion du temps, la manière de négocier, de dire non, de marquer son désaccord…

Toutes ces dimensions sont largement inconscientes. Personne ne choisit sa culture comme on choisit un vêtement ; nous en sommes imprégnés depuis l’enfance, elle est inscrite dans notre inconscient, dans notre rapport à l’autre, dans ce que l’on considère normal ou choquant, de ce qui est beau ou pas, notre place au monde et celle des arts… Bref, dans notre vision du monde.

Le Québécois ne vous dira pas ce qu’il pense de votre proposition commerciale lors d’une première rencontre. Il sera posé et souriant. Le Français du Sud, habitué au verbe haut méridional et au désaccord assumé comme signe de vivacité intellectuelle, interprétera ce calme comme un accord tacite. Erreur. Au Québec, le consensus et l’évitement du conflit direct sont des valeurs profondément ancrées, héritées autant de la culture nord-américaine que d’une histoire marquée par la survie collective d’une minorité francophone. C’est une autre grammaire sociale.

Pour l’entrepreneur du sud habitué aux décisions énergiques, aux poignées de main qui valent contrat et à la hiérarchie verticale tempérée par la relation personnelle, la structure décisionnelle québécoise peut paraître surprenante. Le consensus y est roi. Les processus de concertation peuvent être longs, parfois épuisants pour un Français pressé. Dans une PME de Laval ou un organisme culturel de Québec (la ville, pas la province), on consultera l’équipe avant d’avancer, on sollicitera plusieurs avis, on reviendra sur une décision crue acquise. Ce n’est pas de l’indécision : c’est une éthique du collectif.

À l’inverse, le partenaire québécois qui débarque en France, particulièrement en Occitanie, pourrait être dérouté par ce qu’il perçoit comme de l’improvisation ou du manque de rigueur. Un déjeuner de trois heures où l’on refait le monde sans jamais signer quoi que ce soit lui semblera une perte de temps. Il ne comprend pas encore que, dans le Sud de la France, la relation précède le contrat, et que l’on ne s’engage qu’avec des gens que l’on a d’abord appris à aimer.

«La plus grande erreur interculturelle n’est pas de ne pas connaître l’autre. 

C’est de croire que l’on se connaît déjà»

Le monde de la culture et des arts n’échappe pas à ces dynamiques. De nombreux artistes et porteurs de projets culturels français ont tenté l’aventure québécoise, attirés par un écosystème réputé généreux, structuré et ouvert à la création francophone. Les institutions québécoises (le Conseil des arts et des lettres, les diffuseurs, les résidences) sont en effet robustes et professionnelles. Mais l’artiste français qui arrive avec la conviction que son œuvre parlera d’elle-même, que son talent suffira, que les codes de légitimité sont les mêmes qu’à Paris ou à Montpellier, risque une douloureuse surprise.

Le milieu culturel québécois valorise l’ancrage territorial, le récit communautaire, le rapport au territoire, à ce «chez nous» que les Québécois défendent avec une intensité que les Français, souvent tentés par l’universalisme dans leur conception de l’art, ont du mal à saisir. Un projet artistique doit montrer en quoi il dialogue avec les réalités locales, en quoi il s’inscrit dans un tissu humain concret. L’abstraction purement formelle ou le déracinement assumé à la française peuvent laisser perplexe un comité de sélection à Chicoutimi ou à Sherbrooke (ville jumelée avec Montpellier).

Pour celui ou celle qui choisit de s’installer au Québec, les premières semaines sont souvent enchanteresses. Montréal est cosmopolite, chaleureuse, efficace. Les gens sont serviables d’une manière qui déconcerte agréablement le Parisien, ou le Montpelliérain, habitué aux relations un peu frontales. Puis vient le temps du doute. Le Français découvre qu’il est perçu comme arrogant, même lorsqu’il ne l’est pas. Que ses blagues directes, parfois cyniques, ou second degré, tombent à plat. Que sa façon d’entrer dans le vif du sujet sans préambule est vécue comme un manque de respect.

Il y a aussi la question de l’identité québécoise elle-même, sujet d’une sensibilité extrême que le néo-québécois venant de France aborde souvent avec une légèreté maladroite. Le Québec n’est pas une province française en Amérique. C’est une nation à part entière, une société distincte, forgée dans la résistance, la langue comme bouclier, la mémoire des abandons historiques et une fierté assumée. Traiter la culture comme une curiosité folklorique, se permettre de donner un avis sur la question Autochtone et la diversité ou minimiser les enjeux linguistiques du français en Amérique du Nord, constitue une faute interculturelle grave, et souvent irrattrapable.

La bonne nouvelle, c’est que ces écueils sont évitables. Non pas en gommant sa propre identité, l’authenticité reste le premier capital de tout partenariat durable, mais en développant ce que les spécialistes de l’interculturel nomment l’«intelligence culturelle» : la capacité à observer, à suspendre son jugement, à s’interroger sur ses propres biais avant de projeter sa grille de lecture sur l’autre.

Avant de signer une entente avec un partenaire de Québec, Montréal ou Gatineau, avant de proposer une coproduction artistique à une compagnie de théâtre de Saguenay, avant de louer un appartement à Rosemont et de s’y installer pour cinq ans : lisez, rencontrez, écoutez. Pas les guides touristiques. Les anthropologues, les témoignages de ceux qui ont immigré avant vous, les analyses des chambres de commerce bilatérales. Investissez dans une formation ou un accompagnement en interculturel qui vous donnera une vision, les informations adéquates, les bonnes pratique et les réflexes à intégrer. C’est le meilleur retour sur investissement que vous ferez avant de traverser l’Atlantique.

Le Québec est une chance extraordinaire pour les acteurs économiques, culturels français, d’Occitanie. La langue partagée, les accords de mobilité, les institutions bilatérales solides, tout cela constitue un terreau rare. Mais une langue commune n’est pas une culture commune. L’oublier, c’est se condamner à un dialogue de sourds poli, où chacun croit avoir compris l’autre jusqu’au jour où le projet s’effondre sans que personne ne sache vraiment pourquoi. Et ce jour-là, il sera trop tard.

Cécile Lazartigues-Chartier est experte en interculturel, spécialisée dans les relations France–Québec/Canada. Elle intervient pour les entreprises, organisations et individus (partenariat, commerce international, mobilité internationale et diversité). Com.clc@gmail.com

Des pistes à explorer :

Code Québec : décodage de l’âme québécoise, chiffres et décennies de sondages à l’appui.

Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo de Dany Laferrière. Les conseils que personne n’ose vous donner à voix haute, transmis avec tendresse.

Comprendre les Canadiens de la journaliste Valérie Lion.

KuKum de Michel Jean. Regarder le Québec en face, côté autochtone, celui qui n’est pas enseigné dans les manuels français.

Et votre meilleur allié découvrir la littérature québécoise ici  www.librairieduquebec.fr

Ce mardi 2 juin, le Domaine de Grammont accueille un forum économique destiné à renforcer les échanges entre entreprises, chercheurs et institutions des deux territoires. Portée par Montpellier Méditerranée Métropole, cette demi-journée entend créer des opportunités concrètes de coopération entre les entreprises occitanes et québécoises. Parmi les personnalités attendues figurent notamment Henri-Paul Rousseau, délégué général du Québec à Paris, et Marie-Claude Bibeau, maire de Sherbrooke. 

En photos : à la UNE, le musée royal de l’Ontario, puis le pont suspendu de Capilano et le château Frontenac.

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