Une séquence féminine intense au Printemps des Comédiens, qui continue à se conjuguer au masculin, avec deux stars l’espagnole Angélica Liddell, l’italienne Emma Dante à la radicalité un peu essoufflée et, en challengeuse percutante, l’Argentine Marina Otero. Le tragique méditerranéen en partage.
Angelica Liddell, apôtre de la mort choisie
Elle a des fans, même si elle ne remplit pas totalement la salle. Seins nus sur la scène, la catalane présentait au théâtre Jean-Claude Carrière El funeral de Mishima – O el placer de morir en hommage à l’écrivain Mishima Yukio qui a mis fin à ses jours le 25 novembre 1970 en pratiquant le seppuku, le suicide rituel par éventration.
«Quand Mishima préparait son suicide, j’étais dans le ventre de ma mère». En apôtre de la mort choisie, aux cheveux tristes, elle ne quitte pas la scène, s’écarte pour laisser évoluer des artistes japonais, allume de l’encens, puis part dans un monologue très caractéristique, dans une relation sur le fil du rasoir avec le public. On se souvient, qu’en 2024, elle insultait les critiques présents dans la Cour d’honneur à Avignon.

On retient le somptueux corps à corps d’un homme et d’une femme japonaise, dans un grand moment d’érotisme peut-être moins explicite qu’on s’y attendait. Elle plante des cigarettes fumantes dans son vagin avant de les offrir à son amant de scène. Se raconte, raconte des vies de suicidés. Et finit dans le sang. La prise de sang (tiens, la même idée que Wajdi Mouawad en ouverture du festival), est un peu foireuse, et déclenche des rires au paroxysme d’une performance qui frôle l’auto-parodie.
Chez Angelica Liddell, les monologues sont toujours puissants, au cœur de ce théâtre cérémoniel, de ce baroque macabre qui a ses fans : «je suis fière de la folie». Elle imagine un musée du suicide, revendique de mourir, «c’est encore la vie», veut «semer la terreur» avec sa mort dans «la joie totale du non» dans ce «mierda de mundo».
Pas le meilleur Emma Dante
Comme la metteuse en scène espagnole, déjà vue 3 fois à Montpellier, la présence d’Emma Dante s’inscrit dans une logique de fidélité. A l’amphi d’O, elle a séduit même si la recette Dante paraît un peu essoufflée.

Le théâtre anthropologique coloré et burlesque d’Emma Dante, largement nourri des traditions de Palerme où elle est née, est assez unique. On retrouve sur scène une communauté de gens du peuple, gens de peu, chef de gare, une mama et son fils, une fille qui cherche un appartement. Des fragments de vie qui marchent groupés en cadence. Une communauté-monde percutée par l’actualité avec une évocation de cette étudiante iranienne qui s’était dévêtue sur son campus jusqu’aux bouteilles en plastique (un truc qu’on voit beaucoup sur les scènes) pour dire la mer mortelle des migrations forcées.
On retiendra une scène de viol ahurissante, où un groupe d’homme, de dos, fesses nues, s’affaire sur une femme, mais globalement, un spectacle assez conventionnel dans ses dénonciations où le rituel charnel habituel a un peu pâli dans ses couleurs.
La force Marina Otero
Découverte il y a quelques années en Europe où son théâtre de l’intime a trouvé un public, la performeuse argentine Marina Otero, peut toujours créer la surprise. C’est le cas ici avec Ayoub.

Partir de soi, c’est son projet. Et le projet de toute auto-fiction qui vise à l’universalité. Ce qu’elle appelle Recordar para vivir. Marina Otero isole, ici, son histoire d’amour avec Ayoub, un vendeur de gâteaux marocain, auquel elle a offert sa vie à Madrid, son appartement, sa célébrité. Lui apparaît sous les traits de cet amant mais 20 ans après, traumatisé par cette colonisation amoureuse.
Son propre remords, ses propres ridicules (« j’ai du mélodrame dans le corps »), sa défaite de femme fait écho à sa culpabilité d’artiste impuissante face à l’histoire. Quand Angelica Liddel dont elle est une disciple (et elles vivent toutes les deux à Madrid), ne sort pas de son narcissime-laboratoire, elle, explore ses contradictions, se politise, travaille à une auto-critique ravageuse, consciente de fabriquer «un spectacle queer au format festival européen» qui ne changera rien à Gaza. Très fort.