Le Printemps des Comédiens : une folie des grandeurs ?

Des frais de réception de 700 000 euros entre 2019 et 2024, une prestation de 600 000 euros pour la programmation artistique externalisée sur la même période, 200 000 euros de salaire annuel pour Jean Varela : rendu public ce 8 juin, le rapport de la Chambre régionale des comptes confirme « une situation financière préoccupante » et des « dysfonctionnements de gestion et de contrôle » pour le deuxième festival français de théâtre. Il renvoie dos à dos direction et financeurs publics, principalement la métropole. De son côté, Michaël Delafosse n’exclut pas de poursuivre l’ancien directeur.

A deux jours de la proclamation de la nouvelle direction, lors d’un conseil d’administration de l’EPCC qui regroupe désormais le domaine d’O et le festival, ce 10 juin, alors que le festival bat son plein, ce rapport fait l’effet d’une bombe.

Trois magistrates financières de la CRC, qui montre une indépendance rare dans l’éco-système politique et culturel -dont sa présidente, Valérie Renet-, ont commenté lundi matin leur rapport.

A l’origine, c’est Kléber Mesquida, le président du Département, qui a fait un signalement à l’institution. Mais les rumeurs couraient déjà sur une direction aussi flamboyante que personnelle et les visages se crispaient depuis un bon moment quand vous parliez de Jean Varela du côté de la métropole, son actionnaire majoritaire avec 1,5 million d’aides par an (dont 1,2 est fourni par le Département dans le cadre d’une obligation comptable héritée d’un transfert de compétence en 2015).

Les comptes du deuxième festival français de théâtre ont été épluchés pour la période 2019-2024 qui fut celle de la montée en puissance. Derrière le prestige, les bons papiers dans la presse nationale : une fuite en avant sans garde-fou pour payer un certain train de vie et une masse salariale qui explose avec « une augmentation significative, de 75%, des charges de structure de l’association qui passent de 1,7 M€ en 2019 à 3,1 M€ en 2023 au détriment des charges artistiques. Ainsi, le budget artistique qui représentait 40% du total des dépenses en 2019 n’en représentait plus que 31% en 2023″.

Le rapport pointe le pouvoir solitaire du directeur, déployé sans frein, et la légèreté des contrôles «nombre de factures ne sont pas visées par le trésorier ou le président en amont de la dépense malgré les seuils fixés par le règlement intérieur». L’usage des cartes bleues par le directeur n’était « pas réglementé, ni soumis au contrôle des instances dirigeantes ». Même opacité pour la «cellule de production» -une nouvelle activité de production des spectacles-, notamment pour Bérénice d’un coût de 911 517€.

Il fait état de frais de réception représentant 700 000 € sur la période et des frais de déplacement d’environ 130 000€ par an.

S’ajoute un salaire annuel de 200 000 euros pour le directeur, soit 12% des charges du personnel, « plus élevé que son homologue au festival d’Avignon qui a un budget 4 fois supérieur » (il s’agit du coût employeur, le salaire s’élevant à 10 000 euros mensuels). Une rémunération qui a doublé en quelques années alors même que l’administration et la programmation artistique sont confiées à des prestataires. Et n’inclut pas d’importants frais de mission.

Un chiffre retient l’attention : 651 795 euros. C’est le recours, justement, à un prestataire extérieur pour la programmation artistique confiée à Eric Bart (candidat au poste de directeur), qui a augmenté sur la période étudiée pour atteindre, à partir de 2024, la somme de 132 251€ annuels. Alors que la programmation artistique du festival est au cœur des missions de son directeur.

De 2019 à 2024, le budget s’envole, passant de 2,9 M€ en 2019 à 4 M€. On est dans ce que la CRC appelle «un système inversé» c’est-à-dire que ce sont les recettes artistiques (la billetterie) qui vont financer les charges en hausse de la structure. Pour éviter l’étranglement, le directeur doit emprunter de l’argent à la banque sur une subvention à venir de l’Etat, ce qu’on appelle un dailly.

L’ampleur des aides publiques -12,8 M€ sur la période 2019-2024– ne suffit plus. Les comptes passent au rouge, déclenchant une procédure d’alerte du commissaire aux comptes à deux reprises.

Le rapport renvoie dos à dos la direction et les actionnaires publics. «Sans qu’il ne dispose des pouvoirs et délégations nécessaires, le directeur a concentré une grande partie des prises de décisions» mais, les financeurs ont exercé «un contrôle lacunaire; en dépit des alertes, les subventions ont été maintenues ».

La Drac (le Ministère de la culture en région) se voit reprocher d’avoir aidé des productions qui n’ont jamais eu lieu sans exiger de remboursement (à hauteur de 50 000 euros pour l’une d’entre elles).

La métropole a découvert l’ampleur des difficultés financières de l’association à l’été 2024, souligne le rapport. Pourtant, cingle la CRC, «en tant que principal financeur de l’association depuis 2018, elle dispose de ses comptes, budgets et rapports d’activité. En outre, depuis 2022, elle dispose, à sa demande, d’un siège au conseil d’administration de celle-ci».

«Pour les administrateurs, c’était toujours très compliqué d’avoir des explications sérieuses», a plaidé à l’AFP Michaël Delafosse, en précisant qu’il ne «s’interdisait rien» sur le plan judiciaire. « Quand vous avez en responsabilité plusieurs millions d’euros, vous faites extrêmement attention. Chaque euro doit aller dans la création » avait-il averti, avant de pousser Jean Varela vers la sortie (en décembre 2025). Des propos repris dans Le Monde aujourd’hui, citant LOKKO pour son article : Jean Varela, l’histoire d’une disgrâce.

Dans un communiqué, l’association incriminée renvoie, elle aussi, les tutelles à leur responsabilité, en ajoutant une précision comptable : elle a clôturé avec un compte positif, en excédent de 183 000 euros. Un texte qu’on imagine écrit par Jean Varela -grand absent des festivités des 40 ans du festival- qui avait admis, dans ce même article de LOKKO, qu’il avait mis la maison « en surchauffe », par ambition, exprimant une incompréhension sur sa mise à l’écart par la métropole.

De son côté, la CRC est restée prudente sur les suites à donner. Dans de nombreuses affaires, elle invite à des mesures correctrices mais, il s’agit, ici, d’un cas particulier puisque l’association est dissoute. La mauvaise gestion n’est pas pénalement répréhensible mais si les irrégularités leurs paraissent intentionnelles, les magistrats financiers peuvent en référer au Procureur de la République.

En pleine crise de la culture, victime de coupes sombres, attaquée de toutes parts, ce rapport provoque des commentaires amers, et vient atteindre le statut de l’excellence culturelle montpelliéraine, même si la parade a été trouvée : c’est un établissement public qui s’occupe du festival désormais « en vue de mener les missions réalisées jusque-là par l’association dans un cadre plus sécurisé, et d’assurer une gestion irréprochable de l’argent public ».

Tant d’argent public pour une fréquentation en baisse, tombée de 30 à 20 000 spectateurs.

On peut consulter ce rapport, ici.

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